M. de La Tour du Pin était allé à Nivelles assister au tirage de la
conscription ou, pour mieux dire, à une nouvelle levée d'hommes
nécessitée par la continuation de la guerre que l'Empereur avait
entreprise. Je me trouvais seule chez moi avant le déjeuner, lorsque je
vis entrer le secrétaire général de la préfecture, la figure renversée,
qui m'apprit que le courrier de Paris venait d'apporter la destitution
de mon mari et son remplacement par M. d'Houdetot, préfet de Gand.
Cette nouvelle m'atteignit comme un coup de foudre, car j'y vis, dans le
premier moment, une cause de rupture pour le mariage de ma fille.
Cependant, je résolus de ne pas céder sans combattre, et me décidai,
sans attendre M. de La Tour du Pin, à qui j'envoyai un courrier, de
partir sur l'heure pour Paris. Je dois à M. de Liedekerke[198] de
déclarer qu'il monta chez moi avec un empressement, et une chaleur qui
doivent le surprendre maintenant, s'il se rappelle cette circonstance,
pour me conjurer, de ne rien changer à nos projets.
Je laissai ma tante et Mme de Maurville emballer tout ce qui nous
appartenait dans la préfecture, et à 4 heures je me mettais en route
pour Paris. J'avais eu tant de choses à faire et à régler, en deux
heures, que j'étais déjà fatiguée lorsque je partis. La nuit passée dans
une mauvaise chaise de poste et l'anxiété causée par notre nouvelle
position, me causèrent une fièvre assez forte, avec laquelle j'arrivai à
Paris à 10 heures du soir, le lendemain. Je descendis chez Mme de Duras,
que je trouvai sortie. Ses filles venaient de se coucher. Elles se
levèrent et envoyèrent chercher leur mère. Celle-ci, en rentrant, me
trouva couchée sur son canapé, exténuée de fatigue. La place lui faisait
défaut pour me loger. Mais elle avait les clefs de l'appartement du
chevalier de Thuisy, notre ami commun. Ma femme de chambre et le
domestique qui m'avaient suivie, allèrent m'y préparer un lit, dans
lequel je me réfugiai aussitôt, sans y trouver le repos dont j'avais un
grand besoin. Mme de Duras vint le lendemain de bonne heure avec
Auvity[199], qu'elle avait envoyé chercher. Il me trouva encore beaucoup
de fièvre. Mais je lui déclarai qu'il fallait me remettre sur pied coûte
que coûte et que je devais être en état de me rendre Versailles avant le
soir. Il me donna alors une potion calmante qui me fit dormir jusqu'à 5
heures. Je ne sais dans quel état de santé je me trouvais. En tout cas,
je ne m'en occupai guère.
Je fis venir une voiture de remise, et, vêtue d'une toilette fort
élégante, j'allai chercher Mme de Duras. Nous partîmes ensemble pour
Versailles. L'Empereur était à Trianon. Nous descendîmes dans une
auberge, rue de l'Orangerie, où on nous installa ensemble dans un
appartement. J'ouvris aussitôt mon écritoire. Mme de Duras, à qui
j'avais confié seulement mon désir d'avoir une audience de Sa Majesté,
me voyant prendre une belle grande feuille de papier, puis copier un
brouillon que j'avais retiré de mon portefeuille, me dit: «À qui
écrivez-vous donc?»--«À qui? répliquai-je, mais à l'Empereur
apparemment. Je n'aime pas les petits moyens.»
La lettre écrite et cachetée, nous remontâmes en voiture pour aller la
porter à Trianon. Là, je demandai le chambellan de service. J'avais pris
la précaution de préparer pour lui un petit billet. Le bonheur voulut
que ce fût Adrien de Mun, qui était fort de mes amis. Il s'approcha de
la voiture et me promit qu'à 10 heures, quand l'Empereur viendrait au
thé de l'Impératrice, il lui remettrait ma lettre. Il tint sa promesse,
et fut aussi satisfait que surpris quand, en regardant l'adresse,
Napoléon dit, se parlant à lui-même: «Mme de La Tour du Pin écrit fort
bien. Ce n'est pas la première fois que je vois son écriture.» Ces
paroles confirmèrent mes soupçons que certaine lettre, écrite à Mme
d'Hénin, qui ne la reçut jamais, et dans laquelle je lui racontais,
assez plaisamment, le plan de campagne imaginé par l'archevêque de
Malines pour remplacer celui de lord Chatham, avait été saisie avant
d'arriver à destination[200].
Après notre course à Trianon, nous revînmes à notre hôtel. Vers 10
heures du soir, comme nous étions, Claire et moi, à discuter si j'aurais
mon audience _oui_ ou _non_, le garçon de l'auberge, qui jusqu'alors
nous considérait comme de simples mortelles, ouvrit la porte tout effaré
et s'écria:
«--De la part de l'Empereur!»
Au même moment, un homme fort galonné entrait en disant:
«--Sa Majesté attend Mme de La Tour du Pin demain à 10 heures du matin.»
Cette heureuse nouvelle ne troubla pas mon sommeil, et le lendemain
matin, après avoir avalé un grand bol de café que Claire avait fabriqué
de ses propres mains, pour me réveiller l'esprit, disait-elle, je partis
pour Trianon. On me fit attendre dix minutes dans le salon qui précédait
celui où Napoléon recevait. Personne ne s'y trouvait, ce dont je fus
bien aise, car j'avais besoin de ce moment de solitude pour fixer le
cours de mes pensées. C'était un événement assez important dans la vie
qu'une conversation en tête à tête avec cet homme extraordinaire, et
cependant je déclare ici dans toute la vérité de mon coeur, peut-être
avec orgueil, que je ne me sentais pas le moindre embarras.
La porte s'ouvrit; l'huissier, par un geste, me fit signe d'entrer, puis
en referma les deux battants sur moi. Je me trouvai en présence de
Napoléon. Il s'avança à ma rencontre et dit d'un air assez gracieux:
«--Madame, je crains que vous ne soyez bien mécontente de moi.»
Je m'inclinai en signe d'assentiment, et la conversation commença. Je ne
saurais au bout de tant d'années, ayant perdu la relation que j'avais
écrite de cette longue audience, qui dura cinquante-neuf minutes à la
pendule, me souvenir de tous les détails de l'entretien. L'Empereur
chercha, en résumé, à me prouver qu'il avait _dû_ agir comme il l'avait
fait. Alors, je lui peignis en peu de mots l'état de la société de
Bruxelles, la considération que mon mari y avait acquise, à l'encontre
de tous les préfets précédents, la visite de Réal, la sottise du général
Chambarlhac et de sa femme, religieuse défroquée, etc... Tout cela fut
débité rapidement, et, comme j'étais encouragée par des airs
d'approbation, je finis par annoncer à l'Empereur que ma fille allait
épouser un des plus grands seigneurs de Bruxelles. Sur ce, il
m'interrompit, posa sa belle main sur mon bras, et me dit:
«--J'espère que cela ne fera pas manquer le mariage, et, dans ce cas,
vous ne devriez pas le regretter.»
Puis tout en parcourant de long en large ce grand salon où je le suivais
en marchant à ses côtés, il prononça ces paroles--c'est la seule fois
peut-être qu'il les ait proférées dans sa vie, et le privilège m'était
réservé de les entendre:
«--_J'ai eu tort. Mais comment faire?_»
Je répliquai:
«--Votre Majesté peut le réparer.»
Alors il passa la main sur son front, et dit:
«--Ah! il y a un travail sur les préfectures; le Ministre de l'Intérieur
vient ce soir.»
Il nomma ensuite quatre ou cinq noms de départements, et ajouta:
«--Il y a Amiens. Cela vous conviendrait-il?»
Je répondis sans hésiter:
«--Parfaitement, Sire.»
«--Dans ce cas, c'est fait, dit-il. Vous pouvez aller l'apprendre à
Montalivet.»
Et avec ce charmant sourire dont on a tant parlé:
«--À présent, m'avez-vous pardonné?»
Je lui répondis de mon meilleur air:
«--J'ai besoin aussi que Votre Majesté me pardonne de lui avoir parlé si
librement.»
«--Oh! vous avez très bien fait.»
Je lui fis la révérence, et il s'approcha de la porte pour me l'ouvrir
lui-même.
Je retrouvai, en sortant, Adrien de Mun et Juste de Noailles, qui me
demandèrent si j'avais arrangé mes affaires. Je leur répondis seulement
que l'Empereur avait été très aimable pour moi. Sans perdre de temps, je
remontai en voiture, et prenant Mme de Duras qui, ne pouvant maîtriser
son impatience, était venue m'attendre dans l'allée de Trianon, nous
retournâmes à Paris.
Après avoir déposé Mme de Duras à sa porte, j'allai chez M. de
Montalivet, où j'arrivai vers 2 heures et demie. Il me reçut avec
amitié, d'un air fort triste, en me disant: «Ah! je n'ai rien pu
empêcher. L'Empereur est très monté contre votre mari. On lui a fait
mille contes. On prétend que l'on va chez vous comme à la cour.» Dans le
but de m'amuser un peu de lui, je répondis: «Mais ne serait-il pas
possible de replacer mon mari?»--«Oh! fit-il, je n'oserais jamais
proposer une chose semblable à l'Empereur. Quand il est indisposé,
justement ou injustement, contre quelqu'un, on a de la peine à le faire
revenir.»--«Eh! bien,» répliquai-je d'un air un peu cafard, «il faut
baisser la tête. Cependant, lorsque vous irez ce soir à Trianon pour
présenter à signer les quatre nominations de préfet...»--«Mais, d'où
savez-vous cela?» s'écria-t-il avec emportement. Sans avoir l'air de le
comprendre, j'ajoutai: «Vous proposerez M. de La Tour du Pin pour la
préfecture d'Amiens.» Il me regarda avec stupéfaction, et je repris tout
simplement: «L'Empereur m'a chargée de vous le dire.» M. de Montalivet
poussa un cri, me prit les mains avec beaucoup d'amitié et d'intérêt, et
en même temps, me regardant des pieds à la tête: «Vraiment, dit-il,
j'aurais dû deviner que cette jolie toilette-là, le matin, ne m'était
pas destinée.»
La nomination de M. de La Tour du Pin parut le soir même dans le
_Moniteur_, et je reçus les compliments des gens de ma connaissance,
qu'avait affligés la nouvelle de sa disgrâce. Dans le fait, cette
destitution fut un bonheur pour mon mari, comme on le verra plus tard.
Je restai quelques jours à Paris, où j'attendis le comte de Liedekerke
et M. de La Tour du Pin, qui vinrent m'y retrouver pour la signature du
contrat de mariage de nos enfants. À cette époque, il y eut un cercle à
la cour, et j'y allai avec Mme de Mun. J'étais mise fort simplement,
sans un seul bijou, contrairement aux habitudes des dames de l'Empire,
qui en étaient couvertes, et je me trouvai placée au rang de derrière,
dans la salle du Trône, dépassant de la tête deux petites femmes qui se
mirent, sans compliment, devant moi. L'Empereur entra, il parcourut des
yeux ces trois rangs de dames, parla à quelques-unes d'un air assez
distrait, puis, m'ayant aperçue, il sourit de ce sourire que tous les
historiens ont tâché de décrire et qui était véritablement remarquable
par le contraste qu'il présentait avec l'expression toujours sérieuse et
parfois même dure de la physionomie. Mais la surprise de mes voisines
fut grande quand Napoléon, tout en souriant, m'adressa ces mots:
«_Êtes-vous contente de moi, Madame?_» Les personnes qui m'entouraient
s'écartèrent alors à droite et à gauche, et je me trouvai, sans savoir
comment, sur le rang de devant. Je remerciai l'Empereur avec un accent
très sincèrement reconnaissant. Après quelques mots fort aimables, il
s'éloigna. C'est la dernière fois que j'ai vu ce grand homme.