Kingston. Notes instructives sur l’histoire ancienne de l’Angleterre.
Observations curieuses sur le chêne sculpté et la vie en général.
Situation lamentable de Stivvings, junior. Réflexions sur l’antiquité.
J’oublie que je gouverne. Résultat plein d’intérêt. Le labyrinthe de
Hampton-Court. Harris, guide.
C’était une matinée splendide, de la fin du printemps ou du début de
l’été, comme on voudra bien appeler cette saison où les tons délicats de
l’herbe et des feuillages se foncent en un vert plus grave,--où l’année
ressemble à une belle jeune fille prête à devenir femme, qui sent battre
en ses veines l’émoi d’un étrange éveil.
Les curieuses vieilles rues du bas-Kingston, descendant jusqu’au bord de
l’eau, apparaissaient des plus pittoresques, sous le soleil éclatant; la
surface miroitante du fleuve, avec ses chalands mouvants, le chemin de
halage bordé de verdures, les pimpantes villas de l’autre rive, Harris,
en un maillot rouge et orange, peinant aux avirons, une lointaine
entrevision du vieux palais grisâtre des Tudors, tout ce tableau
ensoleillé, s’étalait, éblouissant, mais si calme, plein de vie, mais si
paisible que, malgré l’heure matinale, je me laissai emporter à la
dérive par une nonchalante rêverie.
Je rêvai à Kingston, ou «Kiningestun» comme on disait jadis aux siècles
où les «kinges» saxons s’y faisaient couronner. Le grand César y passa
le fleuve, et les légions de Rome dressèrent leur camp sur le haut de
ses berges. César, tout comme, beaucoup plus tard, Elisabeth, semble
s’être arrêté partout; néanmoins, plus comme il faut que la bonne reine
Bess, il n’allait pas au cabaret.
Elle tient le record pour les cabarets, la «reine-vierge» d’Angleterre.
Il n’y en a pas un de quelque notoriété, dans un rayon de dix milles
autour de Londres, où elle n’ait, paraît-il, jeté un coup d’œil, ou ne
s’y soit arrêtée, ou n’y ait couché une fois ou l’autre. Or, je me
demande, à supposer que Harris, mettons, change de vie, devienne un
grand et noble personnage, et arrive à se faire nommer premier ministre,
je me demande, dis-je, après sa mort, si l’on mettrait des plaques
commémoratives sur les cabarets qu’il aurait favorisés de sa présence:
«Harris a pris un verre d’amer dans cet établissement»; «Harris a pris
ici deux whiskys secs durant l’été de 1888»; «Harris fut expulsé d’ici
en décembre 1886».
Mais non, ils seraient trop! Ce seraient les établissements où il n’est
pas entré qui deviendraient célèbres. «La seule maison du sud de Londres
où Harris n’ait jamais bu!» Les gens accourraient pour voir ce qui a
bien pu l’en empêcher.
Comme ce pauvre esprit-faible de roi Edwy devait détester Kiningestun!
La fête du sacre lui fut odieuse. Peut-être la hure de sanglier farcie
aux pruneaux ne lui convint-elle pas (je ne serais pas si difficile,
pour ma part) ou ne but-il pas assez de xérès et d’hydromel; en tout
cas, laissant la bacchanale effrénée, il s’en alla jouir en paix du
clair de lune avec sa bien-aimée Elgiva.
Ce fut peut-être de cette fenêtre que, les mains unies, ils
contemplèrent le clair de lune épandu sur le fleuve, tandis que les
échos de la bruyante débauche arrivaient jusqu’à eux, par bouffées
atténuées.
Alors le féroce Odo et St. Dunstan pénétrèrent de force dans leur
tranquille retraite, et accablant de farouches injures la reine au doux
visage, ils rammenèrent brutalement le pauvre Edwy parmi l’affreux
tumulte de l’assistance ivre.
Dans la suite des âges, aux éclats des fanfares guerrières, les rois
saxons et la débauche saxonne furent enterrés côte à côte, et la
grandeur de Kingston s’effaça pour un temps. Mais elle se releva lorsque
le palais de Hampton-Court devint la résidence des Tudors et des
Stuarts, et que les barges royales venaient s’amarrer contre la rive du
fleuve, et que les beaux seigneurs revêtus de manteaux luxueux
dévalaient sur les marches du quai, en criant: «Avez-vous fait bonne
traversée, Sire? Dieu vous garde; _grammercy!_»
Beaucoup de vieilles maisons, aux alentours, témoignent clairement de
ces âges où Kingston était un bourg royal, où la noblesse vivait là,
auprès de son roi, où la longue avenue menant au portail du palais
retentissait tout le jour de cliquetis d’acier, de hennissements de
palefrois et de froissements de velours et de soie. Les hautes et
spacieuses demeures, avec leurs fenêtres ogivales, leurs vitraux, leurs
vastes cheminées, et leurs toitures à pignon, évoquent le temps des
hauts-de-chausses et des pourpoints, des corsages brodés de perles, et
des jurons compliqués. Elles furent élevées aux époques où «l’on ne
savait pas construire». Les dures briques rouges ne s’en sont que mieux
agglomérées, avec le temps, et leurs escaliers de chêne ne craquent ni
ne grincent quand on s’efforce de les descendre sans bruit.
A propos d’escaliers de chêne, je me souviens qu’une des maisons de
Kingston en possède un superbe en chêne sculpté. Cette maison, située
sur la place du marché, est aujourd’hui une boutique, mais sans nul
doute elle fut jadis l’hôtel d’un grand personnage. Un ami à moi, qui
habite Kingston, y entra un jour pour faire l’acquisition d’un chapeau,
et, dans un moment d’aberration, il mit la main à la poche et le paya
séance tenante.
Le boutiquier (il connaît mon ami) fut naturellement plutôt surpris tout
d’abord; mais il se ressaisit bien vite et, comprenant qu’il lui fallait
faire quelque chose pour encourager pareille grandeur d’âme, il demanda
à notre héros si cela lui ferait plaisir de voir de beau chêne sculpté.
Mon ami accepta, et le boutiquier lui fit traverser le magasin et monter
l’escalier de la maison. La rampe était un véritable chef-d’œuvre, et le
mur était jusqu’au haut revêtu de boiseries de chêne dont les sculptures
auraient fait honneur à un palais.
De l’escalier, ils passèrent dans le salon, pièce vaste et claire,
tendue d’un papier à fond bleu, un tant soit peu baroque, mais assez
gai. L’appartement, d’ailleurs, ne présentait rien de remarquable, et
mon ami se demandait pourquoi on l’avait amené là. Mais le propriétaire,
s’approchant du papier, le tapota. Il rendit le son du bois.
--Tout chêne, expliqua-t-il. Tout chêne sculpté, jusqu’au plafond, comme
l’escalier que vous venez de voir.
--Hé quoi, juste ciel! s’écria mon ami, voulez-vous dire que vous avez
recouvert votre chêne sculpté de papier tenture bleu?
--C’est cela même, répondit l’autre: c’était trop coûteux. Il fallait
encaustiquer tout cela, vous comprenez. Et puis la pièce a un aspect
plus gai ainsi. C’était effroyablement sombre, ce chêne.
Je ne dirai pas que je blâme absolument cet homme. De son point de vue,
qui est celui du propriétaire normal, désireux de rendre sa vie aussi
aisée que possible, et non celui de l’amateur d’antiquailles, il a
raison. Il est très agréable de regarder du chêne sculpté, et même d’en
posséder un peu, mais en être entouré doit attrister singulièrement
l’existence, pour ceux qui ont d’autres goûts. On doit se figurer
habiter une église.
Non, le désolant, dans son cas, c’est que lui qui n’avait cure du chêne
sculpté, dût en avoir son salon tout lambrissé, alors que des gens qui
l’apprécient payent des sommes folles pour s’en procurer. C’est
d’ailleurs la règle dans ce monde: nous possédons ce à quoi nous ne
tenons pas, et ce que nous désirons, c’est autrui qui le possède.
Les gens mariés ont des femmes dont peu leur chaut; et les jeunes gens
célibataires se lamentent de n’en pas trouver. Les pauvres prolétaires
qui ont à peine de quoi vivre vous ont des huit enfants bien endentés.
Les vieux ménages riches qui ne savent que faire de leur argent meurent
sans postérité.
Il y a aussi les jeunes filles avec leurs amoureux. Celles qui ont des
amoureux n’en ont cure. Elles affirment qu’elles s’en passeraient
volontiers, qu’ils les assomment, et demandent pourquoi ils ne s’en vont
pas plutôt faire la cour à miss Smith ou miss Brown, qui sont bêtes et
âgées, et n’ont pas trouvé d’amoureux. Quant à elles, elles n’en ont pas
besoin. Elles ne tiennent pas à se marier.
Mais inutile de s’appesantir sur ce sujet, par trop désolant.
Il y avait à notre école un garçon que nous appelions Sandford et
Merton. Son vrai nom était Stivvings. C’était le plus singulier garçon
que j’aie jamais rencontré. Je crois bien qu’il aimait l’étude pour de
bon. Il s’attirait des réprimandes pour le plaisir de lire du grec
jusque dans son lit; et quant aux verbes irréguliers français, il n’y
avait réellement pas moyen de l’en détacher. Il était rempli d’idées
biscornues et de l’autre monde, se figurant qu’il faisait la joie de sa
famille et l’honneur de l’école; il aspirait à obtenir des prix, à
devenir en grandissant un homme de savoir,--bref, des divagations
d’esprit faible. Je n’ai jamais vu si bizarre créature, mais aussi, je
dois l’ajouter, il était sans plus de malice que l’enfant qui vient de
naître.
Eh bien, ce garçon ne manquait pas d’être malade au moins deux fois la
semaine, ce qui l’empêchait de venir en classe. Jamais un garçon n’a été
aussi souvent malade que ce Sandford et Merton. S’il survenait une
épidémie quelconque à dix milles à la ronde, il attrapait le mal, et
sous sa pire forme. Il prenait des bronchites en pleine canicule, et il
avait la fièvre des foins à Noël. Après une période de sécheresse qui
dura six semaines, il fut frappé d’une fièvre rhumatismale; et en
sortant par un brouillard de novembre, il revint chez lui avec une
insolation.
On le mit sous le chloroforme, une fois, le pauvre gosse, pour lui
arracher toutes ses dents, et lui poser un râtelier, à cause de
terribles maux de dents: ceux-ci furent remplacés par des névralgies et
des douleurs d’oreilles. Il n’était jamais sans un rhume, excepté les
neuf semaines où il eut la scarlatine; et en tout temps, je l’ai connu
avec des engelures. Lors du grand choléra de 1871, notre voisinage en
fut particulièrement indemne: il n’y eut qu’un seul cas avéré dans toute
la paroisse,--le jeune Stivvings.
Il lui fallait rester couché quand il était malade, et manger du poulet,
et des flans, et du raisin de serre; mais il ne cessait de sangloter,
parce qu’on lui défendait de faire des exercices latins, et qu’on lui
retirait sa grammaire allemande.
Et nous, les autres garçons, qui aurions sacrifié dix termes de notre
vie scolaire pour la grâce d’un seul jour de maladie, et qui ne
désirions pas le moins du monde fournir à nos parents prétexte à se
rengorger en parlant de nous,--nous étions incapables d’attraper fût-ce
un torticolis. Nous nous exposions à tous les courants d’air, et ils
nous profitaient, en nous rafraîchissant. Nous prenions des choses pour
nous rendre malades, et cela nous faisait engraisser, et nous donnait de
l’appétit. Rien ne semblait pouvoir nous rendre malades avant le début
des vacances. Mais, le jour même de la libération, nous prenions froid,
avec une toux à faire peur, et toutes sortes d’infirmités, qui duraient
jusqu’à la reprise des cours. Alors, en dépit de toutes nos manœuvres
contraires, nous nous retrouvions soudain guéris, et mieux portants que
jamais.
Ainsi va la vie, et nous sommes pareils à l’herbe que l’on coupe et qui
est mise au four et desséchée.
Pour en revenir à la question chêne sculpté, nos arrière-grand-pères
devaient avoir de très hautes notions sur l’art et le beau. Cependant,
tous nos trésors d’aujourd’hui ne sont que des banalités, déterrées,
d’il y a trois ou quatre siècles. On peut se demander s’il y a quelque
véritable beauté intrinsèque dans toutes ces vieilleries: assiettes à
soupe, cruches à bière, éteignoirs, que nous prisons tellement
aujourd’hui, ou si c’est l’auréole de l’âge irradiant autour de ces
objets qui leur donne un tel lustre à nos yeux. Les «bleu ancien» que
nous suspendons à nos murs en guise d’ornements étaient, il y a quelques
siècles, les vulgaires ustensiles journaliers de la maison; les bergers
roses et les bergères jaunes que nous présentons à l’admiration de nos
amis, et qu’ils font semblant de goûter, n’étaient rien que des bibelots
de cheminée sans valeur, qu’une mère du XVIIIe siècle donnait à son bébé
pour l’apaiser.
En ira-t-il de même dans le futur? Les trésors précieux d’aujourd’hui
seront-ils les insignifiantes babioles de la veille? Est-ce que des
rangées de nos assiettes à fleurs s’aligneront au-dessus des marbres de
cheminées chez les gens cossus, de l’an 2.000 et quelques? Et les tasses
blanches à filet d’or avec au fond la jolie fleur (espèce inconnue) que
notre bonne à tout faire casse à présent de gaieté de cœur,
figureront-elles, après soigneux raccommodage, sur un socle, où
l’époussettera seulement la maîtresse de la maison?
Prenez ce chien de porcelaine, qui orne la chambre à coucher de mes
chambres garnies. C’est un chien blanc. Ses yeux sont bleus. Son nez est
d’un rouge délicat, truffé de taches noires. Il lève péniblement la
tête, dont l’expression d’affabilité confine à l’idiotie. Je ne l’admire
en aucune façon. Considéré comme objet d’art, je dirai qu’il
m’horripile. Des amis étourdis le blaguent et ma propriétaire elle-même
n’a pour lui nulle sympathie, et explique sa présence par le fait que sa
tante lui en a fait cadeau.
Mais dans 200 ans, il est plus que probable que ce chien sera déterré
ici ou là, les pattes en moins, la queue cassée, et qu’il sera vendu
comme vieux chine, et mis dans une étagère vitrée. On tournera autour et
on l’admirera. On sera frappé de la merveilleuse richesse du rouge de
son nez, et et on se récriera sur la beauté que devait nécessairement
offrir le bout de queue manquant.
Nous-mêmes, à la présente époque, ne voyons pas la beauté de ce chien.
Il nous est trop familier. Tels les couchers de soleil et les étoiles;
nous ne sommes pas confondus par leur splendeur, à cause qu’ils sont
trop banals à nos yeux. De même, ce chien de porcelaine. En 2288, on
s’extasiera sur lui. La fabrication de ce genre de chiens sera alors un
art perdu. Nos arrière-neveux se demanderont comment nous les faisions,
et nous trouveront d’une habileté admirable. On parlera de nous avec
respect comme de ces «grands artistes d’autrefois qui florissaient au
XIXe siècle, et créaient ces chiens de porcelaine».
Le «modèle» que la fille aînée a copié en classe deviendra «tapisserie
de l’ère victorienne», et acquerra une valeur inestimable. Les cruches
en bleu et blanc de nos auberges campagnardes seront disputées, toutes
fêlées et ébréchées, et vendues au poids de l’or, et les riches s’en
serviront comme de verres à bordeaux; et les voyageurs venus du Japon
achèteront tous les «Bonjour de Ramsgate» et les «Souvenirs de Margate»
qui auront échappé à la destruction, et les remporteront à Yédo comme
antiquités anglaises.
A ce point de mes réflexions, les avirons échappèrent à Harris, qui fut
projeté de son siège, et tomba au font du canot, les jambes en l’air.
Montmorency poussa un hurlement, fit un saut périlleux, le panier de
dessus se renversa, et les objets en jaillirent.
J’éprouvai quelque surprise, mais ne perdis point mon sang-froid. Je
dis, assez aimablement:
--Hallo! qu’est-ce qui se passe?
--Quoi, ce qui se passe? Nom de...
Réflexion faite, je ne répéterai point les paroles de Harris. J’étais
peut-être en faute, mais rien n’excuse la violence de langage et la
grossièreté d’expression, surtout chez un homme bien élevé, et je
connais Harris pour tel. J’avais oublié, en pensant à autre chose, et
cela se conçoit sans peine, que je gouvernais, et en conséquence, nous
nous étions engagés assez avant dans le chemin de halage. Nous eûmes
quelque peine tout d’abord à distinguer ce qui était nous et ce qui
était la berge du fleuve côté Middlesex. Mais nous ne tardâmes pas à y
arriver, et nous opérâmes la séparation.
Harris, cependant, m’annonça qu’il en avait fait plus qu’assez, et
m’engagea à prendre mon tour. Comme nous étions du côté voulu, je
débarquai, muni de la remorque, et traînai le bateau jusque passé
Hampton-Court. Ah! ce vieux mur qui longe ici le fleuve, comme je
l’aime! Je ne puis le voir sans être revigoré par son aspect. Comme il
est familier et gai, ce vieux mur patiné; quel tableau délicieux il
ferait, couvert ici de lichen et là de mousse, avec cette jeune vigne
qui se hausse timidement par-dessus sa crête, pour voir ce qui se passe
sur le fleuve affairé, avec le vieux lierre sévère qui le revêt un peu
plus loin! Il présente cinquante tons et teintes et dégradés en dix
yards, ce vieux mur. Si je savais dessiner, et si je connaissais la
peinture, j’en ferais une jolie étude, j’en suis certain. J’ai souvent
pensé que j’aimerais vivre à Hampton-Court. Il y règne une telle paix,
dans ce cher vieux château, une telle tranquillité, il serait si
agréable d’y flâner de bon matin, avant que les gens soient levés!
Mais, au fait, je ne crois pas que j’aimerais tant que cela cette vie,
si elle se réalisait. Je la vois fantastiquement lugubre et déprimante,
le soir, lorsque la lampe projette des ombres suspectes sur les lambris
des murs, et que résonne sur les froides dalles des corridors l’écho
lointain de nos pas qui tantôt se rapprochent et tantôt s’éloignent,
puis s’éteignent, et que tout retombe à un silence de mort, troublé par
les seuls battements de votre cœur.
Nous sommes faits pour vivre sous le soleil, tous, hommes et femmes.
Nous aimons la lumière et la vie. C’est pourquoi nous nous entassons
dans les villes et les cités, c’est pourquoi l’on déserte les campagnes
un peu plus chaque année. Sous le soleil,--durant le jour, tandis que la
Nature est en éveil et active tout autour de nous, les pentes des
montagnes et les sombres forêts nous enchantent; mais la nuit, alors que
notre mère la terre s’est endormie, et que nous restons seuls éveillés,
ah! le monde paraît bien solitaire, et nous prenons peur, comme des
enfants dans le silence d’une maison. Nous regrettons alors, nous
désirons ardemment les rues illuminées au gaz, et le son des voix
humaines, et la pulsation fraternelle de la vie humaine. Comme nous nous
sentons petits et abandonnés dans la vaste paix où les ramures
ténébreuses frissonnent dans la brise nocturne! Nous sommes environnés
de tant de fantômes, dont les soupirs étouffés nous attristent
tellement! Oui, rassemblons-nous dans les grandes villes, et allumons
les grands feux de joie d’un million de becs de gaz, et unissons nos
voix pour chanter et nous rassurer.
Harris me demanda si je connaissais le labyrinthe de Hampton-Court. Lui
y était allé une fois pour montrer la route à quelqu’un. Il l’avait
étudiée sur un plan, et c’était simple à en paraître naïf,--valant à
peine les deux pence de l’entrée. Au dire de Harris, ce plan était
plutôt une attrape, car il ne ressemblait en rien à la réalité et ne
faisait que vous égarer. Ce fut un sien cousin de province que Harris
mena dans le labyrinthe. Il lui dit:
--Nous entrerons juste pour pouvoir dire que vous y avez été, mais c’est
trop simple. C’est absurde d’appeler cela un labyrinthe. Il suffit de
prendre toujours le premier tournant sur la droite. Nous nous y
promènerons une dizaine de minutes, et puis nous ressortirons pour aller
déjeuner.
Peu après être entrés, ils rencontrèrent d’autres personnes qui leur
dirent qu’elles étaient là-dedans depuis trois quarts d’heure, et
commençaient à en avoir assez. Harris leur affirma qu’elles n’avaient
qu’à le suivre, car il allait simplement jusqu’au centre, puis
regagnerait la sortie. Elles le remercièrent de son obligeance, et se
mirent à le suivre.
Ils recueillirent, en chemin, quelques autres gens qui voulaient en
avoir le cœur net, et leur groupe finit par absorber tous les visiteurs
du labyrinthe; ceux qui avaient abandonné tout espoir de jamais
découvrir ni le centre ni la sortie, et de jamais revoir leur demeure ni
leurs amis, reprirent courage à l’aspect de Harris et de sa suite, et se
joignirent à la procession, en le bénissant. Harris évaluait à une
vingtaine en tout les gens qui l’escortaient; et une femme portant un
bébé, qui était là depuis le matin, voulut à toute force lui prendre le
bras, crainte de le perdre.
Harris ne cessait de tourner à droite, mais le chemin semblait long, et
son cousin hasarda l’opinion que ce labyrinthe était fort vaste.
--Oh! l’un des plus vastes d’Europe, dit Harris.
--Oui, ce doit être, répliqua le cousin, car nous avons déjà fait au
moins deux milles.
Harris lui-même commençait à trouver la chose bizarre, mais il tint bon,
jusqu’à ce qu’enfin ils virent à terre la moitié d’un gâteau d’un penny
que le cousin de Harris jurait avoir remarqué dix minutes plus tôt.
«Bah! pas possible!» dit Harris. Mais la femme au bébé répondit: «Si,
si, très possible», car c’était elle qui avait ôté à l’enfant ce bout de
gâteau, pour le jeter là, juste avant de rencontrer Harris. Elle ajouta
d’ailleurs qu’elle regrettait fort d’avoir rencontré Harris, et exprima
l’opinion qu’il se moquait d’eux. Harris, indigné tira de sa poche le
plan, et développa sa théorie.
--Le plan nous servirait peut-être, dit quelqu’un du groupe, si vous
saviez où nous sommes à présent.
Harris l’ignorait, et il suggéra que le mieux serait de retourner à
l’entrée, et de recommencer. Pour ce qui était de recommencer, il n’y
eut pas grand enthousiasme; mais quant à l’opportunité de retourner à
l’entrée, l’accord fut unanime. On fit donc volte-face et on se remit à
suivre Harris dans le sens opposé. Dix autres minutes se passèrent,
après quoi on se trouva au centre.
Harris songea d’abord à faire semblant que c’était là ce qu’il avait
voulu; mais la foule lui parut menaçante, et il résolut de traiter la
chose comme un pur hasard.
En tout cas, ils avaient à présent un point de repère. Ils savaient où
ils se trouvaient, et la carte fut une fois de plus consultée. La
solution se présenta comme plus simple que jamais, et ils se remirent en
route pour la troisième fois.
Et trois minutes plus tard ils se trouvaient de retour au centre.
Après cela, il leur fut impossible d’arriver ailleurs. Tous les chemins
qu’ils prenaient les ramenaient au milieu. Cela devint si régulier qu’à
la fin une partie des gens restaient là, et attendaient que les autres,
après avoir fait un tour, fussent revenus auprès d’eux. Harris, au bout
d’un moment, tira encore une fois son plan, mais la seule vue de cet
objet ne fit que mettre la foule en fureur, et on lui dit d’aller au
diable, et de s’en faire des papillotes. Harris avouait qu’il se sentit
alors devenu jusqu’à un certain point impopulaire.
La panique les prit, à la fin, et ils appelèrent le gardien à leur
secours. L’homme arriva, et, grimpant sur l’échelle située à
l’extérieur, il leur cria des indications. Mais ils avaient tous, à ce
moment, la tête tellement perdue, qu’ils furent incapables d’y rien
comprendre. L’homme leur dit alors de rester où ils étaient, et qu’il
allait venir les chercher. Ils se rassemblèrent donc, et l’attendirent;
lui, descendit de son échelle et pénétra dans le labyrinthe.
C’était un jeune gardien, comme par hasard, et neuf à ses fonctions. Une
fois dedans, il n’arriva pas à les rejoindre, et _lui_ aussi fut perdu.
Ils l’apercevaient, de temps à autre, qui courait de l’autre côté de la
haie, et lui aussi les voyait, et galopait pour les retrouver, et eux
restaient à l’attendre pendant cinq bonnes minutes, et puis il
réapparaissait exactement au même point, et leur demandait où ils
étaient passés.
Il leur fallut attendre que l’un des vieux gardiens fût rentré de dîner,
avant de pouvoir sortir.
Harris nous affirma qu’à son avis c’était un très beau labyrinthe,
autant qu’il pouvait juger; et nous conclûmes que nous essaierions d’y
faire entrer George, lors de notre retour.