II

Son union fut stérile; dans les premiers temps, elle en eut un réel

chagrin, surtout lorsqu'elle vit un berceau près de moi et qu'elle

embrassa mon premier-né. Souvent elle le prenait dans ses bras et se

cachait afin de dissimuler une larme!

Ma petite Louise, pourquoi ne pas avouer que c'est cela qui a manqué à

toute ta vie? Voilà ta seule excuse si on veut bien t'en laisser une. Tu

as eu beau être admirée, tu as eu beau être artiste, rien, vois-tu,

n'atteint, comme poésie, le premier sourire de son fils!

J'ai dit qu'elle était artiste. Oui, elle l'était réellement; sa voix

chaude et caressante remuait jusqu'aux plus intimes fibres du coeur; et

quoique son mari n'aimât pas beaucoup la musique, elle avait souvent des

réunions, soit nombreuses, soit intimes, où elle se produisait avec un

charme incomparable.

Parmi ses habitués, dont j'étais naturellement, il y avait un ménage

d'une laideur remarquable qui l'admirait de confiance, trop heureux

d'être admis dans un salon élégant.

Ils appartenaient à cette catégorie plate et dédaigneuse qui flatte ceux

dont elle espère tirer avantage, et qui n'a qu'un sourire de pitié pour

le reste!

Puis une femme brune, grande, au teint mat, qu'on aurait prise pour un

marbre antique échappé à quelque musée, sans ses grands yeux noirs

brillants qui vous pénétraient jusqu'à l'âme. Elle se nommait Mathilde,

et familièrement nous l'appelions Matt. Oh! celle-là, si j'avais pu lui

fermer la porte de Louise, avec quelle joie je l'aurais fait! Elle me

semblait être son mauvais génie, et toutes les fois que j'entendais dire

dans le monde quelque chose de malveillant sur Louise, je l'attribuais à

Matt. Elle avait une façon de dire: «La pauvre petite», qui me donnait

le frisson.

Je ne crois pas avoir dit encore, pourquoi on appelait Louise: _pauvre

petite_; ce surnom lui venait de son enfance; elle était très délicate,

née avant le temps, et avait passé ses premiers jours enveloppée dans de

la ouate; elle était, paraît-il, si chétive, qu'on ne pouvait

s'empêcher, en la voyant, de s'écrier: Oh! la pauvre petite! Maintenant

ce surnom était un peu ridicule, à cause de sa haute taille et de son

élégante ampleur, mais l'habitude était prise.

Il y avait aussi, les soirs de musique, quelques amis de son mari. Les

uns, peu nombreux, l'écoutaient religieusement, les autres fumaient à

l'écart, ou causaient sans se préoccuper du bruit gênant qu'ils

faisaient. Que de fois j'ai eu envie de les griffer!

Mais il faut signaler, entre tous, un être qui, pour moi, tenait du

reptile et du tigre, avec l'oeil perçant d'un fauve, la chevelure trop

noire et trop abondante, une facilité de parole fastidieuse. Cet être

qui répondait au nom de dom Pedro était Portugais; onduleux et

insinuant, il avait, je crois, fasciné Louise; quand il était là, sa

voix prenait un charme saisissant; elle se jouait des vocalises les plus

ardues et semblait une de ces fleurs n'ouvrant leur corolle embaumée

qu'à la chaleur d'un soleil radieux, dont le Portugais semblait lui

dispenser les rayons! Lui, fier de se voir ainsi apprécié, tranchait de

tout en maître, lui faisant même quelquefois des observations sévères,

autant qu'absurdes, mais qu'elle acceptait en esclave; son mari

détestait dom Pedro, et pourtant je le trouvais là toujours!... Elle

semblait même avoir un malin plaisir à lui parler comme en secret.

Cet hiver-là, j'avais beaucoup entendu jaser sur Louise, mais à quoi bon

attacher une importance quelconque aux bruits mondains?

Les conversations vont leur train, elles se croisent et s'entre-croisent

si bien que, souvent, dans une même soirée, une même personne soutient,

en partant, le contraire de ce qu'elle affirmait à son arrivée; c'est

ainsi que les uns disaient: «Avez-vous remarqué la baronne de X (c'était

Louise) et dom Pedro? Ils se gênent peu.--Mais non, répondaient les

autres, dom Pedro ne vit plus que pour la belle Mme de B. (c'était

Matt)!» Quelquefois on se hasardait à me demander mon avis. Devant cette

audace qui me révoltait, je répondais invariablement: «Louise est mon

amie, je suis sûre d'elle comme de moi-même!» Et ils s'en allaient, les

uns souriant, les autres me croyant.

Un soir de bal, au printemps suivant, Mathilde m'entendit faire cette

même réponse; elle me reprit d'un ton moqueur:

--Oh! oh! fit-elle, vous croyez donc que dom Pedro a bien peu d'attaque,

et Louise beaucoup de défense?

--Que voulez-vous dire, Mathilde?

--Silence, suivez-moi.

Nous étions chez un de ces richissimes banquiers avec lesquels toute

l'Europe compte à présent. Un salon aux tentures bleu de ciel,

qu'encadraient délicieusement des dorures d'une finesse admirable,

conduisait à la salle de danse éblouissante de lumière.

C'était, à ce moment, un spectacle exquis; les danses étaient fort

gaies, il y avait beaucoup de jeunes gens: ces joues animées, ces

épaules nues, chargées pour la plupart des pierreries les plus

précieuses, les rires, la musique, tout cet ensemble entraînant forçait,

en quelque sorte, la nature la plus calme à quelque agitation... Matt

voulait me mener dans la serre sur laquelle donnait cette salle; il

était impossible de songer alors à la traverser, mais on pouvait

facilement la tourner en passant par un délicieux boudoir rempli

d'objets d'une grande valeur.

Rien ne peut dire le calme mystérieux de ce vaste jardin de cristal. Des

plantes exotiques répandues à profusion tendaient leurs larges feuilles

comme pour tamiser encore la pâle lumière qu'on y laissait pénétrer

comme à regret... Un petit jet d'eau caché dans le parterre central

couvrait de son bruit les conversations intimes!... un seul couple était

assis, mais je ne pouvais distinguer les figures:

--Louise et dom Pedro! murmura Mathilde à mon oreille, en me les

désignant.

Je me retournai vivement avec l'intention de lui donner, à tout hasard,

un démenti formel... je me trouvai en face du mari de Louise:

--Vous avez donc oublié, Madame, que vous m'aviez promis cette valse?

--Non pas, je vous cherchais!...

Et, me précipitant à son bras, je l'entraînai dans le tourbillon, plus

vite que je ne mets de temps à l'écrire, et nous valsions, nous

valsions... moi m'efforçant de rire de tout, et lui cherchant à formuler

quelque excuse sur la manière brutale dont, prétendait-il, il m'avait

entraînée loin de ma causerie!...

Longtemps la vision de la serre se représenta à mon esprit, mais je la

chassais comme on chasse un mauvais rêve! Non, pensais-je, c'est

impossible, Louise, si belle, si artiste, si intelligente! et dom Pedro

si vulgaire, si... Non!

Mais alors, cette intimité réelle ou feinte, pourquoi?...

Pauvre petite! · 第 10 / 17 题