Depuis quelques jours, un auditeur au Conseil d'État en mission
extraordinaire était arrivé à Amiens pour accélérer, déclarait-il, la
levée des gardes d'honneur. C'était un jeune homme de la plus charmante
figure et de manières élégantes. Il se nommait M. de Beaumont. Peu à
peu, on le vit déployer des prétentions exorbitantes. Quoiqu'on ne
trouvât rien à reprendre ni à blâmer ouvertement à sa manière d'être, M.
de La Tour du Pin le faisait cependant observer de près, et apprit
bientôt qu'il avait des conciliabules avec tous les gens les plus
mauvais de la ville. Notre fils Humbert avait amené de Florence un jeune
Italien, dont il s'était séparé à Sens, à la suite d'une scabreuse
affaire de femme. M. de La Tour du Pin le nomma à un emploi dans les
bureaux de la préfecture, et il donnait des leçons d'italien à mes
filles. Son intelligence était prodigieuse. On le chargea de suivre les
faits et gestes de M. de Beaumont. Il ne fut pas long à découvrir ses
menées contre mon mari et ses liaisons avec tous les anciens terroristes
de la ville, ainsi que ses relations avec André Dumont, sous-préfet
d'Abbeville.
M. de La Tour du Pin résolut de se débarrasser de lui. Il le fit mander
dans son cabinet. Une fois en sa présence, il lui déclara que sa
conduite était connue; que la tranquillité de la ville était compromise;
que, comme préfet, il en avait la responsabilité; qu'il entendait que
dans une heure il eût quitté Amiens, et que dans deux heures il fût hors
du département. Il ajouta que s'il ne se soumettait pas de bonne grâce,
deux gendarmes convoqués dans son antichambre allaient s'assurer de sa
personne. Notre homme fut si surpris de cette déclaration, qu'il n'osa
pas résister.
En même temps, mon mari prescrivait à Humbert de partir pour Paris, afin
de recueillir des nouvelles. Mon fils était à Amiens depuis quinze
jours. Chassé de sa sous-préfecture par les Wurtembergeois, il s'était
réfugié auprès de nous pour prendre quelque soin de sa santé, compromise
à la suite d'une pleurésie contractée à Sens et dont il était fort
malade quand l'ennemi s'approcha de cette ville. Voulant, à tout prix,
éviter d'être fait prisonnier, il avait au dernier moment quitté Sens au
milieu de la nuit, suivi de deux soldats malades qu'il avait recueillis
et soignés à la sous-préfecture. Il se fit hisser sur un cheval, un des
soldats monta en croupe pour le soutenir, et il partit ainsi par la
route de Melun, où il arriva presque mourant. Les deux militaires lui
prodiguèrent tant de soins, qu'au bout de deux jours ils purent le
mettre dans une voiture et le transporter à Paris, chez Mme d'Hénin, où
il acheva de se guérir. De là, il vint à Amiens nous rejoindre. Pour
récompenser ses deux sauveurs, il les fit entrer dans la garde. Il
devait plus tard les retrouver à Gand.
Humbert arriva à Paris, chez M. de Talleyrand, au moment où celui-ci
recevait comme hôte l'empereur Alexandre. Il passa la nuit sur une
banquette que M. de Talleyrand lui avait désignée, en lui enjoignant de
n'en pas bouger, afin de le trouver sous sa main quand il jugerait à
propos de le faire repartir pour Amiens. À 6 heures du matin, M. de
Talleyrand lui frappa sur l'épaule. Humbert le vit coiffé et habillé:
«Partez, lui dit-il, avec une cocarde blanche, et criez: Vive le roi!»
Humbert n'était pas bien sûr d'être éveillé. Se secouant, il partit
néanmoins, et arriva à Amiens, où la nouvelle des événements avait déjà
pénétré, et où M. de La Tour du Pin ne savait trop s'il convenait de
l'accueillir ou de la repousser. Mais la voix publique ne tarda pas à se
faire entendre. Les réquisitions, les gardes d'honneur, etc., avaient
exaspéré toutes les classes. La crainte de l'étranger portait le trouble
à son comble. Dans un moment, comme par une commotion électrique, les
cris de: «Vive le roi!» sortirent de toutes les bouches. On se précipita
dans la cour de la préfecture pour réclamer des cocardes blanches, dont
Humbert, en quittant Paris, avait rempli tous les coffres de sa calèche.
La provision en fut bientôt épuisée. J'en réservai néanmoins
suffisamment pour le corps d'officiers, qui vint avec Le Termelier, leur
brave major, en tête, les recevoir de ma main. Leurs physionomies,
néanmoins, démentaient la sincérité de cette démarche, qu'ils faisaient
à contre-coeur. Un seul d'entre eux, âgé, avec la moustache blanche, me
dit tout bas: «Je la reprends avec plaisir.» Les plus jeunes étaient
mornes et tristes. Il leur semblait que la gloire leur échappait.
Dans la journée, quand le bruit de l'arrivée de Louis XVIII se répandit,
on commença à nous courtiser, M. de La Tour du Pin et moi. Quelques
jours après, lorsqu'on apprit que le préfet partait pour Boulogne pour
aller au-devant du roi, que Sa Majesté s'arrêterait à Amiens et qu'elle
coucherait à la préfecture, un grand nombre de personnes vinrent
m'offrir des objets de toute nature susceptibles d'orner ou d'embellir
la maison: qui des pendules, qui des vases, des tableaux, des fleurs,
des orangers.
M. de Duras, entrant d'année[211], avait traversé la ville pour aller
au-devant du roi à Boulogne. Malgré tant de bouleversements, il avait
conservé tous les préjugés, toutes les haines, toutes les petitesses,
toutes les rancunes d'autrefois, comme s'il n'y avait pas eu de
révolution, et répétait certainement dans son for intérieur ce propos
que nous lui avions entendu tenir dans sa jeunesse, quoiqu'il l'ait
désavoué depuis: «Il faut que la canaille sue.»
M. de Poix s'était aussi mis en route pour Boulogne, mais il s'arrêta à
Amiens, fort préoccupé de la réception que lui ferait le roi, à cause de
Juste de Noailles, son fils, chambellan de l'Empereur, et de sa
belle-fille, dame du palais de l'Impératrice. J'eus beau lui dire que,
comme dans tant d'autres familles, il avait payé une terrible dette à la
Révolution, dont son père et sa mère avaient été les victimes, cela ne
le rassurait pas. Mais le temps me manquait pour relever son courage, et
je confiai à ma fille[212] le soin de le sermonner, tandis que
j'ordonnais l'arrangement de la table de vingt-cinq couverts que le roi
devait honorer de sa présence. Je me trouvai dans la salle à manger,
lorsqu'un monsieur y entra et dit quelques mots à mon valet de chambre
sur un ton qui me déplut. M'étant approchée, je lui demandai sans façon
de quoi il se mêlait. Il voulut m'en imposer, en déclarant qu'il
appartenait à la suite du roi. Sa surprise fut grande quand il dut
constater que j'étais décidée à rester maîtresse chez moi et peu
disposée à l'y laisser commander. Il s'en alla en grommelant. C'était M.
de Blacas.
Un mot de M. de La Tour du Pin m'avait annoncé que le roi l'avait reçu
avec beaucoup de bonté, et qu'il logerait à la préfecture avec Mme la
duchesse d'Angoulême. Tout était prêt à l'heure dite. Douze jeunes
demoiselles de la ville, à la tête desquelles se trouvait ma fille
Cécile, avec sa délicieuse figure de quatorze ans, attendaient pour
présenter des bouquets à Madame.
La voiture dans laquelle avaient pris place le roi et Madame fut traînée
par la compagnie des meuniers d'Amiens, qui revendiquèrent cet ancien
privilège. Ces braves gens, au nombre de cinquante à soixante, tous
vêtus de neuf, à leurs frais, en drap gris blanc, avec de grands
chapeaux de feutre blanc, menèrent d'abord la voiture royale à la
cathédrale, où l'évêque entonna le _Te Deum_. On avait tenu fermées les
portes de l'église, et on ne les ouvrit que lorsque le roi fut assis
dans son fauteuil au pied de l'autel. Alors on entendit comme le bruit
d'une inondation, et dans moins d'une minute, cette église immense fut
remplie au point qu'un grain de poussière ne serait pas tombé à terre.
En pensant, à l'heure actuelle, à la masse de sottises qui ont précipité
son frère[213] du trône, je ressens presque de la honte de l'émotion que
me causa la vue de ce vieillard remerciant Dieu de l'avoir ramené sur le
trône de ses pères. Madame se prosterna au pied de l'autel en fondant en
larmes, et tout mon coeur s'unit aux sentiments qu'elle devait éprouver.
Hélas! cette illusion ne dura pas vingt-quatre heures.
Les fariniers ramenèrent ensuite le roi à la préfecture, où il reçut les
corps constitués et toute la ville, hommes et femmes, avant le dîner,
avec cette grâce, cette présence d'esprit, ce charme spirituel qui le
distinguaient éminemment. À 7 heures, on se mit à table. Le dîner était
excellent, les vins parfaits, ce à quoi le roi fut singulièrement
sensible, et ce qui me valut beaucoup de compliments aimables. M. de
Blacas découvrit alors seulement que cette femme de préfet, avec qui il
avait cru pouvoir prendre, lui simple gentilhomme provençal, un ton
léger, se trouvait être une dame de l'ancienne cour. Il fut fort confus
de sa maladresse et m'entoura de mille cajoleries pour me faire oublier
son attitude première, sans néanmoins y réussir.