IV

Je repartis pour Bruxelles, où je désirais vivement retrouver mes

enfants et où j'avais d'ailleurs mille choses à faire. M. de La Tour du

Pin passa par Amiens pour préparer notre installation. Il vint ensuite

me rejoindre, avec mon cher Humbert, de retour de Florence, et qui avait

reçu à Paris sa nomination à la sous-préfecture de Sens. Qui aurait

prévu, à ce moment, que dix mois plus tard, il en serait chassé par les

Wurtembergeois.

Lorsque M. de La Tour du Pin arriva de Bruxelles, dans les derniers

jours de mars, il me trouva établie avec mes enfants chez le marquis de

Trazegnies, qui nous avait offert une bonne et cordiale hospitalité. M.

d'Houdetot avait annoncé, sans délicatesse, qu'il prendrait possession

de la préfecture le surlendemain même du jour de mon retour à Bruxelles.

Je désirais qu'il ne trouvât aucun vestige de notre séjour de cinq ans

dans la maison qu'il allait habiter. Tout ce qui nous appartenait était

emballé et parti. Quant au mobilier de la préfecture, chaque objet avait

été remis à la place désignée par l'inventaire. Rien ne manquait. M.

d'Houdetot prit de l'humeur de cette exactitude, et fut plus sensible

encore aux regrets que toutes les classes exprimaient hautement du

déplacement de M. de La Tour du Pin. Il chercha un prétexte pour

retourner à Gand et y demeurer jusqu'après notre départ, fixé au 2

avril. Ma fille devait se marier le 1er[201]. Mon mari pouvait dire,

comme Guzman[202]:

J'étais maître en ces lieux, seul j'y commande encore.

Il fit donc venir le chef de la police, M. Malaise, et l'engagea à

empêcher qu'il n'y eût quelque manifestation trop prononcée de la part

du peuple lors du mariage de notre fille. Le maire, le duc d'Ursel, fixa

dans le même but une heure avancée de la soirée, 10 heures et demie,

pour le mariage à la municipalité. Cela n'empêcha pas le peuple de se

porter en foule dans toutes les rues où nous devions passer et à l'Hôtel

de Ville, brillamment illuminé. On n'entendait que des phrases de regret

et de bienveillance à l'adresse de M. de La Tour du Pin. Lorsque nous

revînmes, après le mariage à l'Hôtel de Ville, chez Mme de Trazegnies,

nous trouvâmes tous les salons du rez-de-chaussée éclairés, et établie

dans la rue, sous les fenêtres, pour nous donner une sérénade, une

troupe nombreuse composée de tous les musiciens de la ville. Mon mari

fut, comme de raison, fort sensible à ces manifestations de la

bienveillance publique.

Le lendemain, ma fille se maria dans la chapelle particulière du duc

d'Ursel. Après un beau déjeuner de parents et d'amis, elle partit avec

son mari pour Noisy[203], où son beau-père l'avait précédée de quelques

heures. Je la conduisis jusqu'à Tirlemont. Ce fut une cruelle

séparation. Il fallait cependant que je parusse heureuse!... J'étais

bien loin de l'être!... Mon gendre, peu de temps auparavant, avait été

nommé sous-préfet du chef-lieu, à Amiens. Nous ne devions donc pas,

grâce au ciel, être longtemps loin l'une de l'autre, Charlotte et moi.

Jusqu'ici, je n'ai plus parlé de M. de Chambeau, notre ami et notre

compagnon d'infortune pendant notre émigration en Amérique. Il était

rentré en possession de quelque peu de la fortune qui devait lui revenir

et avait passé à Bruxelles la plus grande partie de ses jours de

loisirs. Ses affaires, en effet, l'obligeaient à faire de longs séjours

dans le midi de la France. Depuis un an, il occupait à Anvers un emploi

temporaire, il est vrai, mais qui lui assurait de l'avancement. Quand il

apprit la catastrophe qui nous éloignait si précipitamment de Bruxelles,

il arriva aussitôt, connaissant le mauvais état de nos affaires, chez M.

de La Tour du Pin et lui dit: «Vous mariez votre fille et vous perdez

votre place. J'ai 60.000 francs en valeurs, je vous les apporte. Usez-en

comme des vôtres.» Il assista au mariage de Charlotte, dont il était le

parrain.

Au moment où j'écris ces lignes, à Pise, au commencement de 1845, je ne

sais plus rien de cet excellent homme. Je l'ai revu il y a dix ans à

Paris. À cette époque, installé dans une petite maison de campagne à

Épinay, il était tout entier subjugué par deux jeunes servantes qui

avaient acquis un fâcheux empire sur sa vieillesse. Elles ont pris soin

d'empêcher qu'il ne se rapprochât de nous. Notre pauvre ami n'existe

probablement plus.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 64 / 74 题