Son union fut stérile; dans les premiers temps, elle en eut un réel
chagrin, surtout lorsqu'elle vit un berceau près de moi et qu'elle
embrassa mon premier-né. Souvent elle le prenait dans ses bras et se
cachait afin de dissimuler une larme!
Ma petite Louise, pourquoi ne pas avouer que c'est cela qui a manqué à
toute ta vie? Voilà ta seule excuse si on veut bien t'en laisser une. Tu
as eu beau être admirée, tu as eu beau être artiste, rien, vois-tu,
n'atteint, comme poésie, le premier sourire de son fils!
J'ai dit qu'elle était artiste. Oui, elle l'était réellement; sa voix
chaude et caressante remuait jusqu'aux plus intimes fibres du coeur; et
quoique son mari n'aimât pas beaucoup la musique, elle avait souvent des
réunions, soit nombreuses, soit intimes, où elle se produisait avec un
charme incomparable.
Parmi ses habitués, dont j'étais naturellement, il y avait un ménage
d'une laideur remarquable qui l'admirait de confiance, trop heureux
d'être admis dans un salon élégant.
Ils appartenaient à cette catégorie plate et dédaigneuse qui flatte ceux
dont elle espère tirer avantage, et qui n'a qu'un sourire de pitié pour
le reste!
Puis une femme brune, grande, au teint mat, qu'on aurait prise pour un
marbre antique échappé à quelque musée, sans ses grands yeux noirs
brillants qui vous pénétraient jusqu'à l'âme. Elle se nommait Mathilde,
et familièrement nous l'appelions Matt. Oh! celle-là, si j'avais pu lui
fermer la porte de Louise, avec quelle joie je l'aurais fait! Elle me
semblait être son mauvais génie, et toutes les fois que j'entendais dire
dans le monde quelque chose de malveillant sur Louise, je l'attribuais à
Matt. Elle avait une façon de dire: «La pauvre petite», qui me donnait
le frisson.
Je ne crois pas avoir dit encore, pourquoi on appelait Louise: _pauvre
petite_; ce surnom lui venait de son enfance; elle était très délicate,
née avant le temps, et avait passé ses premiers jours enveloppée dans de
la ouate; elle était, paraît-il, si chétive, qu'on ne pouvait
s'empêcher, en la voyant, de s'écrier: Oh! la pauvre petite! Maintenant
ce surnom était un peu ridicule, à cause de sa haute taille et de son
élégante ampleur, mais l'habitude était prise.
Il y avait aussi, les soirs de musique, quelques amis de son mari. Les
uns, peu nombreux, l'écoutaient religieusement, les autres fumaient à
l'écart, ou causaient sans se préoccuper du bruit gênant qu'ils
faisaient. Que de fois j'ai eu envie de les griffer!
Mais il faut signaler, entre tous, un être qui, pour moi, tenait du
reptile et du tigre, avec l'oeil perçant d'un fauve, la chevelure trop
noire et trop abondante, une facilité de parole fastidieuse. Cet être
qui répondait au nom de dom Pedro était Portugais; onduleux et
insinuant, il avait, je crois, fasciné Louise; quand il était là, sa
voix prenait un charme saisissant; elle se jouait des vocalises les plus
ardues et semblait une de ces fleurs n'ouvrant leur corolle embaumée
qu'à la chaleur d'un soleil radieux, dont le Portugais semblait lui
dispenser les rayons! Lui, fier de se voir ainsi apprécié, tranchait de
tout en maître, lui faisant même quelquefois des observations sévères,
autant qu'absurdes, mais qu'elle acceptait en esclave; son mari
détestait dom Pedro, et pourtant je le trouvais là toujours!... Elle
semblait même avoir un malin plaisir à lui parler comme en secret.
Cet hiver-là, j'avais beaucoup entendu jaser sur Louise, mais à quoi bon
attacher une importance quelconque aux bruits mondains?
Les conversations vont leur train, elles se croisent et s'entre-croisent
si bien que, souvent, dans une même soirée, une même personne soutient,
en partant, le contraire de ce qu'elle affirmait à son arrivée; c'est
ainsi que les uns disaient: «Avez-vous remarqué la baronne de X (c'était
Louise) et dom Pedro? Ils se gênent peu.--Mais non, répondaient les
autres, dom Pedro ne vit plus que pour la belle Mme de B. (c'était
Matt)!» Quelquefois on se hasardait à me demander mon avis. Devant cette
audace qui me révoltait, je répondais invariablement: «Louise est mon
amie, je suis sûre d'elle comme de moi-même!» Et ils s'en allaient, les
uns souriant, les autres me croyant.
Un soir de bal, au printemps suivant, Mathilde m'entendit faire cette
même réponse; elle me reprit d'un ton moqueur:
--Oh! oh! fit-elle, vous croyez donc que dom Pedro a bien peu d'attaque,
et Louise beaucoup de défense?
--Que voulez-vous dire, Mathilde?
--Silence, suivez-moi.
Nous étions chez un de ces richissimes banquiers avec lesquels toute
l'Europe compte à présent. Un salon aux tentures bleu de ciel,
qu'encadraient délicieusement des dorures d'une finesse admirable,
conduisait à la salle de danse éblouissante de lumière.
C'était, à ce moment, un spectacle exquis; les danses étaient fort
gaies, il y avait beaucoup de jeunes gens: ces joues animées, ces
épaules nues, chargées pour la plupart des pierreries les plus
précieuses, les rires, la musique, tout cet ensemble entraînant forçait,
en quelque sorte, la nature la plus calme à quelque agitation... Matt
voulait me mener dans la serre sur laquelle donnait cette salle; il
était impossible de songer alors à la traverser, mais on pouvait
facilement la tourner en passant par un délicieux boudoir rempli
d'objets d'une grande valeur.
Rien ne peut dire le calme mystérieux de ce vaste jardin de cristal. Des
plantes exotiques répandues à profusion tendaient leurs larges feuilles
comme pour tamiser encore la pâle lumière qu'on y laissait pénétrer
comme à regret... Un petit jet d'eau caché dans le parterre central
couvrait de son bruit les conversations intimes!... un seul couple était
assis, mais je ne pouvais distinguer les figures:
--Louise et dom Pedro! murmura Mathilde à mon oreille, en me les
désignant.
Je me retournai vivement avec l'intention de lui donner, à tout hasard,
un démenti formel... je me trouvai en face du mari de Louise:
--Vous avez donc oublié, Madame, que vous m'aviez promis cette valse?
--Non pas, je vous cherchais!...
Et, me précipitant à son bras, je l'entraînai dans le tourbillon, plus
vite que je ne mets de temps à l'écrire, et nous valsions, nous
valsions... moi m'efforçant de rire de tout, et lui cherchant à formuler
quelque excuse sur la manière brutale dont, prétendait-il, il m'avait
entraînée loin de ma causerie!...
Longtemps la vision de la serre se représenta à mon esprit, mais je la
chassais comme on chasse un mauvais rêve! Non, pensais-je, c'est
impossible, Louise, si belle, si artiste, si intelligente! et dom Pedro
si vulgaire, si... Non!
Mais alors, cette intimité réelle ou feinte, pourquoi?...