Madame Poppets nous réveille. George le fainéant. L’escroquerie aux
«pronostics météorologiques». Notre bagage. Perversité du petit gamin.
On s’attroupe autour de nous. Nous partons en grande pompe, et arrivons
à Waterloo-Station. Ignorance des fonctionnaires de la compagnie du
Sud-Ouest concernant les affaires trop mondaines des trains. Nous sommes
à flot, à flot dans un léger canot.
Ce fut Mme Poppets qui nous éveilla le lendemain matin. Elle s’écria:
--Savez-vous bien qu’il est près de neuf heures, messieurs?
--Neuf quoi? fis-je, en sursaut.
--Neuf heures, répondit-elle, par le trou de la serrure. Je ne vous
entendais pas bouger.
Je réveillai Harris et lui annonçai l’heure. Il répliqua:
--Je pensais que vous deviez vous lever à six heures?
--Certainement, dis-je; pourquoi ne m’avez-vous pas éveillé?
--Comment l’aurais-je pu, quand je dormais moi-même? rétorqua-t-il. A
présent, nous ne serons pas sur l’eau avant midi. Ça ne vaut plus la
peine de vous lever du tout.
--Hum! repris-je, vous avez de la chance que je me lève. Si je ne vous
avais pas réveillé, vous seriez resté là toute la quinzaine.
Nous continuâmes à nous asticoter de la sorte pendant quelques minutes,
lorsqu’un outrageux ronflement de George nous interrompit. Pour la
première fois depuis qu’on nous avait appelés, nous nous avisions de son
existence. Il était donc là,--l’homme qui nous avait demandé à quelle
heure il devait nous éveiller,--sur le dos, la bouche large ouverte, et
les genoux relevés.
Je ne sais réellement pourquoi, mais la vue d’un autre individu en train
de dormir, dans un lit quand je suis levé, m’exaspère. Je trouve par
trop scandaleux de voir les précieuses heures de la vie d’un homme--les
inestimables moments qu’il ne retrouvera jamais--engloutis ainsi dans un
sommeil bestial.
Ce George, par exemple, gaspillant par une hideuse fainéantise
l’inestimable don du temps; le trésor de sa vie, dont il lui sera
demandé compte, plus tard, jusqu’à la moindre seconde, lui échappant,
inemployé. Alors qu’il eût pu être levé, à se bourrer d’œufs au lard, à
agacer le chien, ou à flirter avec la domesticité, au lieu de gésir là,
l’âme enfoncée dans une opaque torpeur.
Pensée redoutable. Il parut que Harris et moi en fûmes frappés au même
instant. Nous résolûmes de le sauver, et ce noble dessein nous fit
oublier notre querelle. Nous nous élançâmes pour lui arracher ses draps,
Harris lui envoya un grand coup de pantoufle, je lui hurlai dans
l’oreille, et il s’éveilla.
--’s qu’i fait jour? balbutia-t-il, en se dressant sur son séant.
--Debout, tête de lard, grosse bûche! rugit Harris. Il est dix heures
moins le quart.
--Quoi! s’écria-t-il, en s’élançant à bas de son lit, en plein dans le
tub... Qui donc, nom d’un tonnerre, a fourré ça là?
Nous lui affirmâmes qu’il devait être imbécile pour ne pas voir le tub.
Nous nous mîmes à notre toilette, et, quand on en fut aux raffinements,
nous nous rappelâmes que les brosses à dents étaient emballées, ainsi
que la brosse à cheveux et le peigne (cette mienne brosse à dents me
fera mourir, décidément), et il nous fallut descendre, pour les repêcher
dans la valise. Lorsque nous eûmes fini, George réclama le rasoir
mécanique. On lui répondit qu’il eût à se passer de se faire la barbe
aujourd’hui, car on n’allait pas rouvrir cette valise encore une fois
pour lui, ni pour quelqu’un de son espèce.
Il protesta:
--Ne faites pas les idiots. Me voyez-vous aller dans la Cité fait comme
ça?
C’était assurément bien triste pour la Cité, mais que nous importait la
souffrance humaine? Comme dit Harris, à son habituelle façon vulgaire,
la Cité pouvait s’aller faire f...
Nous descendîmes pour déjeuner. Montmorency avait invité deux autres
chiens à venir le voir dehors, et ils étaient en train de se donner du
bon temps en se débattant sur le seuil. On les calma à l’aide d’un
parapluie, et l’on s’attabla devant les côtelettes et du rosbif froid.
Harris déclara:
--L’important, c’est de bien déjeuner. Et il débuta par une paire de
côtelettes, ajoutant qu’il les prenait tandis qu’elles étaient chaudes,
car le rosbif pouvait attendre.
George s’empara du journal, et nous lut d’un bout à l’autre les
accidents de canotage, et les prévisions du temps. Celles-ci portaient:
«pluvieux et froid, avec des éclaircies, orages locaux çà et là, vent
d’E., avec dépression générale sur les comtés du S. (Londres et
Pas-de-Calais). Le baromètre continue à baisser».
A mon avis, entre toutes les ridicules et irritantes inepties dont nous
sommes accablés, cette fumisterie: la prévision du temps, est la plus
pénible. Elle «prédit» tout justement ce qui est arrivé la veille ou
l’avant-veille, et tout justement l’opposé de ce qui va arriver le jour
même.
Cela me rappelle ces miennes vacances, l’automne dernier, qui furent
complètement gâtées grâce à l’attention que nous prêtâmes au bulletin
météorologique de la gazette locale. «On peut s’attendre pour demain à
de fortes ondées, avec orages locaux,» déclarait-il le lundi. En
conséquence, nous renonçâmes à notre pique-nique, et restâmes enfermés
tout le jour, à attendre la pluie. Et la foule passait devant la maison,
s’en allant par pleins chars-à-bancs et mail-coaches, pimpants et gais
au possible, sous un soleil radieux et un ciel sans nuage.
--Ah! disions-nous, en les considérant par la fenêtre. Ce qu’ils vont
revenir trempés!
Et nous ricanions à l’idée de la sauce qu’ils allaient prendre, et nous
retournions attiser le feu, et nous mettre à lire, et arranger nos
spécimens d’algues et de coquillages. Vers midi, le soleil envahit la
pièce, la chaleur devint presque intolérable, et nous nous demandâmes
quand ces fortes averses et orages locaux allaient commencer.
--Oh! cela va venir dans l’après-midi, vous verrez, nous disions-nous
l’un à l’autre. Oh! ce que ces gens vont prendre! Quelle rigolade!
A une heure, la propriétaire vint nous demander si nous n’allions pas
sortir, par cette charmante journée.
--Non, non, répondîmes-nous, avec un rire entendu. Pas de danger. _Nous_
n’avons pas envie d’être saucés,--non, merci!
L’après-midi était presque écoulé, et il n’y avait toujours pas trace de
pluie. Nous essayâmes de nous réconforter, en nous disant qu’elle
surviendrait tout d’un coup, lorsque les gens seraient déjà en route
pour revenir et loin de tout abri:--ils n’en seraient que mieux trempés.
Mais il ne tomba pas une goutte, la journée fut magnifique jusqu’au
bout, et une nuit radieuse lui succéda.
Le lendemain matin, nous lûmes qu’il allait faire une «journée chaude,
entre beau et beau-fixe; température élevée;» et nous nous habillâmes
légèrement pour sortir. A peine étions-nous en route d’une demi-heure
qu’il se mit à pleuvoir dru, et qu’un vent glacé se leva, pluie et vent
qui durèrent toute la journée. Nous rentrâmes chez nous enrhumés, tout
cousus de rhumatismes, et bons à mettre au lit.
Le temps est une chose qui me dépasse entièrement. Je n’y puis rien
comprendre. Le baromètre est une illusion: il vous induit en erreur
aussi bien que les pronostics des journaux.
Il y en avait un de pendu au mur dans un hôtel d’Oxford où je logeai au
printemps dernier. Lorsque j’y arrivai, l’aiguille marquait «beau-fixe».
Dehors, la pluie tombait simplement à seaux, comme elle avait d’ailleurs
fait tout le jour; et cette contradiction me parut inadmissible. Je
tapotai le baromètre, qui fit un bond et marqua «très sec». Le garçon de
l’hôtel passait justement: il s’arrêta pour me dire qu’à son avis le
baromètre parlait de demain. Je hasardai l’opinion qu’il pensait plutôt
à la semaine avant-dernière; mais le garçon répondit qu’il ne le croyait
pas.
Le lendemain, je tapotai de nouveau l’instrument, et il monta encore
plus haut, tandis que la pluie tombait toujours plus épaisse. Le
mercredi, j’allai derechef lui donner un coup, et l’aiguille tournant
sur son cadran, dépassa «beau-fixe» et alla buter contre l’arrêt, à bout
de course. Il faisait ce qu’il pouvait, cet instrument, mais de par sa
construction il était incapable d’annoncer sans se briser du beau temps
encore plus excessif. Son intention évidente était de monter toujours,
et de pronostiquer sécheresse, famine par siccité absolue, insolation,
simoun, et autres fléaux analogues, mais l’arrêt l’en empêchait, et il
devait se contenter de marquer ce plus banal «très sec».
Cependant, la pluie se déversait en cataractes continues, et la partie
basse de la ville était déjà sous l’eau, car le fleuve avait débordé.
Le garçon affirma que d’évidence nous allions avoir une série prolongée
de temps serein, _par la suite_, et il lut ce distique imprimé sur le
fronton de l’oracle:
«Ce que je vous prédis s’est passé autrefois;
«Ce que je vous annonce sera bientôt passé.»
Le beau temps ne vint pas du tout cet été-là. Je suppose que la
mécanique devait parler du printemps suivant.
Il y a aussi ces autres sortes de baromètres, droits et en longueur.
Ceux-là, je n’y ai jamais vu que du feu. Il y a un côté pour hier à 10
heures du matin, et l’autre pour aujourd’hui même heure; mais vous ne
pouvez toujours vous trouver là dès dix heures du matin, n’est-ce-pas?
Il descend ou monte pour la pluie ou le beau temps, avec plus ou moins
de vent, et si vous le tapotez, il ne vous dit rien du tout. Il vous
faut d’ailleurs réduire ses indications au niveau de la mer, et les
réduire selon la température, et même après cela, je n’entends rien à la
solution.
Mais qu’avons-nous besoin de nous faire prédire le temps? Il nous suffit
qu’il soit mauvais quand il arrive, sans encore l’ennui de le savoir
d’avance. Le seul prophète aimable est le vieillard qui, au matin
spécialement menaçant d’un jour que nous désirerions spécialement beau,
promène autour de l’horizon un coup d’œil spécialement connaisseur, et
dit:
--Oh non, monsieur, je crois que cela va s’éclaircir. Les nuages vont se
dissiper sans aucun doute, monsieur.
--Ah! il sait, disons-nous, en lui souhaitant le bonjour et nous mettant
en route; c’est merveilleux ce que ces vieilles gens peuvent prédire.
Et nous éprouvons pour cet homme une sympathie nullement atténuée par le
détail que le temps ne s’éclaircit pas, mais qu’il se met à pleuvoir
sans arrêt tout le jour.
Et vous vous dites:
--Oui, mais après tout, il a fait ce qu’il a pu.
A l’égard de celui-là qui nous prédit mauvais temps, au contraire, nous
n’entretenons que des sentiments d’amertume vengeresse.
--Ça va-t-il se lever, à votre idée? crions-nous, tout joyeux, au
passage.
--Ma foi non, monsieur; j’ai bien peur que ce soit pareil toute la
journée, répond-il, en hochant la tête.
--Stupide vieux crétin! qu’est-ce qu’il en sait? murmurons-nous.
Et si son oracle se vérifie, nous ne lui en voulons que davantage au
retour, et nous gardons l’arrière-pensée qu’il a une certaine part de
responsabilité dans l’affaire.
Le soleil brillait trop éclatant ce matin-là, pour que George nous émût
beaucoup avec ses terrifiques «Baisse barométrique», «Perturbations
atmosphériques s’avançant sur le sud de l’Europe en diagonale», etc.
Aussi, voyant qu’il n’arrivait pas à nous faire peur, et qu’il perdait
son temps, il chipa la cigarette que je venais de me rouler avec soin,
et prit congé de nous.
Harris et moi, étant venus à bout des quelques victuailles demeurées sur
la table, charriâmes notre bagage jusqu’à la porte, et attendîmes un
cab.
Il paraissait un peu bien voyant, ce bagage, une fois rassemblé: la
valise «Gladstone», la petite valise, puis les deux paniers, un ample
ballot de couvertures, quatre ou cinq manteaux et imperméables, quelques
parapluies, et encore un melon à lui tout seul dans un sac de nuit, vu
son volume qui l’empêchait d’entrer ailleurs, plus une couple de livres
de raisin dans un autre sac, et une ombrelle japonaise en papier, et une
poêle à frire, trop longue pour être emballée, et que nous avions
entourée de papier gris.
Cela ne manquait pas d’allure, et Harris et moi commencions à nous
sentir gênés, bien qu’il n’y eût certes pas de quoi. Il ne passait
toujours pas de cab, mais seulement des gamins de la rue, qui
s’intéressaient visiblement au spectacle, et tombaient en arrêt.
Le garçon de chez Biggs fut le premier à tourner le coin. Biggs est
notre fruitier, et son principal talent consiste à prendre à son service
les gamins errants les plus mal élevés et dépourvus de principes que la
civilisation ait jusqu’à cette heure engendrés. S’il se produit dans
notre voisinage un fait dépassant la scélératesse moyenne de la gent
gavroche, on peut être sûr que cela vient de chez Biggs. Il paraît que,
lors de l’assassinat de Great Coram Street, on en vint promptement à
conclure, dans notre rue, que le garçon de chez Biggs (celui de
l’époque) faisait partie de la bande et que, s’il n’avait réussi, en
répondant au sévère interrogatoire auquel il fut soumis, quand il arriva
au magasin le lendemain du crime, par l’agent nº 19 (assisté du nº 21,
qui se trouvait là justement) à faire la preuve d’un alibi complet, il
ne s’en serait pas tiré à si bon compte. Je ne connaissais pas le garçon
de Biggs, à cette époque, mais, d’après ce que j’avais vu depuis, je
n’aurais pas, quant à moi, attaché beaucoup d’importance à cet alibi.
Le garçon de chez Biggs, ai-je dit, déboucha du coin. Il était
d’apparence fort pressé quand il apparut d’abord dans notre champ
visuel, mais sitôt qu’il eut jeté les yeux sur Harris et moi, et sur
Montmorency, et sur notre matériel, il s’arrêta pour nous considérer.
Harris et moi, lui lançâmes un coup d’œil sévère, bien fait pour
intimider une nature plus délicate, mais les garçons de chez Biggs ne
sont pas, règle générale, très susceptibles. Il fit halte, à un yard de
notre seuil, et, s’accoudant sur la grille, il choisit une paille, pour
la mâchonner, et ne nous quitta plus des yeux. Il tenait évidemment à
voir ce qui sortirait de tout cela.
Un instant plus tard, le garçon de l’épicier passa sur l’autre trottoir.
Le garçon de chez Biggs le héla:
--Hohé! le rez-de-chaussée du 42 qui déménage!
Le garçon de l’épicier traversa la rue, et prit position de l’autre côté
du seuil. Puis le jeune apprenti du cordonnier s’arrêta, et se joignit
au garçon de chez Biggs; cependant que le conducteur d’un tricycle des
«Postes pneumatiques» prenait une position indépendante au long du
trottoir.
--Ils ne vont pas mourir de faim, en tous cas, dit l’apprenti
cordonnier.
--Ah! c’est qu’il faut penser à tout, répondit «Postes pneumatiques»,
quand on s’en va traverser l’Atlantique dans un petit bateau.
--Ils ne s’en vont pas traverser l’Atlantique, interrompit le garçon de
chez Biggs; ils s’en vont à la recherche de Stanley.
Il s’était alors formé presque un rassemblement, et les gens se
demandaient les uns aux autres de quoi il s’agissait. Les uns (les plus
jeunes et écervelés de la bande) affirmaient que c’était une noce, et
désignaient Harris comme le marié; tandis que les plus âgés et réfléchis
parmi la populace inclinaient à croire que c’était un enterrement, et
voyaient en moi le frère du défunt.
Pour finir, un cab libre survint (dans notre rue, les cabs libres
passent en général, et quand on n’en a pas besoin, à raison moyenne de
trois par minute, et vous harcèlent et vous obstruent le chemin), et
nous y enfournant corps et biens, et chassant à grands cris une paire
d’amis de Montmorency qui avaient juré apparemment de ne pas
l’abandonner, nous démarrâmes parmi les acclamations de la foule, tandis
que le garçon de chez Biggs nous lançait une carotte en guise de
porte-bonheur.
Nous atteignîmes Waterloo-Station à 11 heures, et demandâmes le quai
d’où partait le train de 11 h. 15. Comme de juste, personne ne le
savait: personne ne sait jamais, à Waterloo-Station, le quai d’où va
partir un train, ni où va un train en partance, ni rien du tout. Le
porteur qui s’était chargé de notre matériel pensait qu’il devait partir
du quai nº 2, mais un autre porteur, interrogé, avait ouï dire que ce
serait du quai nº 1. Le chef de gare, par ailleurs, était convaincu que
ce serait du quai de banlieue.
Pour tirer la chose au clair, nous montâmes à l’étage, chez le directeur
général de la Traction. Il nous affirma qu’il venait de rencontrer
quelqu’un qui lui avait dit l’avoir vu au quai nº 3. Nous allâmes donc
au quai nº 3, mais une fois là, les fonctionnaires nous dirent qu’ils
pensaient plutôt que ce train-ci était l’express de Southampton, à moins
que ce ne fût le circulaire de Windsor.
Mais à coup sûr ce n’était pas le train de Kingston, encore qu’ils ne
pussent rendre compte de leur certitude.
Notre porteur nous dit alors qu’à son avis ce devait être sur le quai de
la gare surélevée; il ajouta qu’il avait déjà vu le train. Nous allâmes
donc sur le quai de la gare surélevée, et demandâmes au mécanicien s’il
se rendait à Kingston. Il répondit qu’il n’en était pas sûr, mais que
c’était probable. En tout cas, si son train n’était pas celui de 11 h.
15 pour Kingston, il avait bonne confiance que c’était celui de 9 heures
32 pour Virginia-Water, ou l’express de 10 heures pour l’île de Wight,
ou quelque part par là, et que bref nous le verrions bien quand nous y
serions. Nous lui glissâmes dans la main une demi-couronne, et le
priâmes de faire en sorte que ce fût le 11 h. 15 pour Kingston.
--Personne ne saura jamais, sur cette ligne, ajoutâmes-nous, ce que vous
êtes, ni où vous allez. Vous connaissez la route, vous n’avez qu’à filer
tranquillement et aller à Kingston.
--Ma foi, je ne sais trop, messieurs, répliqua-t-il, généreusement, mais
j’imagine qu’un train ou l’autre _doit_ aller à Kingston. Ce sera le
mien. Donnez-moi le reste de la couronne.
Ce fut ainsi que nous atteignîmes Kingston par la Cie
Londres-et-Sud-Ouest.
Nous sûmes par la suite que le train que nous avions pris était en
réalité la Malle d’Exeter, et que tout Waterloo-Station avait passé des
heures à le chercher, et que personne n’avait jamais compris ce qu’il
était devenu.
A Kingston, notre canot nous attendait, juste sous le pont. Nous nous
frayâmes un passage jusqu’à lui, nous y embarquâmes nos colis et y
montâmes nous-mêmes.
--Êtes-vous parés, messieurs? dit le gardien.
--Tout est paré, répondit-on; et avec Harris aux avirons et moi aux
tire-veilles de barre, et Montmorency, malheureux et plein de méfiance,
à la proue, nous nous élançâmes sur ces eaux qui, pour une quinzaine,
devaient être notre demeure.