VI

Je n'ai jamais très bien compris pourquoi Louise tenait tant à une

approbation de ma part? Quel changement cela eût-il apporté dans sa vie?

Ce qui empoisonnait son existence, était de ne pouvoir légitimer son

coupable amour. C'est que c'était une nature profondément honnête que la

sienne, et j'étais convaincue qu'elle n'avait dû céder qu'à

contre-coeur.

Je ne me trompais pas, car un jour il lui vint à l'idée de me raconter

la persistance de dom Pedro à la poursuivre, combien elle avait résisté

longtemps, puis enfin, ayant cru à un amour unique, à un coeur neuf

comme le sien, comme elle s'était attachée à cet homme, prise par un

attrait irrésistible, un sentiment qui lui avait été inconnu

jusqu'alors, qu'on l'appelle amour, ou d'un autre nom. Ce qu'il y a de

certain, c'est qu'elle s'était livrée, abandonnée complètement; elle

était devenue _la chose_ de dom Pedro. Ce mot qu'elle avait employée en

se révoltant contre son mari, elle s'en rassasiait à présent en

l'appliquant à celui-ci: «Oui, disait-elle, ma joie est d'être la chose

de dom Pedro!»

Cet attachement que je soupçonnais à peine, quand Louise m'en fit

l'aveu, durait depuis plusieurs années déjà. Pour elle, c'était devenu

comme un besoin impérieux, sa vie tout entière était là, tandis que,

pour lui, ce n'était plus qu'une lourde chaîne. Cependant, comprenant

les ravages qu'il avait faits dans ce pauvre coeur si franc, il avait,

au moins, la pudeur de lui laisser croire à une affection réelle.

Louise avait le respect de sa mère et, pour rien au monde, elle n'aurait

voulu lui faire la triste confidence que j'avais reçue. Ce n'était pas

un des côtés les moins douloureux de cette singulière existence, car je

ne crois pas avoir jamais rencontré un coeur de mère plus follement

aveugle que celui de la comtesse de F... sa mère.

Cependant dom Pedro, persévérant dans ses projets de voyage, partit à la

date fixée.

Je ne puis peindre le désespoir de Louise; naturellement celui de dom

Pedro n'était que simulé, il était facile de le voir; elle seule ne s'en

aperçut pas.

--Quelle idée a-t-il d'aller par mer, me dit-elle le lendemain de son

départ, c'est affreux un éloignement comme celui-là; je ne puis avoir de

ses nouvelles ni communiquer avec lui jusqu'à son arrivée, et pendant ce

temps je mourrais de douleur, sans pouvoir le supplier de revenir me

donner un dernier adieu! Ce serait impossible! Impossible, comprends-tu

bien ce mot?

Et elle sanglotait.

--Vraiment, Louise, tu n'es pas raisonnable, lui dis-je un jour; cet

homme (je ne pouvais l'appeler autrement, à son grand désespoir) cet

homme a réellement besoin de retourner chez lui, songe donc que ce n'est

pas à la guerre qu'il va, c'est au contraire dans un but très pacifique.

Il va pour augmenter son bien-être; il reviendra satisfait, heureux

même, de son voyage.

Et je pensais intérieurement: Si l'Océan pouvait l'engloutir!

Mais Louise reprenait:

--Tu ne comprends pas le désespoir, toi! Si tu sentais ce que je

ressens, tu te demanderais comment je vis encore! Je me fais cette

question à moi-même, et c'est souvent que je me demande pourquoi, en

effet, je ne suis pas morte.

--Comment, Louise! Tu vis parce que telle est la volonté divine!

--Oh! Jeanne! la volonté divine n'est pas de nous créer pour nous rendre

malheureuses. Je suis un être maudit, moi; oui, vois-tu, quand on sait

qu'on est coupable, et qu'on n'a pas le courage de changer, on souffre à

en mourir et on souhaite la mort, car elle est préférable à cette

souffrance.

Et comme je répliquais:

--Non. Il est préférable de revenir à la voie droite.

--Je ne puis pas, répondait-elle, je me sens lâche, mais pas assez,

pourtant, pour ne pas en finir avec la vie. Il me serait doux de penser,

qu'après lui avoir sacrifié repos, honneur, famille, tout ce qui vit en

moi, ce serait ma vie elle-même que je lui donnerais.

--Es-tu folle? Et penses-tu sérieusement à ce que tu dis? Le suicide est

toujours une lâcheté... tais-toi.

--Oh non! Le suicide n'est pas une lâcheté. Dieu pardonne à ceux qu'il

accable; je voudrais mourir, parce que j'espère en la mort et l'attends

comme une délivrance!

--Allons, tu es gaie!

--Tu peux rire, toi, que te manque-t-il? On te vénère, on te respecte...

mais moi, si je m'entends approuver, je me dis: Ils ne savent pas! Si

l'on m'admire, si l'on m'applaudit quand je chante, je me dis: Est-ce

que cela me l'attache davantage? Il n'est pas à moi tout à fait! Va, je

ne suis pas heureuse, plus rien ne m'est doux; le sommeil seul me

console, parce qu'il me permet d'oublier, et la mort, c'est un sommeil

qui dure... On m'oubliera vite, je ne gênerai plus rien!

Et puis, ajouta-t-elle plus bas, je ne verrai plus cette figure placide

de Jules, me reprochant jusqu'à mes pensées.

--Jules ne te reproche rien du tout, c'est le remords qui t'agite...

Renonce à dom Pedro, et le calme que tu ressentiras te rendra le bonheur

que tu repousses!

--Tu vois bien, Jeanne, qu'il me faut mourir, c'est le seul moyen de

suivre ton conseil. Renoncer à dom Pedro?... Ce serait renoncer à l'air

que je respire, fermer les yeux à la lumière, comprimer mon coeur à en

arrêter les battements... alors, que ce soit pour toujours!...

--Louise, tu t'égares!

--Non, ma Jeanne bien-aimée, non; seulement dom Pedro est parti, plus

rien ne vit en moi, je me sens seule dans un vide effroyable; dom Pedro

est parti, ma vie le suit et m'abandonne; tout ce qu'il y a en moi qui

puisse vibrer encore est à lui, à lui à jamais!

--Je t'en supplie, Louise, calme-toi, chasse ou au moins combats ces

noires idées, qui ébranlent ton cerveau, à quoi bon te rendre malade?

--Je voudrais tant mourir! murmura-t-elle.

Jamais je n'oublierai le son de sa voix prononçant ces dernières

paroles; je me sentis frissonner, et n'eus plus le courage de discuter

avec elle.

Pauvre petite! · 第 13 / 17 题