I. La société d'Amiens.--La préfecture.--Nos relations dans le
voisinage.--Les talents de Cécile.--Les réquisitions, les levées
d'hommes et les gardes d'honneur.--Le général Dupont.--Apparition des
Cosaques.--Merlin de Thionville et l'enrôlement des prisonniers.--II.
Course à Mouchy.--Les démêlés de Mme de Duras et de son gendre Léopold
de Talmond.--«Un homme qui n'avait pas un défaut quoiqu'il eut bien des
vices».--Conversation avec M. de Talleyrand.--Sa haine contre
Napoléon.--III. L'auditeur au Conseil d'État de Beaumont.--Ses intrigues
à Amiens et son expulsion du département.--La fuite d'Humbert de
Sens.--Dans l'antichambre de M. de Talleyrand.--«Vive le roi!»--La
distribution des cocardes blanches.--La Révolution biffée de
l'histoire.--Préparatifs de réception du roi.--M. de Blacas.--Les
meuniers d'Amiens.--Le _Te Deum_.--Le roi sensible à la bonté du
dîner.--IV. Procédés peu aimables de la duchesse d'Angoulême.--Le
dévouement de Mme de Maussion.--Une fête chez le prince de
Schwarzenberg.--M. de la Tour du Pin rentre dans la diplomatie.--Humbert
est nommé lieutenant des mousquetaires noirs.
I
Ce fut au mois d'avril 1813 que nous arrivâmes à Amiens, où nous étions
destinés à voir se dérouler des événements auxquels nous étions loin de
nous attendre. Nous y trouvâmes notre beau-frère, le marquis de Lameth,
dont l'amitié nous avait déjà ménagé une réception très favorable de la
part de la noblesse et des gens en vue de la ville, jusqu'alors fort
mécontents de leurs préfets.
Les autorités étaient assez mal composées. Au chef-lieu, l'un des hauts
fonctionnaires, le receveur général, un régicide, venait de se suicider.
On l'avait remplacé par son gendre, M. d'Haubersaert. Un magistrat, M.
de La Mardelle, procureur général, ancien officier de hussards, se
comportait comme s'il n'avait pas changé d'état. Les présidents étaient
tout à fait communs. Leurs femmes se faisaient remarquer par des
tournures grotesques, des manières ridicules. Elles appelaient en public
leurs maris _ma poule_ ou _mon rat_. Comme général commandant la
division nous avions M. d'Aigremont. Sa femme était jolie et assez bonne
enfant. Un tel milieu ne pouvait convenir ni à Charlotte, ni à moi, et
dès le début de mon séjour, je m'arrangeai pour ne composer ma société
que des gens considérables de l'endroit. Le dépôt du régiment des
chasseurs de la garde tenait garnison à Amiens. Le major, M. Le
Termelier, homme très agréable et de la meilleure compagnie, le
commandait. La famille de Bray, négociants très considérés d'Amiens,
firent aussi partie de nos relations, ainsi que plusieurs autres
personnes dont j'ai malheureusement oublié les noms.
La maison affectée à la préfecture était charmante. Elle venait d'être
remeublée à neuf, avec élégance et avec luxe. Le rez-de-chaussée
comprenait un appartement complet, où je me logeai avec mon mari. À côté
se trouvait aussi le cabinet du préfet, communiquant avec les bureaux.
Le tout donnant sur un magnifique jardin de sept à huit arpents, bien
planté. Cela nous procurait presque le plaisir d'être à la campagne.
Les premiers jours de l'été se passèrent très agréablement. Nous allions
souvent dîner dans les environs, chez des voisins qui y résidaient
pendant la belle saison: Mme d'Hauberville, les Rougé, un M. de Vismes,
le marquis de Lameth. Ma fille Cécile, âgée à cette époque de treize
ans, possédait déjà un talent distingué en musique, en même temps qu'une
voix charmante et très étendue. Je lui avais donné, pendant les cinq ans
que nous avions passés à Bruxelles, un excellent maître d'italien.
Originaire de Rome et ne sachant pas le français, il avait habitué ma
fille à parler le bel idiome romain. Elle s'exprimait dans cette langue
avec facilité. Charlotte et elle faisaient en outre des lectures non
seulement en italien, mais également en anglais. Nous nous trouvions
très bien établis à Amiens, quand nous commençâmes à entendre gronder
l'orage. On était si confiant dans la fortune de Napoléon, que l'idée ne
venait à personne d'admettre qu'il eût d'autre ennemi à craindre que les
frimas qui lui avaient été si fatals pendant la campagne de Russie.
Cependant, après la bataille de Leipzig, commencèrent les réquisitions,
les levées d'hommes et l'organisation des gardes d'honneur. Cette
dernière mesure jeta la désolation dans les familles.
M. de La Tour du Pin eut besoin, dans cette circonstance, de toute sa
fermeté. Il servait le gouvernement de bonne foi, et la pensée de la
restauration n'avait pas encore surgi dans son esprit. Il ne la
prévoyait ni ne la désirait. Toutes les fautes et tous les vices, causes
de la première Révolution, lui étaient encore trop présents à la mémoire
pour qu'il pût écarter la crainte de voir la famille royale exilée
ramener avec elle, par faiblesse, des abus de tous genres. Le mot si
bien justifié: «Ils n'ont rien oublié, ni rien appris!» revenait souvent
à sa pensée. Cependant il tâchait, autant que possible, d'apporter des
adoucissements dans l'application de l'organisation des gardes
d'honneur. C'était parmi les gens riches qu'on trouvait le plus de
résistance à certaines mesures, et je lui ai souvent entendu répéter:
«Ils donnent plus volontiers leurs enfants que leur argent.» Dans une
ville de fabriques de laines, comme Amiens, les réquisitions étaient
très pesantes, et mon mari redoutait surtout l'avidité et la friponnerie
des réquisitionnaires.
Le canon de Laon, que nous entendîmes à Amiens, nous donna la première
pensée de l'envahissement du territoire. Quelques jours plus tard, M.
d'Houdetot, le préfet de Bruxelles, fuyant devant l'invasion, entra un
soir dans notre salon au moment même où le receveur général, M.
d'Haubersaert, qui voyait tout en beau, nous disait qu'il venait de
recevoir une lettre de Bruxelles, et que la Belgique était à l'abri d'un
coup de main.
Bientôt après, on signala l'apparition d'un corps de Cosaques, commandé
par le général Geismar, dans les plaines aux environs de la ville. C'est
à cette époque que passa à Amiens le général Dupont, sous l'escorte de
gendarmes. Il avait d'abord été transféré du château de Joux, où
Napoléon l'avait fait enfermer après la capitulation de Baylen, à la
citadelle de Doullens. On le conduisait maintenant à Tours, afin qu'il
ne fût pas délivré par les alliés. Il n'alla pas plus loin que Paris, et
la sévérité dont il avait été l'objet fit sa fortune.
Les Cosaques s'approchèrent si près d'Amiens qu'on les voyait du clocher
de la cathédrale. L'escadron de chasseurs en garnison dans la ville,
commandé par notre aimable major, se porta au-devant d'eux, et leur en
imposa si bien qu'ils ne reparurent plus.
Ma fille Charlotte attendait le moment de ses couches, et nous n'osâmes
pas hasarder de la laisser à la préfecture, dans la pensée que si la
ville était prise, la maison du préfet serait une des premières livrées
au pillage. Nous l'établîmes dans un appartement, obligeamment mis à
notre disposition, avec sa soeur Cécile et toi-même, mon cher fils[204].
On y transporta également la plus grande partie des effets que nous
avions à la préfecture, où je restai avec mon mari.
Un soir, un homme qui nous était inconnu arriva de Paris. C'était Merlin
de Thionville. Il avait reçu la mission, disait-il, de former un corps
franc, et possédait un ordre du ministre de la police, Rovigo, pour
enrôler dans les prisons tous les individus qui n'y étaient pas détenus
pour crime capital. Il emmena tous ces vauriens, dont on n'entendit plus
parler.