s'entr'ouvrant pourtant, se laissent violer doucement, à demi,
et se font intimes, odorantes et charmantes pour ceux et celles
qui veulent se risquer parmi elles en pèlerins, en flâneurs, en
amants; c'est la saison où la mer berce en elle le soleil, la lune
et les cieux, se joue avec les bras et les bouches des femmes;
c'est la saison où tout est idylle, où c'est une idylle entre la
nature et les hommes, où les montagnes et les arbres, les fleurs,
les océans, les fruits, les petites sources et les fleuves se
permettent les plus subtiles coquetteries, à cette fin de rendre
la santé, la gaîté, le repos aux touristes qui les apportent avec
eux, dans leur bagages, pour être plus sûrs de les retrouver.
Parisiens épars, insoucieux de Paris, Parisiens venus sans dieux
lares et avec les fétiches locaux qui sont nécessaires à tel
casino ou à tel autre, Parisiens par la force des choses qu'un
Dieu malin essaima vers les Auvergnes récupératrices et les
provinces vengeresses, les gens se fatiguent et peinent pour
oublier leur lassitude.
Ma lassitude est autre et je ne suis qu'élégie et espoir. Les
gens sont au bord de cette panacée moutonnante et liquide en quoi
ils ont déguisé la mer. Ils y découvrent leur _tub_ un peu moins
personnel, un peu plus inconfortable, une piste pour courses sans
automobiles, où le sable ne manque pas, mais est trop bas et trop
sale,--et une arène pour concours d'anatomies.
On leur a dit qu'il fallait rêver: ils y tâchent, mais ce n'est
pas facile. On leur a dit qu'il fallait s'abandonner aux caresses
fécondes de la lune; à toutes les chansons que vient importer la
marée haute et au soupir mélancolique et profond de la marée qui
s'en va lentement et qui revient pour s'en aller, et qui revient
et qui s'en va, cependant que les heures tombent, traînent avec
l'eau pour aller se blanchir là-bas, là-bas où sont les vagues
blanches et les nuages blancs, et pour reparaître (jour nouveau)
argentées et lentes et hâtives. C'est difficile de s'abandonner.
Et c'est un plaisir rare qu'indiquent tous les tarifs d'hôtel.
Jamais il n'a fait plus chaud.
Jamais il n'a fait plus triste.
Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des souvenirs et
des désirs, de fuir une ombre fraternelle, une ombre ennemie qui
se glisse entre les arbres, entre les rues, pour sourire de son
horrible sourire chaste, de son sourire câlin, de son horrible
sourire fidèle, de cet horrible sourire derrière lequel il n'y a
rien, que le vide, l'impossible, de cet horrible sourire qui est
tout sourire, tout charme, toute vie, tout au-delà.
Jamais il ne fit tant besoin de posséder à la fois tous les
arbres, tous les ciels, toutes les solitudes, les palais
historiques et les plus secrètes chaumières, toutes les sources et
toutes les mers.
Jamais une telle soif ne me brûla d'immensité et d'intimité, de
larges espaces à parcourir et d'une couchette étroite--où rêver de
toi. Rien n'est trop loin, rien n'est trop haut; il n'est pas de
mer assez trouble, de montagne assez âpre. Et je n'ose m'arracher
à Paris.
Je prends les rues au hasard, comme elles se suivent et c'est une
ville si imprévue, élégiaque, nostalgique qui, nonchalamment,
paresseusement, lève ses voiles et se révèle ville de douceur et
de larmes--pour toi.
Pourquoi aller chercher les canaux dorés de Hollande lorsque les
quais de la Seine, les quais où l'on ne passe jamais, les quais
d'après-Bastille et de la Cité offrent leur lèpre blonde au baiser
du soleil mourant, lorsqu'ils s'entr'ouvrent, se fendillent, se
découpent et s'éternisent sans autre monotonie que celle de la
misère et de la mélancolie?
Autour, ce sont des boutiques de rêve, des devantures de marchands
de vin (oui, de marchands de vins!) où s'étalent des pièces d'or
et d'argent déjà démonétisées au temps du déluge, des officines de
tailleurs où l'on martèle--pour quels cyclopes?--des salopettes
de zinc et des tabliers d'acier, ce sont des maisons croulantes
qui ne croulent pas, des maisons qui s'avancent, qui s'élargissent
de bas en haut, vers le fleuve, pour que les pauvres qui les
habitent, puissent s'y précipiter plus facilement et ce sont,
à côté, des maisons Henri IV où les fenêtres longues, hautes
et profondes comme le jugement dernier se font opaques de leur
mystère tricentenaire.
Et voici des jardins publics ignorés, sortis d'on ne sait quels
contes de fées--contes de fées où les fées ne sont pas riches--où
les enfants errent sans s'amuser et où l'on trouve dans le sable
rare des larmes et l'apprentissage en culottes courtes--de
l'horreur.
Et voici des églises à la mode de Caen, des casernes archaïques,
des idylles en camisole rose et des amas de bric-à-brac où l'on
n'ose feuiller de peur d'y rester, comme en certaines fontaines
pétrifiantes.
C'est le décor désert et peuplé qui convient à ma songerie, la
misère me fait tant te revoir, vague comme tu l'es à mes yeux,
femme que je n'embrassai jamais, femme qui te dressas devant moi,
un jour où j'étais beau de pensée et où tout était beau autour
de moi, femme qui, de la lenteur rythmique et rituelle d'un
paysage, de la souple immobilité des montagnes et de la mer, de
la magnificence hiératique d'un crépuscule, de la jeunesse, de la
naïveté, de la perfection d'un soir, te précipitas en mon cœur,
de très haut et du fond des mers et qui te révélas à moi en même
temps que la grâce, la beauté et Dieu.
Le paysage est triste et les êtres sont misérables: ces quais, ces
squares, tout, jusqu'au crépuscule, est médiocre et désolé.
Et ton souvenir se colle à moi, contre la médiocrité du dehors et
tu m'es un bouclier et tu es cette chose de buée, ce nuage qui
enveloppa des héros contre les dangers.
Ne me protège pas trop et aimons les pauvres. Je suis pauvre, de
ne t'avoir pas, je suis pauvre d'avoir de si pauvres rêves, de si
pauvres évocations et de ne pouvoir fixer ton image devant moi,
brutale et nette.
Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne puis m'établir sur ces
rives: il faut encore trop d'argent pour vivre avec les pauvres,
et j'ai des amis qui viendraient me tirer à eux, me forcer à rire
avec eux.
Et, tout de même, d'avoir trouvé en Paris un nostalgique et
exotique Paris, je veux de la vraie nostalgie et de l'exotisme
d'ailleurs.
* * * * *
Il y a dans une petite ville où il est né, un homme qui m'a invité
et qui m'attend. C'est un humoriste. C'est le plus célèbre des
fantaisistes; il a sécularisé le bizarre et rendu l'étrangeté
quotidienne. De sa table de travail, de sa table de café, du
milieu du boulevard il a saisi le cauchemar à bras-le-corps, si
j'ose dire, l'a coiffé d'un chapeau comique, l'a déshabillé, l'a
dénudé, l'a scruté et examiné, puis l'a vêtu sans hâte d'une
casaque mi-partie, de la casaque qu'il voulait, en a fait sa
chose et l'a offert ensuite au public sans hauteur, sans roideur,
gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il ne s'est pas mis à
l'affût des mouflons à cinq pattes ou des sangliers du Thibet.
Il a erré, musé parmi les boulevards, s'intéressant à tous les
passants et à tous les néants et, tout à coup, de deux doigts, il
a saisi, conquis, retenu quelque chose dans l'air--et c'était le
rire, et c'était le burlesque, le grotesque, la rapide et immense
féerie. Il a derrière lui, comme une escorte, comme un état-major,
comme une armée, le rire de tout une ville et de tout un peuple.
Il a été l'imagination de la foule, il a été le paradoxe de tous,
la folie quotidienne, cette dose de folie, de furie, de mépris des
choses, d'indifférence, de stoïcisme, d'héroïsme aussi, d'épopée
changeante, de farce multiple qu'il faut chaque jour à un chacun,
pour lui permettre d'être ensuite aussi vide, aussi morne, aussi
sage, aussi pauvre que la veille.
Et, un jour, il est sorti de ses phantasmes pour me tendre la main
et pour me dire des phrases sans magie, des phrases de simplicité
où il me promettait le succès, le triomphe et où il m'annonçait
qu'un jour je mangerais à ma faim. C'était une rue large où je me
sentais plus petit; des voitures roulaient autour de moi pour que
je me sentisse plus à pied, c'étaient des librairies pour que je
sentisse que je ne pouvais pas acheter de livres et des brasseries
pour me sentir plus à jeun.
Il m'offrit deux bocks, des rires sur ma copie--inédite--et du
courage et il s'en fut, sa tâche faite. Je ne le retrouvai que
bien plus tard et il me fut un compagnon aisé, un aîné très
paternel.
* * * * *
Il me demande de travailler avec lui, là-bas.
Je sais que nous ne travaillerons pas.
Ce n'est pas le moment. L'été, la mer, sa fonction d'humoriste, ma
peine d'amour, tout nous fera rêver, tout nous fera taire. Nous
resterons de longues heures sans parler, devant la mer et nous
serons tristes, lourdement.
Je m'achemine vers ma tristesse.
«Bonjour, Cahier.
--Bonjour, Maheustre!»
Nous nous serrons les mains, nous sourions, par habitude, nous
souriant moins l'un à l'autre que souriant de la vie, des gens,
des choses, de je ne sais quoi, souriant pour sourire et nous
allons tout de suite voir la mer.
Elle est grise, elle est partout.
Elle vient furieuse jusqu'aux falaises, elle monte, descend,
tourne, s'emprisonne en des quais, en des apparences de canaux,
s'appauvrit, s'amaigrit, s'étrangle.
Nous allons sur une langue de bois, considérer la mer, du bout de
la jetée, du milieu de la mer.
Ce n'est pas la mer qui m'a fiancé, ce n'est pas la mer bleue aux
coulis et aux coulées bleues, gonflée de bleu, qui s'apaisa devant
moi à Monte-Carlo. C'est une mer pâlie, verdie, passée, grondante,
aigre, une mer d'écume et de rage, une mer qui gémit, qui se
balance, qui s'irrite, qui s'excite.
Le regard de mon ami Cahier plonge en elle, s'y perd, je baigne,
moi aussi, ma ferveur dans la mer. Ma ferveur est trouble: je sens
en moi un moutonnement semblable à celui de la mer, une hésitation
sifflante devant la vie, un gémissement, un élan, un désespoir,
une fureur qui écume et qui pleure, qui jaillit, qui recule et qui
s'alanguit.
Mon pauvre humoriste, tu t'épouvantes devant la sévérité molle de
la mer et devant sa roideur et je me trouve une âme aussi écrasée,
aussi grouillante, aussi pauvre, aussi hésitante qu'elle, une âme
de désir et d'impuissance, avide et craintive, une âme grise et
verdâtre, excitée, irritée, lente et dormante. J'ai envie de tout
parce que je n'ai envie que d'une femme--et en ai-je envie?
Je l'aime sans plus et je ne sais si je l'aime, je suis lointain,
sans force, sans prise, «sous l'influence», comme on dit en
médecine, captif--et si misérable et si gratuit captif!
Prisonnier de chimères, je t'ai suivi, Cahier, en des cafés aux
plafonds bas, en des cafés où nous avons joué aux cartes avec de
vieilles gens, officiers en retraite ou marins à l'arrière. Mon
amour est venu me bercer entre les cartes et m'étouffer sous les
plafonds bas.
Nous sommes retournés tous les jours sur la mer et tu m'as parlé
de la mort, de tes camarades qui avaient passé le porte-plume ou
le crayon à gauche et qui s'en étaient allés vivre ailleurs. Et la
mer, sans relâche, t'apportait de la tristesse et te la jetait au
visage, t'en souffletait doucement, à petits coups, comme pour te
punir de la gaieté que tu avais infligée aux autres.
Et elle te punissait gentiment parce que tu n'avais pas été gai
toi-même et que ta gaieté était sans grossièreté, nerveuse,
hâtive, âpre et pas convaincue. Et tu t'humiliais délicieusement.
La mer ne m'apportait pas de tristesse: où en eût-elle trouvé pour
moi?
J'étais si triste et si plein d'espoir que j'étais sans pensée,
sans envie, sans espoir, presque pas triste, abruti--en un couloir
de préparation, en une antichambre de fatalité.
Et me voici--je me rappelle et je rêve vite, fuyant la mer et
cette bourgade, tombant à Paris, chancelant en plein amour--tout
de suite.
* * * * *
Car je la rencontrai à la gare, mon aimée--comment? je ne sais
pas,--revenant de je ne sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux
désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout moi, toutes les
heures que je lui avais consacrées, tous les baisers que je lui
avais gardés, prenant mon cœur, mes lèvres, ma peine et me disant
d'un seul regard qu'elle me comprenait, qu'elle plaignait mon
martyre, qu'elle allait tâcher à me payer, à me récompenser, à me
consoler.
Et c'est notre premier baiser, mon baiser timide et son baiser
à elle, en retour, si vite, si gentil qu'il me parut presque
traître, qu'il me surprit, qu'il me fit fermer les yeux, que
je n'y crus point. C'est son abandon en mes bras, c'est sa
voix changée, sa voix d'amante et c'est--ah! mon Dieu! me
pardonneras-tu mon bonheur!--le tutoiement soudain où elle
m'enveloppa, dont elle me garrotta, dont elle m'attacha à soi.
Ah! le tutoiement!
Le mystère du tutoiement! toutes les barrières franchies,
brisées, rayées, tous les voiles arrachés et la facilité de
l'existence! Aux temps où j'étais très solitaire et où je
m'accoutumais à Paris et à l'infortune, je faisais des lieues--à
pied naturellement--pour voir une cousine et une tante et pour
avoir quelque chose à tutoyer. Quelquefois je ne les rencontrais
pas et je rentrais avec mes «tu», avec ma soif de confidence, ma
familiarité et ma fraternité.
Et voici que tu me tutoies, comme dans les idéologies, comme dans
les traités de Platon, les épopées et les drames antiques, voici
que nous nous rajeunissons de ce tutoiement et que nous sommes
devenus pareils aux petits enfants qui s'interrogent sur leurs
nourrices et leurs poupées. Et voici des entrelacs de baisers,
voici une tendresse légère et voici des mélancolies à deux,
chaudes, ambrées, des mélancolies de flamme, tissées d'humanité et
de divinité.
Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne sais pas. Comment
pouvons-nous nous engager nos vies? je ne sais pas.
Personne ne passe par là que notre étoile et Dieu nous sourit de
haut et ne sourit même pas, car il nous respecte en notre amour.
Et voici que mon cœur crève, que mes larmes éclatent et coulent
et qu'elles purifient, qu'elles sanctifient, qu'elles baptisent
notre amour! Ç'a été l'étreinte pour l'étreinte, étroite, dure,
haletante, expirante, le baiser dont on se contente amèrement et
qui mord jusqu'au sang, ç'a été l'éploi de nos virginités, de la
mienne, de la tienne qui revenait pour vibrer et pour s'inquiéter
et nous avons été heureux jusqu'à la souffrance, inclusivement,
nous avons été douloureusement, fièrement amoureux jusqu'à ne pas
nous satisfaire pour rester plus amoureux, pour avoir plus--et
autant--à désirer.
Nous avons entretenu le mal de nos corps et de nos âmes, de
baisers naïfs, de baisers à vide, de baisers de promesse et de
tristesse, nous nous sommes usé les yeux à nous regarder dans les
yeux et à chercher en nous des délices prochaines, à considérer
en face notre éternité; nous nous sommes attendris si longtemps,
si pieusement, entre deux portes et nous avons été, dans de
l'émotion, les chers malades qui restent malades précieusement,
incurablement, pieusement--l'un pour l'autre.
Nous avons ouvert une ère, languissamment et ç'a été un
apprentissage de la joie, sans fin.
* * * * *
Sans fin? Non, car il t'a fallu repartir.
Tu n'avais pas épuisé les vacances, les vacances qui vous
arrachent à votre âme pour vous jeter en pâture à des pays, à du
vert, à du ciel, à des wagons, les vacances qui nous font payer
cher l'apparente santé qu'elles octroient et qui t'emmenèrent en
Hollande, en Frise, au cap nord, que sais-je?
Tu n'avais fait à Paris qu'une escale.
Et je voulus, moi aussi, n'avoir fait qu'une escale à Paris, m'y
être arrêté un instant, le temps de m'initier aux pires, aux
plus doux mystères, d'y avoir engagé ma vie, d'y avoir perdu--ou
gagné--mon cœur. Tout dans cette ville--et notre secret n'y avait
tenu que si peu de place--me parlait de toi, de moi, de nous
deux, brutalement, de tout près, et je voulais songer à toi, ne
songer qu'à toi, mais délicatement, timidement, fiévreusement. Je
voulais que la mélancolie dorée de notre extase s'encadrât de l'or
de l'automne et je voulais des bruissements légers autour de mes
soupirs--et un ciel vague et distrait.
Je voulais un exil où rêver, où revivre notre hâtive vie.
* * * * *
Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui: ses idées de
travail, de collaboration le reprenaient. J'obéis. Le train
matinal qui m'emporta mal éveillé, cahoté de notre idylle,
me berça, me perça de notre tutoiement: les paysages qui se
succédèrent, cette orgie de verdure ample, pareillement large,
touffue, ordonnée et pittoresque me jetèrent au cœur tes cheveux
et tes _tu_.
Et il me semblait que je me rapprochais de toi.
C'est que je me rapprochais en effet et que cette mer au bord de
laquelle j'allais rêver était la mer au bord de laquelle tu rêvais
et que, plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et plus
pâles sous un soleil plus blanc tu me jetais parmi les remous
plaintifs en une bouteille intangible et sacrée tes pensées, tes
espoirs et l'armure blanche de tes caresses, que, fiancée secrète,
tu imaginais des voyages sur cette mer, où je t'aurais rejointe
d'avance et où tous deux mollement, indissolublement enlacés,
blêmes d'ardeur et de fidélité, nous allions chercher le pays des
aventures, les palmiers de repos et ces mystiques forêts vierges
où les serpents et les fauves sont aimants à ceux qui savent
aimer. C'est que tu me lançais tes réflexions, tes remarques, les
petits riens de ta conversation et que tu me lançais toutes tes
heures, toutes tes minutes, tous tes loisirs, tous tes ennuis,
que tu me faisais un collier de tes solitudes et que tu regardais
fuir vers moi les barques marchandes aux voiles ternes qui ne me
reconnaîtraient pas, qui ne me diraient rien et qui viendraient
simplement s'amarrer lourdes et béantes et où je lirais sans
maître et sans truchement ton clair regard parmi l'embrun, ton
humide baiser parmi les paquets de mer.
Car tu m'écrivais, mais tu ne m'écrivais que des choses d'amour,
tu ne m'envoyais par la poste que des lyrismes et quels lyrismes
sûrs, parfaits, discrets et sauvages!
Tu ne m'envoyais par la poste que ton idéal, ta passion et ton
rêve; ce n'était pas ta vie, ta pauvre vie et tu voulais tant me
l'offrir telle quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m'offrir
tout toi, pour ne pas m'offrir seulement ce que tu n'avais pas,
le ciel, les fleurs, ce qu'on s'offre en amour.
Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer un peu de ton ciel,
de ton univers, de ton au-delà, pour enclore un peu d'infini en
une enveloppe, j'étais obligé de descendre par des rues pointues
et glissantes jusqu'à la poste, j'étais contraint de traverser un
marché aux poissons et je pensais qu'en ta petite ville, là-bas,
tu avais une poste aussi difficile, que ton idéal, avant de se
mettre en route vers moi, devait traverser d'identiques relents,
et je te plaignais et je t'admirais et je découvrais en ces
petites épreuves un charme de plus, un peu humble et câlin comme
une tache d'huile.
Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais pour les lire
en ma chambre et j'enfermais à double tour mon exaltation, mon
amertume et mon délice.
Cahier y serait tombé avec un haussement d'épaules. Cet homme
avait noyé l'amour dans les mille tracas de la vie: tendre certes,
et tristement tendre, il avait une tendresse tiède, lourde,
irritée, courte, une tendresse timide, sinueuse, sans férocité:
il aurait souri de ma ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour.
Vingt fois par jour j'avais la tentation de lui avouer ma fièvre
et vingt fois je me taisais devant ses yeux gris. Il m'avait fait
venir pour que nous fussions deux à être tristes: il avait besoin
du vide de mon âme, besoin que mon âme fût vide. Hébété d'amour ou
hébété par la vie, je lui plaisais.
Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des ronds fraternels
dans l'eau et des voyages parallèles à la rencontre des bateaux:
il se reposait de ses longs repos de Paris et demandait de la
simplicité à l'horizon et à l'immensité.
* * * * *
Cependant les ciels continuaient à me parvenir et à se ruer hors
de leur prison cachetée et les éblouissements, les éblouissements
pour moi tout seul s'évadaient, caracolaient, incendiaient. Mon
aimée, sans effort, variait sa sublimité et sa subtilité et
c'étaient des chansons où elle se permettait de dire: je t'aime,
en un insouci des répétitions, chaque fois qu'elle avait à dire:
je t'aime,--toujours.
Elle cueillait des anémones de mer et des anémones de ciel, des
algues roses et des algues mauves, des étoiles indociles, du
soleil, de la fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas,
de ses nuits veuves où le regret se mariait au désir et qu'elle
m'envoyait à mon réveil pour m'endormir dessus, voluptueusement,
et pour que je contraignisse le matin à être encore la nuit,
une heure, deux heures, à faire semblant d'être la nuit, pour
étouffer, pour apaiser mon amour, et pour que mon amour ne fût
plus qu'une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et sur le jour.
Les grandes formes qui se lèvent sur la mer et qui peuplent sa
netteté et parfois son brouillard, les grandes formes pures qui
traversent les siècles comme les paquebots traversent le monde,
les grandes formes qui s'endorment et qui veillent sur la mer,
entre des ailes d'albatros et des ailes de mouettes, ces grandes
formes qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les phares
de rêverie, les phares de l'imprécis et de l'irréel, qui sont des
déesses et des mourantes et qui sont la mer elle-même, d'hier et
de demain, ces grandes formes me paraissaient se relayer jusqu'à
toi, se succéder jusqu'à toi et te porter intact mon songe,
intacte la grandeur et la pureté de mon être en t'évoquant.
Et je t'évoquai sur la mer, souple, penchée, ondulante, je
t'évoquai souriant comme je ne t'avais vu sourire et j'évoquai tes
larmes aussi que je ne t'avais jamais vue verser.
Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux que personne ne
s'en doutait, pas même Cahier et que je t'écrivais en ayant l'air
de n'écrire à personne, d'écrire pour le public.
* * * * *
Et me voici quittant cette petite ville qui me fut hospitalière
et où je m'attendris à ma soif. Me voici à Paris, te précédant,
en quête d'un appartement où abriter notre secret. Me voici,
solitaire, en des rues inconnues, longeant des squares, traversant
des avenues, trouant des déserts. Voici des concierges et voici
des amis heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs.
Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes séjours, de tes
stations, de tes paysages, te voici chancelante et amoureuse qui
t'abat, sur ma poitrine et qui t'évanouis en moi, si lasse, si
lasse de ne m'avoir pas eu--depuis si longtemps.
Te voici...
* * * * *
Mais voici que tu n'es pas là. Voici que des heures et des heures,
les yeux mi-clos, j'ai commandé au temps, aux souvenirs, que j'ai
groupé autour de moi l'escadron volant du passé. Je n'ai pas
mangé. Je t'ai attendue à jeun et j'ai laissé glisser ce jour sur
les jours d'antan, et je me suis souvenu lentement, comme on prie.
Tu m'as laissé me souvenir et alentir mes souvenirs et me souvenir
péniblement et tu n'es pas entrée au beau milieu. Je me suis
souvenu jusqu'au bout--hélas!
Viendras-tu maintenant?
Il est tard, très tard. La chambre est noire depuis des temps,
pitoyable, un peu dédaigneuse. La lampe qui ne s'est pas allumée
et qui s'épaissit inutile, le fauteuil où tu n'as pas jeté tes
vêtements, la glace qui n'a pas happé ton reflet, la clef que tu
n'as pas touchée, tout est âpre, vindicatif, geignard, tout est
famélique et pauvre, pauvre! Je n'ai pas besoin de savoir l'heure
aujourd'hui.
Il est l'heure de fuir et ce n'est pas, après tout, une heure
méchante, puisqu'elle me chasse de ma géhenne.
Je n'ai pas beaucoup souffert.
Je n'ai pas subi cette journée. Puisqu'elle n'a pas voulu être
bonne, elle n'a pas été.
J'ai été le nostalgique prisonnier de mes autres journées, des
journées de genèse, des journées qui s'éclairaient du reflet
grandissant de l'avenir.
Et je m'en vais dans du noir. Je m'en vais sans hâte parce que
je n'ai aujourd'hui aucune hâte, et parce que tu peux arriver
encore. Je m'en vais comme je suis venu. C'est du noir.
Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis discret comme un
voleur. J'ai volé cette chambre.
Et je n'ai pas à l'endormir puisque je ne l'ai pas éveillée.
J'ai la tête lourde comme si le passé y était rentré et pesait
deux fois.
Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie ancienne, en ma vie
sans splendeur et sans feu, en ma vie du temps où je ne vivais
pas. Je me jette en un omnibus déjà parti, où il y a des gens,
n'importe quoi, n'importe qui.