CHAPITRE XVI

I. M. de La Tour du Pin envoyé au congrès de Vienne.--Sa femme

l'accompagne jusqu'à Bruxelles et revient par Tournai et Amiens.--La

châsse de Saint-Éleuthère.--M. Alexandre de Lameth, préfet d'Amiens.--La

vie à Paris.--M. de Liedekerke décoré de la Légion d'honneur.--Le

ministre de l'Intérieur, abbé de Montesquiou.--II. André Dumont et sa

haine contre M. de La Tour du Pin.--Un libelle diffamatoire.--Les

bonnets brodés de Mme Bertrand.--La Cour et les menées

bonapartistes.--Mort de la petite-fille de Mme de Liedekerke. Celle-ci

part pour Vienne avec son mari.--Maladie d'Aymar.--Guérison

inespérée.--Origine de sa vocation artistique.--III. À la cour de Louis

XVIII.--Les honneurs et les entrées.--Le grand couvert de la

Saint-Louis.--Deux bals chez le duc du Berri.--Albertine de

Staël.--Wellington et l'abbé de Pradt.--IV. Confiance présomptueuse de

M. de Blacas.--Un déjeuner au Jardin Turc.--Nouvelle du débarquement de

Napoléon au golfe Juan.--Mme de La Tour du Pin prend la décision de

partir pour Bruxelles.--Chez M. Louis, ministre des finances.--Une nuit

d'impatience.--V. À Bruxelles.--Visite au roi de Hollande.--Le duc de

Berri dévalisé.--Séparation du congrès de Vienne.--Mission de M. de La

Tour du Pin auprès du duc d'Angoulême.

I

À l'époque où le congrès de Vienne fut décidé, je me trouvais un matin

dans le cabinet de M. de Talleyrand. M. de La Tour du Pin était allé à

Bruxelles pour assister au couronnement du nouveau roi[218] et remettre

ses lettres de créance. Il devait revenir dans un jour ou deux.

Je me préparais à quitter le cabinet du ministre des affaires

étrangères, et j'avais déjà la main sur le bouton de la porte pour

l'ouvrir, lorsqu'en regardant M. de Talleyrand, j'aperçus sur son visage

cette expression que je lui connaissais quand il voulait jouer quelque

bon tour de son métier: «Quand revient Gouvernet?» demanda-t-il.--«Mais,

demain,» répondis-je.--«Oh! dit-il, pressez son retour, parce qu'il doit

partir pour Vienne.»--«Pour Vienne, répliquai-je, et pourquoi?»--«Vous

ne comprenez donc rien. Il va ministre à Vienne, en attendant le

congrès, où il sera l'un des ambassadeurs.» Je m'écriai, mais il ajouta:

«C'est un secret. N'en parlez pas, et envoyez-le-moi dès qu'il descendra

de voiture.»

Je l'attendis impatiemment, gardant le secret de la bonne nouvelle,

excepté pour mon fils Humbert.

Cette nomination suscita beaucoup d'envieux à mon mari. Mme de Duras fut

outrée. Elle aurait voulu que M. de Chateaubriand, pour qui elle était

alors dans toute l'effervescence de sa passion, obtînt ce poste. Adrien

de Laval ne se consola même pas par la promesse de l'ambassade

d'Espagne, et tous de crier à l'abus, parce que mon mari conservait en

outre sa place de La Haye.

Nous décidâmes en famille, quoique j'éprouvasse un très vif chagrin, que

M. de La Tour du Pin partirait seul pour Vienne, et que je resterais à

Paris pour m'occuper du mariage d'Humbert. M. de La Tour du Pin écrivit

à Auguste, notre gendre, disposé déjà à embrasser la carrière

diplomatique dans son pays, pour l'engager à le suivre à Vienne en

qualité de secrétaire particulier ou simplement de voyageur, puisque,

redevenu sujet des Pays-Bas, il n'était plus Français. Nous pensâmes que

si, après le congrès, M. de La Tour du Pin restait à Vienne, nous

n'aurions pas de peine d'obtenir du roi des Pays-Bas d'attacher Auguste

à la légation de Vienne. Nous aurions alors été retrouver nos maris,

Charlotte et moi. Ces projets, comme beaucoup d'autres, furent

bouleversés par les événements publics et particuliers. Il fut toutefois

convenu que j'accompagnerais mon mari jusqu'à Bruxelles. Là, il

prendrait son gendre, et je ramènerais ma fille avec son enfant[219] à

Paris. Ce qui fut fait.

Avant de quitter Paris, où restait Humbert, je mis Aymar en pension chez

un maître, M. Guillemin, dans la rue Notre-Dame-des-Champs,

établissement sur lequel je possédais les meilleures attestations. De

plus, j'avais recommandé mon fils à la dame de la maison. Tout me

permettait de supposer qu'il serait bien soigné. On verra plus bas

comment ces gens répondirent à ma confiance.

Notre voyage de retour, de Bruxelles à Paris, se passa fort

agréablement, quoique je me sentisse fort triste et contrariée de

n'avoir pas accompagné M. de La Tour du Pin à Vienne. Rien cependant ne

me laissait prévoir que son absence dût être aussi longue qu'elle le fut

en réalité. De plus, l'assurance qu'on m'avait donnée que deux courriers

extraordinaires partiraient par semaine des Affaires étrangères, me

permettait d'espérer que je recevrais régulièrement des nouvelles aussi

fraîches que possible de mon mari.

Nous passâmes par Tournai, où nous visitâmes en détail les deux belles

fabriques de tapis et de porcelaines, ainsi que la cathédrale. Nous

vîmes là la superbe châsse de saint Éleuthère, qui venait d'être

déterrée du lieu--un jardin--où elle avait été cachée dès la toute

première invasion des Français. Notre voyage se continua par Amiens.

Nous restâmes deux jours dans cette ville pour régler quelques affaires

de mobilier avec M. Alexandre de Lameth, qui venait d'être nommé préfet

pour succéder à M. de La Tour du Pin. Ma fille Charlotte était douée

d'un esprit vif et pénétrant. Elle découvrait vite le côté faible de

ceux qui l'entouraient, et avait un talent tout particulier pour mettre

en lumière les prétentions et les ridicules des gens. Elle encouragea

méchamment Alexandre de Lameth à manifester la très haute opinion qu'il

avait de lui-même, ce qui nous procura le spectacle d'une véritable

comédie pendant les deux jours que nous passâmes à Amiens.

À notre arrivée à Paris, nous y trouvâmes des nouvelles de nos

voyageurs. Je m'installai dans mon appartement, et Charlotte prit

possession des chambres précédemment occupées par son père.

Je la menais chez les personnes de ma connaissance. Chaque jour nous

allions ensemble faire des visites aux filles de Mme de Duras--c'était

le but de nos promenades du matin--ou passer nos soirées chez elles.

L'une, Félicie, avait épousé le jeune Léopold de Talmond; l'autre,

Clara, logeait aux Tuileries avec sa mère. Ma fille Cécile était trop

jeune encore--elle n'avait pas quinze ans--pour aller dans le monde.

Toutes ses matinées étaient consacrées à des leçons, et elle ne sortait

le soir que pour nous accompagner soit chez Mme d'Hénin, notre tante,

soit chez Mme de Duras, quand elle n'avait pas de soirée.

Le général Dupont, fort dévoué à mes intérêts, à titre d'ancien aide de

camp de mon père, fit donner la croix de la Légion d'honneur à Auguste,

en récompense de ses bons services comme sous-préfet d'Amiens, au moment

de la Restauration. Je la lui envoyai à Vienne, ce qui lui causa un

grand plaisir.

Régulièrement, il eût dû obtenir cette distinction sur la proposition de

l'abbé de Montesquiou, alors ministre de l'Intérieur. Mais je n'étais

nullement en faveur auprès de lui, et il m'aurait donc été désagréable

d'avoir recours à son intervention. Je n'avais d'ailleurs aucune raison

personnelle de le faire, car ni mon mari dans la diplomatie, ni mon fils

dans l'armée, ne dépendaient de son ministère. M. de Montesquiou avait

repris, avec l'habit, le maintien ecclésiastique; mais je ne pouvais

oublier que je l'avais vu au spectacle, vêtu d'un gilet rose, riant de

tout son coeur des farces de Brunet[220], et son attitude nouvelle me

paraissait ridicule et affectée. De plus, à la suite d'une circonstance

que je vais conter, nous étions assez mal ensemble.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 69 / 74 题