Le fleuve, en ses atours de dimanche. Le costume sur le fleuve. Un
bonheur pour les hommes. Défaut de goût chez Harris. Le maillot de
George. Une partie avec la jeune fille gravure-de-modes. La tombe de Mme
Thomas. L’homme qui n’aime pas les tombeaux, les cercueils ni les
crânes. Harris en démence. Ses divagations sur George, les berges et la
limonade. Il fait de la voltige.
Cependant que Harris me contait son aventure du labyrinthe, nous étions
en train de passer l’écluse de Moulsey. Cette traversée nous prit un
certain temps, car il n’y avait qu’un seul bateau, le nôtre, et l’écluse
est grande. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu auparavant l’écluse de
Moulsey ne contenir qu’un seul bateau. C’est là, je crois, sans même
excepter celle de Boutler, l’écluse de tout le fleuve qui a le plus à
faire.
Je me suis amusé à la regarder, à de certains jours où l’on ne voyait
plus, au lieu d’eau, qu’un fouillis éclatant de maillots clairs,
casquettes joyeuses, chapeaux folâtres, ombrelles polychromes, écharpes
et manteaux de soie, flots de rubans et flanelle blanche immaculée; en
regardant alors du haut du quai dans le sas, on pouvait imaginer
celui-ci comme une caisse énorme où l’on aurait jeté pêle-mêle des
fleurs de toutes couleurs, qui en recouvraient le fond d’un
amoncellement d’arc-en-ciel.
Par un beau dimanche, c’est presque du matin au soir que l’écluse offre
cet aspect, tandis qu’en aval et en amont, au delà des portes,
s’alignent indéfiniment les autres bateaux qui attendent leur tour; et
les bateaux vont et viennent, si bien que la surface ensoleillée du
fleuve, depuis le Palais jusqu’à Hampton-Court, est parsemée et couverte
de jaune, de bleu, d’orange, de blanc, de rouge, de rose. Tous les
habitants de Moulsey, vêtus en canotiers, s’en vont, suivis de leur
chien, flâner aux abords de l’écluse, où ils flirtent, fument et
regardent les bateaux; et tant de grâce aux casquettes et aux vestons
des hommes qu’aux jolies teintes des vêtements féminins, aux chiens en
gaîté, à la circulation des bateaux, aux voiles blanches, à l’agréable
paysage, à l’eau brasillante,--ce spectacle est un des plus joyeux que
je sache aux environs de cette morne cité de Londres.
La Tamise est une réelle aubaine, pour le costume. Grâce à elle, une
fois dans leur vie, les hommes sont à même de déployer _leur_ goût en
matière de couleurs, et je crois, ma parole, que nous nous en tirons
coquettement. Je ne déteste pas de porter un peu de rouge,--allié au
noir. Comme on sait, mes cheveux sont châtain doré,--une très jolie
nuance, paraît-il, et le rouge sombre leur convient à merveille. Je suis
également persuadé qu’une cravate bleu clair s’accorde parfaitement avec
cela, non moins qu’une paire de bottines en cuir de Russie et un
mouchoir de soie rouge autour de la taille,--car le mouchoir a meilleure
grâce qu’une ceinture.
Harris s’en tient invariablement aux variétés ou aux combinaisons du
jaune et de l’orange; mais je doute qu’il ait tout à fait raison. Il a
le teint trop foncé pour porter du jaune. Le jaune ne lui va pas: c’est
indéniable. J’aimerais lui voir adopter le bleu relevé par un soupçon de
blanc ou de crème; mais hélas! moins on a de goût pour s’habiller, plus
on est obstiné! C’est fort regrettable, car il n’aura jamais de succès
tel qu’il est, alors qu’il a une ou deux couleurs qui ne lui siéraient
pas trop mal, coiffé de son couvre-chef.
George a acheté pour cette excursion quelques nouveaux objets, qui
m’offusquent tant soit peu. Son maillot est excentrique. Je ne voudrais
pas dire ma pensée à George, mais il n’y a réellement pas d’autre terme.
Il l’apporta chez nous le jeudi soir pour nous le montrer. On lui
demanda comment il appelait cette couleur, mais il l’ignorait. Il ne
croyait pas que cette couleur eût un nom. Le marchand lui avait dit que
c’était un modèle oriental. George le revêtit, et nous demanda ce que
nous en pensions. Harris déclara que cet objet pendu au-dessus d’un
parterre de fleurs, au début du printemps, pour faire peur aux oiseaux,
lui inspirerait de la considération; mais que, envisagé comme un article
d’habillement pour tout être humain, à l’exception d’un nègre de
Margate, son aspect lui levait le cœur. George était furieux; mais,
comme lui dit Harris, si son opinion lui était désagréable, pourquoi la
demander.
Ce dont nous avions peur, Harris et moi, au sujet de ce maillot, c’est
qu’il n’attirât l’attention sur notre équipe.
Les femmes non plus n’ont pas trop laide mine en canot, lorsqu’elles
savent s’habiller gentiment. Rien ne leur sied, à mon avis, comme un
costume de canotage. Mais un «costume de canotage», il serait bon que
les dames le comprissent, doit être un costume que l’on puisse porter en
canot, et pas seulement sous globe. C’est assez pour gâter une partie,
que d’avoir dans le bateau des gens qui songent continuellement à leur
costume beaucoup plus qu’à l’excursion. J’eus le malheur, une fois,
d’aller à un pique-nique sur l’eau avec deux jeunes filles de cet
acabit. Nous en eûmes, de l’agrément!
Toutes deux étaient superbement attifées:--rien que dentelle et étoffes
de soie, et fleurs, et rubans, et chaussures fines, et gants clairs.
Mais c’était un costume d’atelier de photographe, et non une tenue de
pique-nique sur l’eau. Le «costume de canotage» d’une gravure de modes
française. Il était ridicule d’exposer ce costume à l’air naturel, au
voisinage de la terre et de l’eau.
Tout d’abord, elles jugèrent que le canot n’était pas propre. On leur
épousseta leurs sièges, leur affirmant ensuite qu’ils l’étaient. Mais
elles refusèrent de nous croire. L’une d’elles passa sur son coussin
l’index de son doigt ganté, et montra le résultat à l’autre. Toutes deux
soupirèrent, et s’assirent avec l’air des premiers chrétiens martyrs
s’efforçant de faire bonne figure sur le bûcher. Il peut arriver que
l’on éclabousse un peu en ramant; or, on eût dit que ces costumes
étaient perdus pour une goutte d’eau. La trace ne s’en effaçait jamais,
et le vêtement était souillé pour toujours.
J’étais aviron d’arrière. Je faisais de mon mieux. Je «plumais» à deux
bons pieds de haut, et m’arrêtais à la fin de chaque brassée pour
laisser les pales s’égoutter avant de les retourner, et je choisissais à
chaque fois une place d’eau calme pour les y replonger. (L’aviron
d’avant dit, au bout d’une minute, qu’il ne se sentait pas à la hauteur
pour ramer avec moi, mais qu’il allait, si je lui permettais, se tenir
tranquille, et étudier ma méthode, qui l’intéressait beaucoup.) Mais
j’avais beau faire, je ne pouvais malgré tout empêcher qu’un jet d’eau
n’allât de temps en temps jusque sur ces costumes.
Elles, sans se plaindre, se rapprochèrent l’une de l’autre, serrant les
lèvres, et à chaque fois qu’une goutte les atteignait, elles se
reculaient en frissonnant. Le spectacle était sublime de les voir ainsi
souffrir en silence, mais il me bouleversait un peu. Je suis trop
sensible. Ma nage devint nerveuse et saccadée, et j’éclaboussai de plus
belle, malgré toutes mes précautions.
J’y renonçai finalement; je demandai à passer «avant». L’aviron d’avant
estima qu’en effet cela vaudrait mieux, et je changeai de place avec
lui. Les demoiselles poussèrent un soupir de soulagement involontaire en
me voyant partir et furent très gaies pendant un moment. Les pauvres
filles! elles auraient mieux fait de m’engager à rester. Leur voisin
était à présent de l’espèce goguenarde et sans-souci, possédant à peu
près autant de délicatesse qu’un chiot de terre-neuve. On pouvait le
foudroyer du regard une heure d’affilée sans qu’il s’en aperçût, ou sans
qu’il en tînt compte s’il s’en apercevait. Il adopta un joli petit coup
d’aviron plein d’entrain et d’audace qui fit jaillir l’embrun sur tout
le bateau comme une fontaine, et vous mit en un clin d’œil tout
l’équipage sur le qui-vive. S’il envoyait plus d’une pinte d’eau sur un
de ces costumes, il disait, avec un petit rire aimable:
--Oh! je vous demande pardon; et il offrait son mouchoir pour l’essuyer.
--De rien; cela n’a pas d’importance, répondaient les pauvres filles,
dans un souffle, et subrepticement elles attiraient à elles couvertures
et manteaux, et tentaient de se protéger avec leurs parasols de
dentelle.
Au déjeuner, elles passèrent un bien mauvais quart d’heure. On voulait
les faire asseoir sur l’herbe, et l’herbe était poussiéreuse; et les
troncs d’arbres auxquels on leur disait de s’appuyer n’avaient pas dû
être brossés depuis des semaines; elles étalèrent donc leurs mouchoirs
par terre, et s’assirent dessus, très dignes. Quelqu’un, en passant
auprès d’elles avec une assiettée de bifteck à la gelée, trébucha contre
une racine, et fit voler la gelée. Elles ne furent pas atteintes, par
bonheur, mais cet accident leur inspira de nouvelles craintes, et par la
suite, si quelqu’un se mouvait à proximité d’elles avec quelque chose en
main susceptible de se répandre et de faire des taches, elles
surveillaient ce quelqu’un avec inquiétude, jusqu’à ce qu’il se fût
rassis.
--Allons, les dames, leur dit notre ami, «avant», quand on eut fini, à
cette heure vous allez laver la vaisselle.
Elles ne saisirent pas tout d’abord. Quand elles eurent compris, elles
avouèrent leur crainte de ne savoir pas s’y prendre.
--Oh! je vous aurai vite montré, s’écria-t-il; c’est si amusant! Vous
vous allongez sur votre... vous vous couchez sur la berge, c’est-à-dire,
et vous trempez les objets dans l’eau.
L’aînée dit que leur costume n’était peut-être pas des plus appropriés à
cette besogne.
--Oh! c’est tout simple, répondit le sans-cœur; retroussez-vous.
Et il les y obligea. Il leur affirmait que cet intermède était le
meilleur agrément du pique-nique. Elles avouèrent que c’était plein
d’attrait.
A la réflexion, je me demandai si ce jeune homme était aussi obtus que
nous le croyions, ou bien était-il... mais non, impossible! son
expression était d’une naïveté trop enfantine pour cela!
Harris prétendait aller jusqu’à l’église de Hampton, pour voir la tombe
de Mme Thomas.
--Qui est-ce, Mme Thomas? demandai-je.
--Je n’en sais rien, répondit Harris. C’est une dame qui s’est fait
faire un drôle de monument, et je tiens à le voir.
Je protestai. Peut-être ai-je l’esprit mal tourné, mais je ne raffole
aucunement des tombes. Je sais fort bien que la première des choses à
faire, quand on arrive dans une ville ou un village, est de courir au
cimetière, pour admirer les tombes; mais c’est une distraction que je me
refuse toujours. Je ne prends aucun plaisir à faire le tour de froides
et sombres églises, à la suite de vieillards asthmatiques, pour
déchiffrer des épitaphes. La vue même d’une plaque de cuivre incrustée
dans une dalle ne me procure pas ce que j’appelle un bonheur sans
mélange.
Je scandalise les vénérables sacristains par l’imperturbabilité que
j’arrive à garder en présence des plus passionnantes inscriptions, et
par mon défaut d’enthousiasme quant à l’histoire de la famille locale,
cependant que je blesse leur amour-propre par mon désir trop visible de
m’en aller.
Un beau matin de soleil radieux, j’étais accoudé au mur bas qui
protégeait une petite église de village, et je fumais, en savourant le
calme profond et exquis émanant de ce spectacle doux et paisible:--la
vieille église grisâtre revêtue de lierre, au portail de bois naïvement
sculpté, le chemin sinuant au versant de la colline entre deux files de
grands ormes, les masures à toits de chaume dépassant leurs haies
taillées net, la Tamise argentée dans le creux, les hauteurs boisées
derrière...
C’était un paysage délicieux. Sa poésie bucolique m’inspirait. Je me
sentais bon et noble. J’étais résolu à ne plus pécher. Je voulais venir
habiter là, et ne plus faire le mal, et mener une vie pure et
irréprochable, et avoir des cheveux blancs, et le reste.
Je pardonnai alors à tous mes amis et connaissant leurs mauvais tours et
leur muflerie, et je les bénis. Ils n’ont pas su que je les bénissais.
Ils ont persévéré dans leur voie dissolue, ignorants de ce que moi, tout
là-bas dans ce paisible village, je faisais pour eux; mais je le fis, et
je souhaitai leur faire savoir que je l’avais fait, car je tenais à les
rendre heureux. J’étais perdu dans ces pensées sublimes et douces,
lorsque ma rêverie fut interrompue par une voix aigre qui piaillait:
--Me voilà, monsieur, j’arrive, j’arrive. Me voilà, monsieur, ne vous
impatientez pas.
Je levai les yeux, et vis un vieillard au front chauve qui arrivait
clopin-clopant à travers le cimetière portant à la main un énorme
trousseau de clefs qui brimballaient et tintinnabulaient à chaque pas.
Avec une dignité muette, je lui fis signe de me laisser tranquille, mais
il continua d’avancer, en glapissant:
--J’arrive, monsieur, j’arrive. Je boite un peu. Je ne suis plus aussi
ingambe qu’autrefois. Par ici, monsieur.
--Allez-vous-en, vieillard infortuné, dis-je.
--Je suis venu aussi vite que j’ai pu, monsieur, répliqua-t-il. Ma fille
vient seulement de vous apercevoir. Vous n’avez qu’à me suivre,
monsieur.
--Allez-vous-en, répétai-je; partez, sinon je franchis le mur et je vous
tue.
Il sembla surpris.
--Vous ne voulez pas voir les tombeaux? dit-il.
--Non, repartis-je, je ne veux pas. Je veux rester ici, accoudé sur ce
vieux mur décrépit. Allez-vous-en, et ne me tarabustez plus. Je déborde
de belles et nobles pensées, et je veux rester ici, parce que j’y suis
bien. Ne venez donc pas faire l’imbécile, m’exaspérer, et décourager mes
bons sentiments avec vos ridicules absurdités de pierres tombales.
Allez-vous-en plutôt chercher qui vous enterre à bon compte, et je
paierai la moitié de la dépense.
Il demeura stupide, tout d’abord. Puis il se frotta les yeux et me
regarda attentivement. Mon aspect extérieur était bien d’un homme. Il
n’y comprenait rien.
Il me dit:
--Vous êtes étranger au pays? Vous n’habitez pas ici?
--Non, dis-je, pas le moins du monde. Vous ne voudriez pas.
--Eh bien alors, dit-il, vous devez voir les tombes... tombeaux... gens
enterrés... vous comprendre?... cercueils.
La moutarde me monta au nez.
--Vous êtes un imposteur, répondis-je. Je ne dois pas voir ces
tombes,--vos tombes. Et pourquoi le devrais-je? Nous avons nos tombes à
nous, celles de ma famille. Ainsi, mon oncle Podger a, dans le cimetière
de Kensal Green, un tombeau qui est l’orgueil des environs; et le
mausolée de mon grand-père, à Bow, peut contenir huit visiteurs, alors
que ma grand’tante Susan possède dans le cimetière de l’église, à
Finchley, un monument de brique muni d’une dalle avec, dessus, un
bas-relief représentant cette sorte de cafetière, et tout alentour une
bordure haute de six pouces, du plus beau marbre blanc, qui a coûté des
livres sterling. Si j’ai besoin de tombeaux, c’est ceux-là que je vais
voir pour me distraire. Je n’ai pas besoin de ceux des autres. Quand
vous serez enterré, je rendrai visite au vôtre. C’est tout ce que je
puis faire pour vous.
Il fondit en larmes. Il m’assura que l’une des tombes avait sur sa lame
un bloc de pierre qui, d’après certains, avait été jadis une statue
d’homme, et qu’une autre était sculptée de signes que personne n’avait
jamais su déchiffrer.
Comme je demeurais inflexible, d’un ton à fendre l’âme, il ajouta:
--Ne viendrez-vous même pas voir la fenêtre monumentale?
--Je n’irai même pas voir cela.
Il décocha donc son dernier trait, et se rapprochant de moi, il chuchota
d’une voix entrecoupée:
--J’ai aussi une paire de crânes dans la crypte: je vous les montrerai.
Oh! venez voir mes crânes! Vous êtes un jeune homme en vacances, il faut
bien que vous en profitiez. Venez voir mes crânes!
Alors je le plantai là et pris la fuite, mais ses appels me
poursuivaient:
--Oh! venez voir mes crânes; revenez voir mes crânes!
Harris cependant raffole des tombes, tombeaux, épitaphes et inscriptions
funéraires, et l’idée de ne pas voir la tombe de Mme Thomas lui porta un
rude coup. Il me dit qu’il avait projeté cette visite dès le premier
instant où il fut question de notre partie,--et il ajouta même qu’il ne
se serait pas joint à nous sans l’espoir de voir la tombe de Mme Thomas.
Je le fis souvenir de George, et que nous devions remonter avec le canot
jusqu’à Shepperton pour l’y prendre à cinq heures,--et il dévia sur
George.
Que pouvait bien avoir à faire celui-ci toute la journée, qu’il nous
laissait remorquer ce vieux sabot surchargé tout du long de la Tamise, à
nous seuls? Quoi donc l’empêchait de venir faire un peu de besogne avec
nous? Pourquoi n’avait-il pas demandé congé pour nous accompagner dès le
départ? Au diable sa banque! Qu’est-ce qu’il fabriquait de bon à sa
banque?
--Je ne l’y ai jamais vu faire aucun travail, continua Harris, à aucune
des fois où j’y suis allé. Il reste assis toute la journée derrière une
glace, à tâcher de faire semblant de travailler. A quoi ça sert-il,
d’être derrière une glace? Je gagne ma vie, moi. Pourquoi n’en fait-il
pas autant? A quoi sert-il, là, et à quoi servent les banques? Elles
vous prennent votre argent, et puis, quand vous tirez un chèque, elles
vous le renvoient tout barbouillé de «Non valable», «Retour au tireur».
A quoi ça sert-il? Par deux fois, la semaine dernière, ils m’ont fait ce
coup-là. Je ne le supporterai pas plus longtemps. Je leur reprendrai mon
compte. S’il était ici, nous pourrions aller voir ce tombeau. Je ne
crois pas du tout qu’il soit à sa banque. Il est à courir le guilledou,
en réalité, et nous laisse toute la besogne. Je vais débarquer, pour
prendre un verre.
Je lui fis observer que nous étions à plusieurs milles de tout cabaret.
Alors il battait la campagne à propos de la Tamise; à quoi servait-elle,
et fallait-il mourir de soif lorsqu’on était dessus?
Il vaut toujours mieux laisser dire Harris quand il est dans cet état.
Il se vide, à la longue, et se tient tranquille, ensuite.
Je lui rappelai qu’il y avait dans le panier de l’extrait de limonade,
et à l’avant du bateau une dame-jeanne contenant un gallon d’eau, et que
les deux n’attendaient que d’être mélangés pour former une boisson saine
et rafraîchissante.
Alors il s’emporta contre la limonade et «toutes ces drogues
d’universités populaires», comme il les appelait, bière au gingembre,
sirop de groseille, etc., etc. Toutes, à son dire, engendraient la
dyspepsie, et étaient la perte du corps et de l’âme, et l’origine de la
moitié des crimes commis en Angleterre.
Il tenait cependant à boire quelque chose, et enjambant son siège, il se
pencha pour atteindre le flacon. Celui-ci était tout au fond du panier,
et ne le trouvant pas, il se pencha de plus en plus; mais comme il
gouvernait en même temps, d’un point de vue défectueux, il raidit le
tireveille du mauvais côté, et envoya le bateau sur la berge. La
secousse le fit tomber en plein dans le panier, où il resta la tête
prise, désespérément cramponné aux bordages, les pieds en l’air. Il
n’osait bouger, crainte de tomber à l’eau, et il lui fallut attendre que
je l’eusse rattrapé par les jambes et extrait du panier, dont il sortit
plus frénétique que jamais.