IV

Je n'avais pas fait un pas vers Louise, je n'avais pas essayé de la

retenir, et je regardais cette porte qui venait de se fermer sur elle,

comme si mes yeux eussent pu la rouvrir et me ramener la «pauvre petite»

des jeunes années, paisible et souriante, ne demandant rien au présent,

et ne pensant pas qu'il dût y avoir un avenir. Mon coeur ne pouvait la

croire coupable; cette pensée me torturait; aussi le sommeil ne vint-il

m'engourdir que lorsque le jour commença à se glisser entre mes rideaux.

Savoir Louise sur une pente fatale, quel écroulement! Mais je voulais

ignorer encore qui l'y entraînait et surtout à quel degré elle était

arrivée. J'en étais là de mes réflexions quand il fallut rentrer dans la

vie réelle; la journée était avancée; l'heure du dîner approchait, et

cet instant de réunion, si gai ordinairement à la campagne, était pour

moi, ce jour-là, une heure d'angoisse.

N'allais-je pas rougir en l'embrassant? N'allais-je pas jeter un regard

inquisiteur et ridicule sur chacun de ses amis?

La position devint facile quand j'entrai dans le salon. Elle était là,

dans tout l'éclat de sa beauté sereine, plongée dans une conversation

animée avec dom Pedro, plus obséquieux que jamais.

Matt était là aussi, se tenant un peu à l'écart, et je vis parfaitement

qu'elle épiait cet aparté, comme un fauve regarde sa proie! Je saisis

sur un coin de sa bouche un soupçon de sourire, qui me blessa

profondément... c'était comme si elle eût encore, comme autrefois dans

la serre, nommé dom Pedro...

Jusque-là, cet homme me déplaisait; mais, dès lors, je le pris en

horreur, enveloppant, sans m'en rendre compte, Mathilde dans la même

aversion.

On ne pardonne guère à ceux qui vous montrent la vérité quand on veut

s'obstiner à en détourner les yeux, et puis j'aimais la «pauvre petite».

Jules, assis un peu à l'écart, se dérangea seul à mon entrée, il avait

l'air heureux... je ne crois pas pourtant qu'il fût du nombre de ces

maris trompés qui ne savent rien; mais il avait le bon sens de penser

que le seul parti à prendre est d'avoir l'air d'ignorer, si l'on veut

rendre un retour possible.

* * * * *

Mon séjour à V... fut court, la présence de dom Pedro me troublait,

quoique Louise semblât avoir oublié sa confidence; et, sous aucun

prétexte, je n'y aurais fait la moindre allusion. Le moment du départ

venu, elle m'embrassa avec effusion et me glissa dans l'oreille:

--N'est-ce pas que je suis heureuse d'avoir un _ami_ comme dom Pedro?...

Je n'eus pas le temps de répondre, Jules s'approchait. Je lui tendis la

main et sautai dans la voiture... Toute la journée, ce mot «ami» résonna

à mon oreille; j'aurais voulu l'en arracher, et pourtant, malgré moi, il

me faisait sourire!

V

Je me demande pourquoi j'écris ces lignes? Louise était mon amie, et

c'est peut-être la trahir? Mais non, car ceci est l'histoire d'une vie

bien souvent vécue. Combien, hélas! qui me liront, croiront se

reconnaître? Aucune particularité ne soulève le voile dont je la couvre,

et, d'ailleurs, Louise est morte.

J'espère aussi, en écrivant ces souvenirs, faire un peu réfléchir les

jeunes cervelles féminines qui les liront, car la _névrose_ est une

maladie plus morale que physique et dont le véritable remède est de

savoir résister à des désirs... inavouables!

Il est toujours délicat de se mettre en avant, mais je vais dire une

histoire qui a influé et qui influera sur toute ma vie. On en pourra

tirer telle conclusion que l'on voudra.

Avec mon père, habitait une vieille tante, soeur de ma grand'mère. Elle

avait élevé mon père, qui avait été lui-même de bonne heure orphelin; et

il avait pour elle une grande vénération. Depuis longtemps elle vivait

retirée dans sa chambre, car elle avait prématurément vieilli, et ses

facultés mentales en avaient souffert. Elle avait dû être très belle, et

lorsque j'étais toute petite, j'aimais beaucoup jouer avec elle. On nous

laissait ensemble des journées entières; je lui portais mes jouets de

prédilection... elle me souriait si doucement, pauvre vieille tante!

Un jour qu'on m'avait donné une poupée magnifique, je m'empressai de lui

montrer ce superbe cadeau.

--Regardez, tante, quels beaux yeux a ma fille! quels beaux cheveux

blonds! Voyez, elle est presque aussi grande que moi!

Tante n'eut pas son beau sourire habituel; une sombre pensée sembla lui

traverser l'esprit, sans doute un souvenir cruel!... Elle prit la

poupée, se mit à l'examiner... puis, levant d'abord les yeux au ciel,

elle l'attira vers elle en l'appelant: «Georges, mon bien-aimé Georges!»

et elle l'embrassa longuement... longuement... Tout à coup, fronçant les

sourcils, elle la rejeta violemment à terre et, se renversant dans son

fauteuil, elle se mit à pleurer en criant: «Parbleu! parbleu!...»

Je me précipitai pour voir si ma pauvre poupée ne s'était pas cassée

dans sa chute terrible... Pendant ce temps, on était accouru au bruit

des sanglots de ma tante, et on m'emmena vivement sans même me laisser

le temps de lui dire au revoir!

Cette scène m'avait vraiment impressionnée. «Qu'a donc pensé ma tante,

me disais-je, ma poupée lui plaisait, et elle s'est fâchée presque

aussitôt? J'irai et je lui demanderai.» J'avais assez de malice pour

flairer un mystère, et je ne fis part de mes observations à personne.

Quand je retournai près de ma vieille tante, je ne pris pas ma poupée,

elle n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et nous jouions depuis quelques

minutes, lorsque je lui dis:

--Tante, pourquoi vous êtes-vous fâchée l'autre jour?

--Je ne me suis pas fâchée, mon enfant, répondit-elle.

--Mais si, tante, vous avez embrassé ma belle poupée, et vous l'avez

jetée, après, si rudement sur le plancher, que j'ai cru la ramasser en

morceaux!

--Tu me la rapporteras encore, n'est-ce pas?

--Alors il ne faudra plus la jeter par terre?

--Oh! non, je l'aime trop!

--Vous l'aimez? C'est drôle! Moi aussi.

--Toi aussi? ah! je te le défends, entends-tu? Si je ne l'avais pas

aimé, lui, il n'aurait pas brisé ma vie! Si je n'avais pas écouté son

langage d'amour, je n'aurais pas la vue affaiblie par les pleurs de ma

jeunesse! Oh! non, non, ne l'aime pas! Il te persuadera, il mentira, et

quand tu entendras à ton oreille murmurer un serment qui lie les âmes;

quand tu sentiras son bras enlacer ton être et attirer ton coeur vers

son coeur, repousse-le et va-t'en; sans quoi, tes lèvres closes par ses

lèvres te feront oublier ta vie pour vivre de la sienne; et quand il se

sera saturé de ton ivresse, tu le verras se retirer en souriant. Ce

sourire te semblera insultant et tu lui demanderas s'il te méprise.

Alors il te répondra en haussant les épaules: «Parbleu!»

Puis elle recommença à pleurer comme la veille. On m'emmena avec la même

précipitation, et depuis, on ne m'a jamais laissée seule avec ma tante.

Cette scène a eu sur ma vie une énorme influence; car je l'ai toujours

présente à ma mémoire, surtout depuis que j'ai pu la comprendre. De

sorte que, connaissant malheureusement les amours de Louise, il me

semblait toujours entendre dom Pedro, sortant de ses baisers, le lui

dire ce terrible: Parbleu!

Ils le disent tous, ce mot de mépris, entendez-vous, mes soeurs tombées

ou entraînées vers la chute? Ils le disent tous, et c'est pour vous le

faire entendre que je laisse ma plume dominer ma volonté, pour fixer ici

ces pensées.

* * * * *

L'hiver revint et, avec lui, cet enchaînement de plaisirs qui fait,

dit-on, de Paris, la ville enchanteresse par excellence. De fait, il y a

de quoi satisfaire toutes les exigences; les arts y sont

merveilleusement représentés, les esprits légers y trouvent un

renouvellement de banalités plus ou moins excitantes; la science y peut

être aussi sévère qu'on le désire; je ne parlerai point des sens, nos

moeurs dégénérés leur faisant la part généreuse!...

Louise effleurait tout et ne jouissait de rien. Seule, la contemplation

de dom Pedro la ravissait; sans lui, tout était mort; avec lui, tout

était vie, et vie souriante et belle!

Et pourtant elle était inquiète; Mathilde le voyait trop souvent,

n'allait-elle pas l'accaparer? Le pacifique baron ne voulait point le

recevoir assez; c'était toujours sur moi qu'elle déversait le trop-plein

de son coeur; j'essayais de calmer moral et physique, mais, comme chez

toute personne déséquilibrée, le moral subissait trop les influences

nerveuses, et semblait diriger sa santé même; depuis quelque temps, elle

maigrissait et pâlissait d'une façon inquiétante; je me hasardai à lui

en faire la remarque.

--Oh! ma pauvre Jeanne, me dit-elle, je crois que dom Pedro m'aime

moins! Il parle de faire un voyage chez lui, en Portugal, où il a de

grands intérêts. Autrefois, il n'eût pas admis l'idée d'une séparation

aussi longue, pour n'importe quels intérêts!

--Tu ne peux pourtant pas exiger qu'il laisse toute sa fortune dépérir,

et se réduise à la mendicité pour te plaire? Pourras-tu le nourrir

alors?...

--Ne ris pas, je souffre!

--C'est ta faute!

--Non, de grâce, ne parle pas ainsi, je tiens à ton estime!

--Tu n'en as pas l'air!

--Alors, tu me compares à ces filles, qui roulent de honte en honte?

--Quelle exagération! Je ne te compare pas, je te prends pour une femme

qui a oublié ses devoirs et...

--Et quoi?...

--Et je le regrette.

--Si tu savais quel grand coeur, quel attachement profond il a pour moi,

quel dévouement absolu!...

--Et encore quoi?

--Et combien je l'aime!

--Allons donc! Ce mot-là, vois-tu, résume à lui seul cet attachement si

profond, ce dévouement si sincère. Oh! ma chère Louise, je ne te croyais

pas si naïve! Est-ce que toutes les femmes abandonnées par leur amant

n'ont pas tenu auparavant ce même langage?... Pourquoi veux-tu qu'il

soit...

--Jeanne, reprit-elle vivement, tu sais quelque chose? Tu es chargée de

me prévenir?

--Oh! non!

--N'achève pas. Si dom Pedro ne m'aimait plus, j'en mourrais!

--Mais puisque je te dis qu'il ne m'a pas parlé?... Mais non!

--Tu dis faiblement ce non. Tu vois, sans doute, que tu as parlé trop

brutalement et tu veux me laisser un instant d'espoir!

--Je t'affirme...

--Oh! Jeanne, c'est mal d'avoir accepté cette mission-là!

--M'écouteras-tu enfin, Louise? Puisque je t'affirme que je n'ai pas vu

dom Pedro. Et d'ailleurs si jamais il me faisait une allusion quelconque

sur toi, il ne repasserait jamais le seuil de ma porte!

--Vois-tu, ne me dis rien contre lui, j'aime mieux que tu ne m'en parles

pas.

--Bon! c'est toi qui as commencé! Tu sais bien pourtant à quel degré il

m'est... peu sympathique?

--Tu as tort, si tu voulais le recevoir davantage, tu saurais

l'apprécier, et tu verrais!

--Quel coeur, quel dévouement profond, etc... Connu!

Et cela finissait toujours par des larmes; j'étais obligée de la

consoler, de la remonter, je trouvais à dom Pedro toutes les qualités

qu'elle voulait; pourtant je ne pouvais approuver sa conduite, «pauvre

petite», et je me reprochais d'avoir la faiblesse de ne pas lui dire

qu'il était un monstre!...

Pauvre petite! · 第 12 / 17 题