Chapitre VI

Kingston. Notes instructives sur l’histoire ancienne de l’Angleterre.

Observations curieuses sur le chêne sculpté et la vie en général.

Situation lamentable de Stivvings, junior. Réflexions sur l’antiquité.

J’oublie que je gouverne. Résultat plein d’intérêt. Le labyrinthe de

Hampton-Court. Harris, guide.

C’était une matinée splendide, de la fin du printemps ou du début de

l’été, comme on voudra bien appeler cette saison où les tons délicats de

l’herbe et des feuillages se foncent en un vert plus grave,--où l’année

ressemble à une belle jeune fille prête à devenir femme, qui sent battre

en ses veines l’émoi d’un étrange éveil.

Les curieuses vieilles rues du bas-Kingston, descendant jusqu’au bord de

l’eau, apparaissaient des plus pittoresques, sous le soleil éclatant; la

surface miroitante du fleuve, avec ses chalands mouvants, le chemin de

halage bordé de verdures, les pimpantes villas de l’autre rive, Harris,

en un maillot rouge et orange, peinant aux avirons, une lointaine

entrevision du vieux palais grisâtre des Tudors, tout ce tableau

ensoleillé, s’étalait, éblouissant, mais si calme, plein de vie, mais si

paisible que, malgré l’heure matinale, je me laissai emporter à la

dérive par une nonchalante rêverie.

Je rêvai à Kingston, ou «Kiningestun» comme on disait jadis aux siècles

où les «kinges» saxons s’y faisaient couronner. Le grand César y passa

le fleuve, et les légions de Rome dressèrent leur camp sur le haut de

ses berges. César, tout comme, beaucoup plus tard, Elisabeth, semble

s’être arrêté partout; néanmoins, plus comme il faut que la bonne reine

Bess, il n’allait pas au cabaret.

Elle tient le record pour les cabarets, la «reine-vierge» d’Angleterre.

Il n’y en a pas un de quelque notoriété, dans un rayon de dix milles

autour de Londres, où elle n’ait, paraît-il, jeté un coup d’œil, ou ne

s’y soit arrêtée, ou n’y ait couché une fois ou l’autre. Or, je me

demande, à supposer que Harris, mettons, change de vie, devienne un

grand et noble personnage, et arrive à se faire nommer premier ministre,

je me demande, dis-je, après sa mort, si l’on mettrait des plaques

commémoratives sur les cabarets qu’il aurait favorisés de sa présence:

«Harris a pris un verre d’amer dans cet établissement»; «Harris a pris

ici deux whiskys secs durant l’été de 1888»; «Harris fut expulsé d’ici

en décembre 1886».

Mais non, ils seraient trop! Ce seraient les établissements où il n’est

pas entré qui deviendraient célèbres. «La seule maison du sud de Londres

où Harris n’ait jamais bu!» Les gens accourraient pour voir ce qui a

bien pu l’en empêcher.

Comme ce pauvre esprit-faible de roi Edwy devait détester Kiningestun!

La fête du sacre lui fut odieuse. Peut-être la hure de sanglier farcie

aux pruneaux ne lui convint-elle pas (je ne serais pas si difficile,

pour ma part) ou ne but-il pas assez de xérès et d’hydromel; en tout

cas, laissant la bacchanale effrénée, il s’en alla jouir en paix du

clair de lune avec sa bien-aimée Elgiva.

Ce fut peut-être de cette fenêtre que, les mains unies, ils

contemplèrent le clair de lune épandu sur le fleuve, tandis que les

échos de la bruyante débauche arrivaient jusqu’à eux, par bouffées

atténuées.

Alors le féroce Odo et St. Dunstan pénétrèrent de force dans leur

tranquille retraite, et accablant de farouches injures la reine au doux

visage, ils rammenèrent brutalement le pauvre Edwy parmi l’affreux

tumulte de l’assistance ivre.

Dans la suite des âges, aux éclats des fanfares guerrières, les rois

saxons et la débauche saxonne furent enterrés côte à côte, et la

grandeur de Kingston s’effaça pour un temps. Mais elle se releva lorsque

le palais de Hampton-Court devint la résidence des Tudors et des

Stuarts, et que les barges royales venaient s’amarrer contre la rive du

fleuve, et que les beaux seigneurs revêtus de manteaux luxueux

dévalaient sur les marches du quai, en criant: «Avez-vous fait bonne

traversée, Sire? Dieu vous garde; _grammercy!_»

Beaucoup de vieilles maisons, aux alentours, témoignent clairement de

ces âges où Kingston était un bourg royal, où la noblesse vivait là,

auprès de son roi, où la longue avenue menant au portail du palais

retentissait tout le jour de cliquetis d’acier, de hennissements de

palefrois et de froissements de velours et de soie. Les hautes et

spacieuses demeures, avec leurs fenêtres ogivales, leurs vitraux, leurs

vastes cheminées, et leurs toitures à pignon, évoquent le temps des

hauts-de-chausses et des pourpoints, des corsages brodés de perles, et

des jurons compliqués. Elles furent élevées aux époques où «l’on ne

savait pas construire». Les dures briques rouges ne s’en sont que mieux

agglomérées, avec le temps, et leurs escaliers de chêne ne craquent ni

ne grincent quand on s’efforce de les descendre sans bruit.

A propos d’escaliers de chêne, je me souviens qu’une des maisons de

Kingston en possède un superbe en chêne sculpté. Cette maison, située

sur la place du marché, est aujourd’hui une boutique, mais sans nul

doute elle fut jadis l’hôtel d’un grand personnage. Un ami à moi, qui

habite Kingston, y entra un jour pour faire l’acquisition d’un chapeau,

et, dans un moment d’aberration, il mit la main à la poche et le paya

séance tenante.

Le boutiquier (il connaît mon ami) fut naturellement plutôt surpris tout

d’abord; mais il se ressaisit bien vite et, comprenant qu’il lui fallait

faire quelque chose pour encourager pareille grandeur d’âme, il demanda

à notre héros si cela lui ferait plaisir de voir de beau chêne sculpté.

Mon ami accepta, et le boutiquier lui fit traverser le magasin et monter

l’escalier de la maison. La rampe était un véritable chef-d’œuvre, et le

mur était jusqu’au haut revêtu de boiseries de chêne dont les sculptures

auraient fait honneur à un palais.

De l’escalier, ils passèrent dans le salon, pièce vaste et claire,

tendue d’un papier à fond bleu, un tant soit peu baroque, mais assez

gai. L’appartement, d’ailleurs, ne présentait rien de remarquable, et

mon ami se demandait pourquoi on l’avait amené là. Mais le propriétaire,

s’approchant du papier, le tapota. Il rendit le son du bois.

--Tout chêne, expliqua-t-il. Tout chêne sculpté, jusqu’au plafond, comme

l’escalier que vous venez de voir.

--Hé quoi, juste ciel! s’écria mon ami, voulez-vous dire que vous avez

recouvert votre chêne sculpté de papier tenture bleu?

--C’est cela même, répondit l’autre: c’était trop coûteux. Il fallait

encaustiquer tout cela, vous comprenez. Et puis la pièce a un aspect

plus gai ainsi. C’était effroyablement sombre, ce chêne.

Je ne dirai pas que je blâme absolument cet homme. De son point de vue,

qui est celui du propriétaire normal, désireux de rendre sa vie aussi

aisée que possible, et non celui de l’amateur d’antiquailles, il a

raison. Il est très agréable de regarder du chêne sculpté, et même d’en

posséder un peu, mais en être entouré doit attrister singulièrement

l’existence, pour ceux qui ont d’autres goûts. On doit se figurer

habiter une église.

Non, le désolant, dans son cas, c’est que lui qui n’avait cure du chêne

sculpté, dût en avoir son salon tout lambrissé, alors que des gens qui

l’apprécient payent des sommes folles pour s’en procurer. C’est

d’ailleurs la règle dans ce monde: nous possédons ce à quoi nous ne

tenons pas, et ce que nous désirons, c’est autrui qui le possède.

Les gens mariés ont des femmes dont peu leur chaut; et les jeunes gens

célibataires se lamentent de n’en pas trouver. Les pauvres prolétaires

qui ont à peine de quoi vivre vous ont des huit enfants bien endentés.

Les vieux ménages riches qui ne savent que faire de leur argent meurent

sans postérité.

Il y a aussi les jeunes filles avec leurs amoureux. Celles qui ont des

amoureux n’en ont cure. Elles affirment qu’elles s’en passeraient

volontiers, qu’ils les assomment, et demandent pourquoi ils ne s’en vont

pas plutôt faire la cour à miss Smith ou miss Brown, qui sont bêtes et

âgées, et n’ont pas trouvé d’amoureux. Quant à elles, elles n’en ont pas

besoin. Elles ne tiennent pas à se marier.

Mais inutile de s’appesantir sur ce sujet, par trop désolant.

Il y avait à notre école un garçon que nous appelions Sandford et

Merton. Son vrai nom était Stivvings. C’était le plus singulier garçon

que j’aie jamais rencontré. Je crois bien qu’il aimait l’étude pour de

bon. Il s’attirait des réprimandes pour le plaisir de lire du grec

jusque dans son lit; et quant aux verbes irréguliers français, il n’y

avait réellement pas moyen de l’en détacher. Il était rempli d’idées

biscornues et de l’autre monde, se figurant qu’il faisait la joie de sa

famille et l’honneur de l’école; il aspirait à obtenir des prix, à

devenir en grandissant un homme de savoir,--bref, des divagations

d’esprit faible. Je n’ai jamais vu si bizarre créature, mais aussi, je

dois l’ajouter, il était sans plus de malice que l’enfant qui vient de

naître.

Eh bien, ce garçon ne manquait pas d’être malade au moins deux fois la

semaine, ce qui l’empêchait de venir en classe. Jamais un garçon n’a été

aussi souvent malade que ce Sandford et Merton. S’il survenait une

épidémie quelconque à dix milles à la ronde, il attrapait le mal, et

sous sa pire forme. Il prenait des bronchites en pleine canicule, et il

avait la fièvre des foins à Noël. Après une période de sécheresse qui

dura six semaines, il fut frappé d’une fièvre rhumatismale; et en

sortant par un brouillard de novembre, il revint chez lui avec une

insolation.

On le mit sous le chloroforme, une fois, le pauvre gosse, pour lui

arracher toutes ses dents, et lui poser un râtelier, à cause de

terribles maux de dents: ceux-ci furent remplacés par des névralgies et

des douleurs d’oreilles. Il n’était jamais sans un rhume, excepté les

neuf semaines où il eut la scarlatine; et en tout temps, je l’ai connu

avec des engelures. Lors du grand choléra de 1871, notre voisinage en

fut particulièrement indemne: il n’y eut qu’un seul cas avéré dans toute

la paroisse,--le jeune Stivvings.

Il lui fallait rester couché quand il était malade, et manger du poulet,

et des flans, et du raisin de serre; mais il ne cessait de sangloter,

parce qu’on lui défendait de faire des exercices latins, et qu’on lui

retirait sa grammaire allemande.

Et nous, les autres garçons, qui aurions sacrifié dix termes de notre

vie scolaire pour la grâce d’un seul jour de maladie, et qui ne

désirions pas le moins du monde fournir à nos parents prétexte à se

rengorger en parlant de nous,--nous étions incapables d’attraper fût-ce

un torticolis. Nous nous exposions à tous les courants d’air, et ils

nous profitaient, en nous rafraîchissant. Nous prenions des choses pour

nous rendre malades, et cela nous faisait engraisser, et nous donnait de

l’appétit. Rien ne semblait pouvoir nous rendre malades avant le début

des vacances. Mais, le jour même de la libération, nous prenions froid,

avec une toux à faire peur, et toutes sortes d’infirmités, qui duraient

jusqu’à la reprise des cours. Alors, en dépit de toutes nos manœuvres

contraires, nous nous retrouvions soudain guéris, et mieux portants que

jamais.

Ainsi va la vie, et nous sommes pareils à l’herbe que l’on coupe et qui

est mise au four et desséchée.

Pour en revenir à la question chêne sculpté, nos arrière-grand-pères

devaient avoir de très hautes notions sur l’art et le beau. Cependant,

tous nos trésors d’aujourd’hui ne sont que des banalités, déterrées,

d’il y a trois ou quatre siècles. On peut se demander s’il y a quelque

véritable beauté intrinsèque dans toutes ces vieilleries: assiettes à

soupe, cruches à bière, éteignoirs, que nous prisons tellement

aujourd’hui, ou si c’est l’auréole de l’âge irradiant autour de ces

objets qui leur donne un tel lustre à nos yeux. Les «bleu ancien» que

nous suspendons à nos murs en guise d’ornements étaient, il y a quelques

siècles, les vulgaires ustensiles journaliers de la maison; les bergers

roses et les bergères jaunes que nous présentons à l’admiration de nos

amis, et qu’ils font semblant de goûter, n’étaient rien que des bibelots

de cheminée sans valeur, qu’une mère du XVIIIe siècle donnait à son bébé

pour l’apaiser.

En ira-t-il de même dans le futur? Les trésors précieux d’aujourd’hui

seront-ils les insignifiantes babioles de la veille? Est-ce que des

rangées de nos assiettes à fleurs s’aligneront au-dessus des marbres de

cheminées chez les gens cossus, de l’an 2.000 et quelques? Et les tasses

blanches à filet d’or avec au fond la jolie fleur (espèce inconnue) que

notre bonne à tout faire casse à présent de gaieté de cœur,

figureront-elles, après soigneux raccommodage, sur un socle, où

l’époussettera seulement la maîtresse de la maison?

Prenez ce chien de porcelaine, qui orne la chambre à coucher de mes

chambres garnies. C’est un chien blanc. Ses yeux sont bleus. Son nez est

d’un rouge délicat, truffé de taches noires. Il lève péniblement la

tête, dont l’expression d’affabilité confine à l’idiotie. Je ne l’admire

en aucune façon. Considéré comme objet d’art, je dirai qu’il

m’horripile. Des amis étourdis le blaguent et ma propriétaire elle-même

n’a pour lui nulle sympathie, et explique sa présence par le fait que sa

tante lui en a fait cadeau.

Mais dans 200 ans, il est plus que probable que ce chien sera déterré

ici ou là, les pattes en moins, la queue cassée, et qu’il sera vendu

comme vieux chine, et mis dans une étagère vitrée. On tournera autour et

on l’admirera. On sera frappé de la merveilleuse richesse du rouge de

son nez, et et on se récriera sur la beauté que devait nécessairement

offrir le bout de queue manquant.

Nous-mêmes, à la présente époque, ne voyons pas la beauté de ce chien.

Il nous est trop familier. Tels les couchers de soleil et les étoiles;

nous ne sommes pas confondus par leur splendeur, à cause qu’ils sont

trop banals à nos yeux. De même, ce chien de porcelaine. En 2288, on

s’extasiera sur lui. La fabrication de ce genre de chiens sera alors un

art perdu. Nos arrière-neveux se demanderont comment nous les faisions,

et nous trouveront d’une habileté admirable. On parlera de nous avec

respect comme de ces «grands artistes d’autrefois qui florissaient au

XIXe siècle, et créaient ces chiens de porcelaine».

Le «modèle» que la fille aînée a copié en classe deviendra «tapisserie

de l’ère victorienne», et acquerra une valeur inestimable. Les cruches

en bleu et blanc de nos auberges campagnardes seront disputées, toutes

fêlées et ébréchées, et vendues au poids de l’or, et les riches s’en

serviront comme de verres à bordeaux; et les voyageurs venus du Japon

achèteront tous les «Bonjour de Ramsgate» et les «Souvenirs de Margate»

qui auront échappé à la destruction, et les remporteront à Yédo comme

antiquités anglaises.

A ce point de mes réflexions, les avirons échappèrent à Harris, qui fut

projeté de son siège, et tomba au font du canot, les jambes en l’air.

Montmorency poussa un hurlement, fit un saut périlleux, le panier de

dessus se renversa, et les objets en jaillirent.

J’éprouvai quelque surprise, mais ne perdis point mon sang-froid. Je

dis, assez aimablement:

--Hallo! qu’est-ce qui se passe?

--Quoi, ce qui se passe? Nom de...

Réflexion faite, je ne répéterai point les paroles de Harris. J’étais

peut-être en faute, mais rien n’excuse la violence de langage et la

grossièreté d’expression, surtout chez un homme bien élevé, et je

connais Harris pour tel. J’avais oublié, en pensant à autre chose, et

cela se conçoit sans peine, que je gouvernais, et en conséquence, nous

nous étions engagés assez avant dans le chemin de halage. Nous eûmes

quelque peine tout d’abord à distinguer ce qui était nous et ce qui

était la berge du fleuve côté Middlesex. Mais nous ne tardâmes pas à y

arriver, et nous opérâmes la séparation.

Harris, cependant, m’annonça qu’il en avait fait plus qu’assez, et

m’engagea à prendre mon tour. Comme nous étions du côté voulu, je

débarquai, muni de la remorque, et traînai le bateau jusque passé

Hampton-Court. Ah! ce vieux mur qui longe ici le fleuve, comme je

l’aime! Je ne puis le voir sans être revigoré par son aspect. Comme il

est familier et gai, ce vieux mur patiné; quel tableau délicieux il

ferait, couvert ici de lichen et là de mousse, avec cette jeune vigne

qui se hausse timidement par-dessus sa crête, pour voir ce qui se passe

sur le fleuve affairé, avec le vieux lierre sévère qui le revêt un peu

plus loin! Il présente cinquante tons et teintes et dégradés en dix

yards, ce vieux mur. Si je savais dessiner, et si je connaissais la

peinture, j’en ferais une jolie étude, j’en suis certain. J’ai souvent

pensé que j’aimerais vivre à Hampton-Court. Il y règne une telle paix,

dans ce cher vieux château, une telle tranquillité, il serait si

agréable d’y flâner de bon matin, avant que les gens soient levés!

Mais, au fait, je ne crois pas que j’aimerais tant que cela cette vie,

si elle se réalisait. Je la vois fantastiquement lugubre et déprimante,

le soir, lorsque la lampe projette des ombres suspectes sur les lambris

des murs, et que résonne sur les froides dalles des corridors l’écho

lointain de nos pas qui tantôt se rapprochent et tantôt s’éloignent,

puis s’éteignent, et que tout retombe à un silence de mort, troublé par

les seuls battements de votre cœur.

Nous sommes faits pour vivre sous le soleil, tous, hommes et femmes.

Nous aimons la lumière et la vie. C’est pourquoi nous nous entassons

dans les villes et les cités, c’est pourquoi l’on déserte les campagnes

un peu plus chaque année. Sous le soleil,--durant le jour, tandis que la

Nature est en éveil et active tout autour de nous, les pentes des

montagnes et les sombres forêts nous enchantent; mais la nuit, alors que

notre mère la terre s’est endormie, et que nous restons seuls éveillés,

ah! le monde paraît bien solitaire, et nous prenons peur, comme des

enfants dans le silence d’une maison. Nous regrettons alors, nous

désirons ardemment les rues illuminées au gaz, et le son des voix

humaines, et la pulsation fraternelle de la vie humaine. Comme nous nous

sentons petits et abandonnés dans la vaste paix où les ramures

ténébreuses frissonnent dans la brise nocturne! Nous sommes environnés

de tant de fantômes, dont les soupirs étouffés nous attristent

tellement! Oui, rassemblons-nous dans les grandes villes, et allumons

les grands feux de joie d’un million de becs de gaz, et unissons nos

voix pour chanter et nous rassurer.

Harris me demanda si je connaissais le labyrinthe de Hampton-Court. Lui

y était allé une fois pour montrer la route à quelqu’un. Il l’avait

étudiée sur un plan, et c’était simple à en paraître naïf,--valant à

peine les deux pence de l’entrée. Au dire de Harris, ce plan était

plutôt une attrape, car il ne ressemblait en rien à la réalité et ne

faisait que vous égarer. Ce fut un sien cousin de province que Harris

mena dans le labyrinthe. Il lui dit:

--Nous entrerons juste pour pouvoir dire que vous y avez été, mais c’est

trop simple. C’est absurde d’appeler cela un labyrinthe. Il suffit de

prendre toujours le premier tournant sur la droite. Nous nous y

promènerons une dizaine de minutes, et puis nous ressortirons pour aller

déjeuner.

Peu après être entrés, ils rencontrèrent d’autres personnes qui leur

dirent qu’elles étaient là-dedans depuis trois quarts d’heure, et

commençaient à en avoir assez. Harris leur affirma qu’elles n’avaient

qu’à le suivre, car il allait simplement jusqu’au centre, puis

regagnerait la sortie. Elles le remercièrent de son obligeance, et se

mirent à le suivre.

Ils recueillirent, en chemin, quelques autres gens qui voulaient en

avoir le cœur net, et leur groupe finit par absorber tous les visiteurs

du labyrinthe; ceux qui avaient abandonné tout espoir de jamais

découvrir ni le centre ni la sortie, et de jamais revoir leur demeure ni

leurs amis, reprirent courage à l’aspect de Harris et de sa suite, et se

joignirent à la procession, en le bénissant. Harris évaluait à une

vingtaine en tout les gens qui l’escortaient; et une femme portant un

bébé, qui était là depuis le matin, voulut à toute force lui prendre le

bras, crainte de le perdre.

Harris ne cessait de tourner à droite, mais le chemin semblait long, et

son cousin hasarda l’opinion que ce labyrinthe était fort vaste.

--Oh! l’un des plus vastes d’Europe, dit Harris.

--Oui, ce doit être, répliqua le cousin, car nous avons déjà fait au

moins deux milles.

Harris lui-même commençait à trouver la chose bizarre, mais il tint bon,

jusqu’à ce qu’enfin ils virent à terre la moitié d’un gâteau d’un penny

que le cousin de Harris jurait avoir remarqué dix minutes plus tôt.

«Bah! pas possible!» dit Harris. Mais la femme au bébé répondit: «Si,

si, très possible», car c’était elle qui avait ôté à l’enfant ce bout de

gâteau, pour le jeter là, juste avant de rencontrer Harris. Elle ajouta

d’ailleurs qu’elle regrettait fort d’avoir rencontré Harris, et exprima

l’opinion qu’il se moquait d’eux. Harris, indigné tira de sa poche le

plan, et développa sa théorie.

--Le plan nous servirait peut-être, dit quelqu’un du groupe, si vous

saviez où nous sommes à présent.

Harris l’ignorait, et il suggéra que le mieux serait de retourner à

l’entrée, et de recommencer. Pour ce qui était de recommencer, il n’y

eut pas grand enthousiasme; mais quant à l’opportunité de retourner à

l’entrée, l’accord fut unanime. On fit donc volte-face et on se remit à

suivre Harris dans le sens opposé. Dix autres minutes se passèrent,

après quoi on se trouva au centre.

Harris songea d’abord à faire semblant que c’était là ce qu’il avait

voulu; mais la foule lui parut menaçante, et il résolut de traiter la

chose comme un pur hasard.

En tout cas, ils avaient à présent un point de repère. Ils savaient où

ils se trouvaient, et la carte fut une fois de plus consultée. La

solution se présenta comme plus simple que jamais, et ils se remirent en

route pour la troisième fois.

Et trois minutes plus tard ils se trouvaient de retour au centre.

Après cela, il leur fut impossible d’arriver ailleurs. Tous les chemins

qu’ils prenaient les ramenaient au milieu. Cela devint si régulier qu’à

la fin une partie des gens restaient là, et attendaient que les autres,

après avoir fait un tour, fussent revenus auprès d’eux. Harris, au bout

d’un moment, tira encore une fois son plan, mais la seule vue de cet

objet ne fit que mettre la foule en fureur, et on lui dit d’aller au

diable, et de s’en faire des papillotes. Harris avouait qu’il se sentit

alors devenu jusqu’à un certain point impopulaire.

La panique les prit, à la fin, et ils appelèrent le gardien à leur

secours. L’homme arriva, et, grimpant sur l’échelle située à

l’extérieur, il leur cria des indications. Mais ils avaient tous, à ce

moment, la tête tellement perdue, qu’ils furent incapables d’y rien

comprendre. L’homme leur dit alors de rester où ils étaient, et qu’il

allait venir les chercher. Ils se rassemblèrent donc, et l’attendirent;

lui, descendit de son échelle et pénétra dans le labyrinthe.

C’était un jeune gardien, comme par hasard, et neuf à ses fonctions. Une

fois dedans, il n’arriva pas à les rejoindre, et _lui_ aussi fut perdu.

Ils l’apercevaient, de temps à autre, qui courait de l’autre côté de la

haie, et lui aussi les voyait, et galopait pour les retrouver, et eux

restaient à l’attendre pendant cinq bonnes minutes, et puis il

réapparaissait exactement au même point, et leur demandait où ils

étaient passés.

Il leur fallut attendre que l’un des vieux gardiens fût rentré de dîner,

avant de pouvoir sortir.

Harris nous affirma qu’à son avis c’était un très beau labyrinthe,

autant qu’il pouvait juger; et nous conclûmes que nous essaierions d’y

faire entrer George, lors de notre retour.

Trois hommes dans un bateau · 第 7 / 27 题