Mon cousin Edward Jerningham et sa charmante femme[214] avaient
accompagné, d'Angleterre en France, le roi, qui proclamait avec beaucoup
de grâce qu'Edward avait servi sa cause dans les journaux anglais par
des écrits qui avaient eu le plus grand succès. Edward pressentait,
ainsi que sa femme, combien le costume purement anglais de Madame
déplairait à la cour de Napoléon, réunie à Compiègne pour attendre le
nouveau souverain. Tous deux se rendaient compte de la nécessité de ne
pas heurter les sympathies au premier coup d'oeil. À leur instigation,
j'en parlai à Mlle de Choisy, depuis Mme d'Agoult, dame d'honneur de
Madame, et à M. de Blacas, qui en entretint le roi. Mais rien ne put
vaincre l'obstination de cette princesse.
Hélas! ce ne fut pas le seul reproche qu'on eût pu lui adresser pendant
son court séjour à Amiens.
Le matin de son départ, elle reçut quelques dames que je lui présentai.
Parmi elles, se trouvait Mme de Maussion, née de Fougerai, femme du
recteur de l'université, à Amiens, aussi recommandable par ses vertus et
sa conduite que digne des plus grands respects. Ce dernier terme n'est
pas exagéré, comme on peut en juger par l'anecdote suivante que je
racontai à Mlle de Choisy: Enfermée à la Conciergerie en même temps que
la reine, Mme de Maussion eut l'occasion de s'échapper par suite d'une
circonstance que je ne puis me rappeler. Elle trouva le moyen de faire
proposer à la malheureuse princesse de changer de vêtement avec elle et
de prendre sa place dans son lit, tandis que la reine sortirait de la
prison. Ce dévouement, admirable de la part d'une jeune femme, âgée
alors de dix-huit ans, méritait assurément un accueil au moins
_obligeant_. Elle ne l'obtint pas: Madame ne lui dit pas un mot. Je ne
sais quel sentiment l'emporta en moi, de la surprise ou de
l'indignation. En tout cas, je n'ai jamais oublié cet incident, et
lorsque, après trente ans, j'en évoque le souvenir, il me semble que
tout ce qui est arrivé depuis est justifié.
Mon gendre[215] cessait d'être Français pour devenir sujet du nouveau
roi[216] des Pays-Bas, ce même prince d'Orange que j'avais revu en
Angleterre dans une fortune si peu assurée. Il retourna avec ma fille à
Bruxelles, dans sa famille, et cette séparation me fut cruelle. Je
revins à Paris, et nous nous établîmes, mon mari et moi, dans un joli
appartement, rue de Varenne, n° 6, où notre fils Humbert s'installa
également.
Le soir même de mon arrivée, j'allai, avec Mme de Duras, à une fête que
donnait le prince Schwarzenberg, généralissime des troupes
autrichiennes. Là, je vis tous les vainqueurs, je fus témoin de toutes
les bassesses dont ils étaient entourés, on pourrait dire accablés.
Quel spectacle curieux pour un esprit philosophique! Tout rappelait
Napoléon: les meubles, le souper, les gens. La pensée me venait que,
parmi tous ceux qui étaient là réunis, les uns, quand ils avaient été
battus, tremblaient devant l'Empereur, que les autres briguaient
autrefois sa faveur ou seulement son sourire, et que pas un ne me
semblait digne d'être son vainqueur. Ah! certes, la situation était
intéressante, quoique profondément triste. Mme de Duras n'y voyait que
le bonheur d'être femme du premier gentilhomme de la chambre
d'année[217]. La chute du grand homme, l'envahissement du pays,
l'humiliation d'être l'hôte du vainqueur, ne paraissaient pas la
troubler. Pour moi, j'en éprouvais un sentiment de honte, qui n'était
probablement partagé par personne.
M. de La Tour du Pin prévoyait que la carrière administrative, tout en
convenant à ses goûts, allait tomber dans une classe inférieure à celle
où il avait le droit de se placer. Il désira reprendre son rang dans la
carrière diplomatique, où la Révolution l'avait trouvé. M. de
Talleyrand, ministre des affaires étrangères, lui proposa la mission de
La Haye. Le nouveau roi de Hollande le désirait, et M. de La Tour du Pin
accepta volontiers ce poste, quoiqu'il eût pu prétendre à une mission
plus élevée. Mais un mot de M. de Talleyrand: «Prenez toujours
celle-là,» lui fit deviner que l'on avait dessein de l'employer
autrement.
Mon fils Humbert fut séduit, hélas! par l'agrément d'entrer dans la
maison militaire du roi. Le général Dupont était ministre de la Guerre.
Ancien aide de camp de mon père, il professait pour moi un grand
attachement. Humbert, désireux de se marier, préférait rester à Paris
plutôt que de s'en aller comme préfet dans quelque petite ville éloignée
de la France. Sa charmante figure, son esprit, ses manières, son
instruction, lui ouvraient les portes des meilleures maisons de Paris,
de tous les mondes. On le nomma lieutenant des _mousquetaires
noirs_--nom provenant de la couleur de leurs chevaux.--Cela lui donnait
le grade de chef d'escadrons dans l'armée.