Dom Pedro ne m'avait jamais tant déplu que la dernière fois que je
l'avais vu. C'était le soir du dernier concert que Louise avait donné;
et peu de temps après, les départs pour la campagne vinrent nous séparer
tous, au moins pour quelque temps; je tâchai d'oublier cette impression.
Dans ses lettres Louise ne faisait aucune allusion au Portugais, elle me
demandait seulement, avec une insistance bien plus marquée que de
coutume, d'aller la voir. Je finis par céder, le voyage n'était pas bien
long; elle avait toujours chez elle d'agréables réunions; je me décidai
et me mis en route.
L'automne à V... était charmant; on y inventait parties sur parties,
cavalcades pour les uns, chasses pour les autres, comédies plus ou moins
bien jouées, etc... Louise savait intéresser tout son monde et donner à
chacun sa distraction préférée, tandis qu'elle-même s'adonnait de plus
en plus à la musique. Lorsque j'arrivai le château était plein.
Le grand salon était disposé d'une façon délicieuse; les fenêtres
couvertes d'une légère buée à cause du froid extérieur,--on était en
novembre,--laissaient apercevoir, malgré le crépuscule naissant, des
arbres séculaires formant un majestueux arceau, qui se perdait au loin
dans la brume. C'est par cette avenue qu'on arrivait; aussi, quand ma
voiture tourna à l'angle du château pour approcher du perron, eus-je le
temps d'apercevoir bon nombre de figures souriantes me souhaitant la
bienvenue.
J'entrai, et me débarrassant de mes fourrures, je répondis aux bonjours
et aux poignées de main; Louise m'avait embrassée, et je lui trouvai non
seulement bonne mine, mais l'air radieux:
--Quelle joie de me retrouver ici, dis-je enfin!
--Ce n'est pas malheureux, il y a assez longtemps qu'on te désire,
répondit gentiment Louise; Jules surtout, il ne savait quelle chambre te
donner, pour que tu fusses bien. (Jules était son mari.)
--Merci, mon cher Jules, je n'ai pas besoin d'être si gâtée, pour aimer
à venir chez vous!
Après avoir ainsi échangé quelques phrases banales avec mes amis, je
voulus me retirer dans cette fameuse chambre afin de m'habiller pour le
souper. Comme j'en exprimais le désir à Louise, je remarquai chez elle
une vague inquiétude; depuis quelque temps, elle regardait avec
acharnement la grande fenêtre qui donnait sur l'avenue, quand, tout à
coup, elle s'écria:
--Ah! le voilà!
On se précipita pour voir le nouvel arrivant, pendant que Louise me
montrait mon appartement.
--Ah! quel bonheur, soupira-t-elle, je commençais à m'inquiéter. Regarde
comme je suis contente! Tu ne vois donc pas combien je suis heureuse? Tu
ne devines donc pas qui j'attends?
Je la regardais sans répondre.
--Ne fais pas l'étonnée comme çà, Jeanne, je me sauve car la voiture que
j'ai aperçue au loin n'est autre que celle de dom Pedro; il doit être
arrivé maintenant, et... songe donc, il y a un mois que je ne l'ai vu!
... Je ne voulus pourtant pas croire encore, mais j'eus peur!
Ce soir-là, c'était jour de comédie; Louise ne jouait pas, mais Mathilde
avait un rôle important, ce qui me surprit, car, ne l'aimant pas, je
n'admettais, en elle, ni esprit, ni intelligence. Le souper fut gai, les
acteurs mangeaient à part, sous prétexte de pouvoir sortir de table
avant nous pour aller revêtir leurs costumes afin de ne pas faire
attendre pour commencer la représentation.
La comédie m'intéressa peu, j'étais suffoquée par l'arrivée de dom
Pedro, que je comptais bien ne jamais trouver à V...
Matt avait un rôle de souveraine; sa traîne en velours rouge, sa fraise
en broderie d'or, et ses cheveux, si noirs, relevés hardiment sur son
front, lui donnaient un air imposant, que je ne lui soupçonnais pas; et
je la trouvai belle!
Dom Pedro ne la quittait pas des yeux; elle ne laissait pas de s'en
apercevoir, et sa physionomie trahissait une satisfaction qui se
devinait dans son maintien.
Elle joua médiocrement, mais dom Pedro l'accabla de compliments si
exagérés, que j'en fus tout étonnée.
Puis, après un ou deux tours de valse, on eut la liberté de se retirer.
J'en profitai aussitôt, très fatiguée de mon voyage et bien aise aussi
de me sentir un peu seule avec mes réflexions.
À peine commençais-je à me remémorer cette première soirée que Louise
entrait souriante dans ma chambre; ses beaux cheveux blonds tombaient à
leur gré sur ses épaules; un frais peignoir laissait deviner les
contours de sa taille svelte et gracieuse; mais ses yeux projetaient
véritablement des flammes.
--Qu'as-tu, ma chérie? lui dis-je presque effrayée.
--Oh! rien; je veux te voir seule, un peu à mon aise, te dire que je
suis bien heureuse de te sentir enfin sous mon toit?
Son sourire était forcé, et les mots semblaient sortir difficilement de
ses lèvres.
--Je te dérange? reprit-elle.
--Du tout, Louise (et pourtant je tombais de sommeil), du tout ma chère
amie; seulement ce n'est pas dans tes habitudes de me faire une visite à
cette heure-là.
--C'est pour te voir un peu à mon aise, je te l'ai dit.
--Alors tu as quelque chose de particulier à me dire?... à me
confier?...
--Moi? Mais... mais non!
--Il n'est pas possible que tu viennes à cette heure-ci pour... rien?
--Tu es gentille! Si je te gêne, je vais m'en aller.
Mais elle restait. Je me mis à l'observer; ses lèvres tremblaient, et
son regard se perdait dans le vide.
--Qu'as-tu donc, Louise?
--Je ne sais pas! murmura-t-elle.
--Es-tu malade? allons, parle!
Elle me fit signe que non.
--Et ton mari, ajoutai-je mystérieusement, que va-t-il dire?
--Oh! rien du tout; d'ailleurs, que lui importe?
--Comment?
--Tu sais bien qu'il me hait!
Je tressaillis à cette réponse imprévue et brutale:
--Il ne t'aime pas? Jules ne t'aime pas? insistai-je.
--Non. Oh! si tu savais ce que je souffre!
--Tu souffres, Louise? et c'est par Jules? moi qui le croyais si bon, me
suis-je trompée à ce point!
--Oh! si tu savais, répétait-elle.
--Je me figurais que Jules satisfaisait à tous tes caprices, qu'il
approuvait tes moindres actes, tes moindres désirs?... Dis-moi, n'est-il
plus à tes pieds comme autrefois, ou, du moins, comme je le croyais?...
Louise, réponds-moi, réponds-moi donc!
Et elle se taisait. Ses yeux, obstinément fixés sur le plancher,
s'emplissaient de larmes.
--Je ne l'aime pas! soupira-t-elle enfin, je ne l'aime pas...
J'étais étonnée de cette insistance:
--Mais, je ne te demande pas de l'aimer, dis-je, l'amour ne vient pas à
commandement; cependant tu dois avoir pour Jules au moins de
l'estime?... Une certaine reconnaissance?...
--Reconnaissance! de quoi? fit-elle en me regardant, comme mue par un
ressort.
--Mais enfin (je voulais en dire trop espérant qu'elle m'arrêterait), le
devoir, Louise, doit remplacer un peu l'affection?... et ta mère,
penses-tu au coeur de ta mère? Ne sens-tu pas que tu vas le déchirer?
J'avais dit ces derniers mots avec une lenteur marquée; nous étions
assises tout près l'une de l'autre; elle avait mis sa main dans la
mienne, mais cette main était glacée, et, instinctivement, mes doigts
s'étaient entr'ouverts et je l'avais presque repoussée. Quels pénibles
instants! Combien durèrent-ils? je l'ignore: mon coeur battait à faire
éclater ma poitrine; mes yeux se voilaient, et il me semblait que mes
oreilles refuseraient d'entendre un secret fatal, si c'en était un que
devait me dire Louise, lorsque, se soulevant à demi, elle plongea son
regard dans le mien et d'une voix étranglée murmura:
--Et toi, alors, si tu me sais coupable, tu me repousseras aussi?
Pour toute réponse, je me levai en lui ouvrant mes bras; elle jeta sa
tête sur mon épaule, et pleura longtemps, puis, se redressant avec
fierté, elle sortit, me laissant terrifiée, et incapable de me rendre
compte de mes pensées.