Ma tante, Mme d'Hénin, était installée pour l'automne au château de
Mouchy, près de Beauvais, chez son amie la princesse de Poix. Mme de
Duras s'y trouvait également avec ses filles, et on m'invita à y venir
passer quelques jours. M. de La Tour du Pin m'engagea à accepter, et me
demanda de passer par Paris en revenant, pour voir M. de Talleyrand et
recueillir quelques nouvelles. M. de Talleyrand lui avait fait remettre
un billet par Merlin de Thionville. Mais ce billet était si
amphigourique, la réputation du porteur était si mauvaise, que mon mari,
éloigné de toute intrigue, se souciait peu d'être entraîné, malgré lui,
dans quelque aventure par M. de Talleyrand qui ne répugnait à rien, et
qui mettait volontiers en avant les gens, quitte à les abandonner
ensuite pour se sauver lui-même.
Je partis donc pour Mouchy, où je demeurai trois jours. J'y arrivai deux
heures avant dîner, et après avoir été voir la bonne princesse de Poix
et ma tante, je montai chez Mme de Duras. Je la trouvai de très mauvaise
humeur, et déjà brouillée avec son gendre, Léopold de Talmond[205], à la
suite de plusieurs scènes ridicules. Ils en étaient arrivés à s'écrire
des lettres d'explications de quatre pages, _from my own
apartment_[206], comme dit _le Spectateur_. Elle entama le détail de ses
griefs, puis me montra une lettre de Léopold, du matin même, dont la
lecture me convainquit qu'il avait raison d'un bout à l'autre. Je le lui
dis avec la franchise d'une amitié tendre et sincère. Sa colère se
tourna alors contre moi, et les deux jours de mon séjour à Mouchy, je
les employai à lui faire entendre raison, ce à quoi je ne réussis pas.
Mme de Poix, fort ennuyée des scènes que faisait Mme de Duras dans le
salon, à table et devant les domestiques, perdit l'espoir de les voir
cesser quand je lui avouai que mon crédit y avait échoué.
Je partis un matin, après déjeuner, pour retourner à Amiens, en passant
par Paris. Ne voulant pas y coucher, je descendis dans l'appartement de
M. de Lally, qui était à Mouchy.
Après le temps nécessaire pour faire une légère toilette, j'allai chez
M. de Talleyrand, que je trouvai dans sa chambre, et seul. Il me reçut,
comme toujours, avec cette grâce familière et aimable dont il ne s'est
jamais départi à mon égard. On a dit de lui beaucoup de mal--il en
méritait peut-être davantage, quoiqu'on ne soit pas toujours tombé
juste,--et on aurait pu lui appliquer le mot de Montesquieu sur César:
«Cet homme qui n'avait pas un défaut, quoiqu'il eût bien des
vices[207].» Eh! bien, malgré tout, il possédait un charme que je n'ai
rencontré chez aucun autre homme. On avait beau s'être armé de toutes
pièces contre son immoralité, sa conduite, sa vie, contre tout ce qu'on
lui reprochait, enfin, il vous séduisait quand même, comme l'oiseau qui
est fasciné par le regard du serpent.
Notre conversation, ce jour-là, n'eut rien de particulièrement
remarquable. Seulement je trouvai qu'il répétait avec une certaine
affectation que M. de La Tour du Pin était _bien, très bien_, à Amiens.
Je lui fis part de mon intention de partir le lendemain matin. Il me dit
de n'en rien faire. L'Empereur était attendu précisément dans la journée
du lendemain, il le verrait, viendrait me trouver en sortant de chez
lui, et me laisserait savoir pour quelle heure je pourrais commander mes
chevaux de poste, ce qui ne serait certainement pas avant 10 heures du
soir.
Je rentrai chez moi fort ennuyée d'être retenue encore vingt-quatre
heures à Paris. Après avoir écrit à mon mari pour l'informer de ce
retard, je tâchai d'occuper ma journée du lendemain en allant déjeuner
chez ma bonne amie Mme de Maurville, et en faisant quelques visites.
Paris m'avait paru morne, mais avant qu'il fît nuit, j'entendis quelques
coups de canon qui annonçaient l'arrivée de l'Empereur. Le grand homme
rentrait dans sa capitale, mais il y était suivi par l'ennemi!
À 10 heures, mes chevaux étaient attelés et attendaient à ma porte. Le
postillon commençait à s'impatienter, moi aussi, lorsqu'à 11 heures
arriva M. de Talleyrand: «Quelle folie de partir par ce froid, dit-il,
et en calèche encore! Mais où êtes-vous donc ici?»--«Chez Lally.»
Prenant alors une bougie sur la table, il se mit à regarder les gravures
pendues dans de beaux cadres autour de la chambre: «Ah! Charles II[208],
Jacques II[209], c'est cela!» Et il remit le flambeau sur la table. «Mon
Dieu! m'écriai-je, il est bien question de Charles II, de Jacques II!
Vous avez vu l'Empereur. Comment est-il? que fait-il? que dit-il après
une défaite?»:--«Oh! laissez-moi donc tranquille avec votre Empereur.
C'est un homme fini.»--«Comment fini? fis-je. Que voulez-vous
dire?»--«Je veux dire, répondit-il, que c'est un homme qui se cachera
sous son lit!» Cette expression, sur le moment, ne me surprit pas autant
qu'après la suite de notre conversation. Je connaissais, en effet, la
haine et la rancune de M. de Talleyrand contre Napoléon, mais jamais je
ne l'avais encore entendu s'exprimer avec une telle amertume. Je lui fis
mille questions auxquelles il répondit par ces seuls mots: «Il a perdu
tout son matériel... Il est à bout. Voilà tout.» Puis, fouillant dans sa
poche, il en tira un papier imprimé en anglais et, tout en mettant deux
bûches dans le feu, ajouta: «Brûlons encore un peu du bois de ce pauvre
Lally. Tenez, comme voue savez l'anglais, lisez-moi ce passage-là.» En
même temps, il m'indiqua un assez long article marqué au crayon, à la
marge. Je prends le papier et je lis:
_Dîner donné par le prince régent[210] à Mme la duchesse d'Angoulême_.
Je m'arrête, je lève les yeux sur lui, il a sa mine impassible: «Mais
lisez donc, dit-il, votre postillon s'impatiente.» Je reprends ma
lecture. L'article donnait la description de la salle à manger, drapé en
satin bleu de ciel avec des bouquets de lis, du surtout de table tout
orné de cette même fleur royale, du service de Sèvres représentant des
vues de Paris, etc... Arrivée au bout, je m'arrête, je le regarde
stupéfaite. Il reprend le papier, le plie lentement, le remet dans sa
vaste poche et dit, avec ce sourire fin et malin que seul il possédait:
«Ah! que vous êtes bête! À présent partez, mais ne vous enrhumez pas.»
Et, sonnant, il dit à mon valet de chambre: «Faites avancer la voiture
de madame.» Il me quitte alors et me crie en mettant son manteau: «Vous
ferez mille amitiés à Gouvernet de ma part. Je lui envoie cela pour son
déjeuner. Vous arriverez à temps.»
J'atteignis de si bonne heure Amiens que M. de La Tour du Pin n'était
pas encore levé. Sans perdre un instant, je lui raconte la conversation
ci-dessus, qui m'avait préoccupée toute la nuit au point de m'empêcher
de dormir. Il y trouva l'explication de certaines phrases embarrassées
de Merlin de Thionville, et me recommanda de garder le secret le plus
absolu sur ce que j'avais appris, car si c'était par de pareils moyens,
dit-il, que les Bourbons prétendaient monter sur le trône, ils n'y
resteraient pas longtemps.