III

M. de La Tour du Pin était allé à Nivelles assister au tirage de la

conscription ou, pour mieux dire, à une nouvelle levée d'hommes

nécessitée par la continuation de la guerre que l'Empereur avait

entreprise. Je me trouvais seule chez moi avant le déjeuner, lorsque je

vis entrer le secrétaire général de la préfecture, la figure renversée,

qui m'apprit que le courrier de Paris venait d'apporter la destitution

de mon mari et son remplacement par M. d'Houdetot, préfet de Gand.

Cette nouvelle m'atteignit comme un coup de foudre, car j'y vis, dans le

premier moment, une cause de rupture pour le mariage de ma fille.

Cependant, je résolus de ne pas céder sans combattre, et me décidai,

sans attendre M. de La Tour du Pin, à qui j'envoyai un courrier, de

partir sur l'heure pour Paris. Je dois à M. de Liedekerke[198] de

déclarer qu'il monta chez moi avec un empressement, et une chaleur qui

doivent le surprendre maintenant, s'il se rappelle cette circonstance,

pour me conjurer, de ne rien changer à nos projets.

Je laissai ma tante et Mme de Maurville emballer tout ce qui nous

appartenait dans la préfecture, et à 4 heures je me mettais en route

pour Paris. J'avais eu tant de choses à faire et à régler, en deux

heures, que j'étais déjà fatiguée lorsque je partis. La nuit passée dans

une mauvaise chaise de poste et l'anxiété causée par notre nouvelle

position, me causèrent une fièvre assez forte, avec laquelle j'arrivai à

Paris à 10 heures du soir, le lendemain. Je descendis chez Mme de Duras,

que je trouvai sortie. Ses filles venaient de se coucher. Elles se

levèrent et envoyèrent chercher leur mère. Celle-ci, en rentrant, me

trouva couchée sur son canapé, exténuée de fatigue. La place lui faisait

défaut pour me loger. Mais elle avait les clefs de l'appartement du

chevalier de Thuisy, notre ami commun. Ma femme de chambre et le

domestique qui m'avaient suivie, allèrent m'y préparer un lit, dans

lequel je me réfugiai aussitôt, sans y trouver le repos dont j'avais un

grand besoin. Mme de Duras vint le lendemain de bonne heure avec

Auvity[199], qu'elle avait envoyé chercher. Il me trouva encore beaucoup

de fièvre. Mais je lui déclarai qu'il fallait me remettre sur pied coûte

que coûte et que je devais être en état de me rendre Versailles avant le

soir. Il me donna alors une potion calmante qui me fit dormir jusqu'à 5

heures. Je ne sais dans quel état de santé je me trouvais. En tout cas,

je ne m'en occupai guère.

Je fis venir une voiture de remise, et, vêtue d'une toilette fort

élégante, j'allai chercher Mme de Duras. Nous partîmes ensemble pour

Versailles. L'Empereur était à Trianon. Nous descendîmes dans une

auberge, rue de l'Orangerie, où on nous installa ensemble dans un

appartement. J'ouvris aussitôt mon écritoire. Mme de Duras, à qui

j'avais confié seulement mon désir d'avoir une audience de Sa Majesté,

me voyant prendre une belle grande feuille de papier, puis copier un

brouillon que j'avais retiré de mon portefeuille, me dit: «À qui

écrivez-vous donc?»--«À qui? répliquai-je, mais à l'Empereur

apparemment. Je n'aime pas les petits moyens.»

La lettre écrite et cachetée, nous remontâmes en voiture pour aller la

porter à Trianon. Là, je demandai le chambellan de service. J'avais pris

la précaution de préparer pour lui un petit billet. Le bonheur voulut

que ce fût Adrien de Mun, qui était fort de mes amis. Il s'approcha de

la voiture et me promit qu'à 10 heures, quand l'Empereur viendrait au

thé de l'Impératrice, il lui remettrait ma lettre. Il tint sa promesse,

et fut aussi satisfait que surpris quand, en regardant l'adresse,

Napoléon dit, se parlant à lui-même: «Mme de La Tour du Pin écrit fort

bien. Ce n'est pas la première fois que je vois son écriture.» Ces

paroles confirmèrent mes soupçons que certaine lettre, écrite à Mme

d'Hénin, qui ne la reçut jamais, et dans laquelle je lui racontais,

assez plaisamment, le plan de campagne imaginé par l'archevêque de

Malines pour remplacer celui de lord Chatham, avait été saisie avant

d'arriver à destination[200].

Après notre course à Trianon, nous revînmes à notre hôtel. Vers 10

heures du soir, comme nous étions, Claire et moi, à discuter si j'aurais

mon audience _oui_ ou _non_, le garçon de l'auberge, qui jusqu'alors

nous considérait comme de simples mortelles, ouvrit la porte tout effaré

et s'écria:

«--De la part de l'Empereur!»

Au même moment, un homme fort galonné entrait en disant:

«--Sa Majesté attend Mme de La Tour du Pin demain à 10 heures du matin.»

Cette heureuse nouvelle ne troubla pas mon sommeil, et le lendemain

matin, après avoir avalé un grand bol de café que Claire avait fabriqué

de ses propres mains, pour me réveiller l'esprit, disait-elle, je partis

pour Trianon. On me fit attendre dix minutes dans le salon qui précédait

celui où Napoléon recevait. Personne ne s'y trouvait, ce dont je fus

bien aise, car j'avais besoin de ce moment de solitude pour fixer le

cours de mes pensées. C'était un événement assez important dans la vie

qu'une conversation en tête à tête avec cet homme extraordinaire, et

cependant je déclare ici dans toute la vérité de mon coeur, peut-être

avec orgueil, que je ne me sentais pas le moindre embarras.

La porte s'ouvrit; l'huissier, par un geste, me fit signe d'entrer, puis

en referma les deux battants sur moi. Je me trouvai en présence de

Napoléon. Il s'avança à ma rencontre et dit d'un air assez gracieux:

«--Madame, je crains que vous ne soyez bien mécontente de moi.»

Je m'inclinai en signe d'assentiment, et la conversation commença. Je ne

saurais au bout de tant d'années, ayant perdu la relation que j'avais

écrite de cette longue audience, qui dura cinquante-neuf minutes à la

pendule, me souvenir de tous les détails de l'entretien. L'Empereur

chercha, en résumé, à me prouver qu'il avait _dû_ agir comme il l'avait

fait. Alors, je lui peignis en peu de mots l'état de la société de

Bruxelles, la considération que mon mari y avait acquise, à l'encontre

de tous les préfets précédents, la visite de Réal, la sottise du général

Chambarlhac et de sa femme, religieuse défroquée, etc... Tout cela fut

débité rapidement, et, comme j'étais encouragée par des airs

d'approbation, je finis par annoncer à l'Empereur que ma fille allait

épouser un des plus grands seigneurs de Bruxelles. Sur ce, il

m'interrompit, posa sa belle main sur mon bras, et me dit:

«--J'espère que cela ne fera pas manquer le mariage, et, dans ce cas,

vous ne devriez pas le regretter.»

Puis tout en parcourant de long en large ce grand salon où je le suivais

en marchant à ses côtés, il prononça ces paroles--c'est la seule fois

peut-être qu'il les ait proférées dans sa vie, et le privilège m'était

réservé de les entendre:

«--_J'ai eu tort. Mais comment faire?_»

Je répliquai:

«--Votre Majesté peut le réparer.»

Alors il passa la main sur son front, et dit:

«--Ah! il y a un travail sur les préfectures; le Ministre de l'Intérieur

vient ce soir.»

Il nomma ensuite quatre ou cinq noms de départements, et ajouta:

«--Il y a Amiens. Cela vous conviendrait-il?»

Je répondis sans hésiter:

«--Parfaitement, Sire.»

«--Dans ce cas, c'est fait, dit-il. Vous pouvez aller l'apprendre à

Montalivet.»

Et avec ce charmant sourire dont on a tant parlé:

«--À présent, m'avez-vous pardonné?»

Je lui répondis de mon meilleur air:

«--J'ai besoin aussi que Votre Majesté me pardonne de lui avoir parlé si

librement.»

«--Oh! vous avez très bien fait.»

Je lui fis la révérence, et il s'approcha de la porte pour me l'ouvrir

lui-même.

Je retrouvai, en sortant, Adrien de Mun et Juste de Noailles, qui me

demandèrent si j'avais arrangé mes affaires. Je leur répondis seulement

que l'Empereur avait été très aimable pour moi. Sans perdre de temps, je

remontai en voiture, et prenant Mme de Duras qui, ne pouvant maîtriser

son impatience, était venue m'attendre dans l'allée de Trianon, nous

retournâmes à Paris.

Après avoir déposé Mme de Duras à sa porte, j'allai chez M. de

Montalivet, où j'arrivai vers 2 heures et demie. Il me reçut avec

amitié, d'un air fort triste, en me disant: «Ah! je n'ai rien pu

empêcher. L'Empereur est très monté contre votre mari. On lui a fait

mille contes. On prétend que l'on va chez vous comme à la cour.» Dans le

but de m'amuser un peu de lui, je répondis: «Mais ne serait-il pas

possible de replacer mon mari?»--«Oh! fit-il, je n'oserais jamais

proposer une chose semblable à l'Empereur. Quand il est indisposé,

justement ou injustement, contre quelqu'un, on a de la peine à le faire

revenir.»--«Eh! bien,» répliquai-je d'un air un peu cafard, «il faut

baisser la tête. Cependant, lorsque vous irez ce soir à Trianon pour

présenter à signer les quatre nominations de préfet...»--«Mais, d'où

savez-vous cela?» s'écria-t-il avec emportement. Sans avoir l'air de le

comprendre, j'ajoutai: «Vous proposerez M. de La Tour du Pin pour la

préfecture d'Amiens.» Il me regarda avec stupéfaction, et je repris tout

simplement: «L'Empereur m'a chargée de vous le dire.» M. de Montalivet

poussa un cri, me prit les mains avec beaucoup d'amitié et d'intérêt, et

en même temps, me regardant des pieds à la tête: «Vraiment, dit-il,

j'aurais dû deviner que cette jolie toilette-là, le matin, ne m'était

pas destinée.»

La nomination de M. de La Tour du Pin parut le soir même dans le

_Moniteur_, et je reçus les compliments des gens de ma connaissance,

qu'avait affligés la nouvelle de sa disgrâce. Dans le fait, cette

destitution fut un bonheur pour mon mari, comme on le verra plus tard.

Je restai quelques jours à Paris, où j'attendis le comte de Liedekerke

et M. de La Tour du Pin, qui vinrent m'y retrouver pour la signature du

contrat de mariage de nos enfants. À cette époque, il y eut un cercle à

la cour, et j'y allai avec Mme de Mun. J'étais mise fort simplement,

sans un seul bijou, contrairement aux habitudes des dames de l'Empire,

qui en étaient couvertes, et je me trouvai placée au rang de derrière,

dans la salle du Trône, dépassant de la tête deux petites femmes qui se

mirent, sans compliment, devant moi. L'Empereur entra, il parcourut des

yeux ces trois rangs de dames, parla à quelques-unes d'un air assez

distrait, puis, m'ayant aperçue, il sourit de ce sourire que tous les

historiens ont tâché de décrire et qui était véritablement remarquable

par le contraste qu'il présentait avec l'expression toujours sérieuse et

parfois même dure de la physionomie. Mais la surprise de mes voisines

fut grande quand Napoléon, tout en souriant, m'adressa ces mots:

«_Êtes-vous contente de moi, Madame?_» Les personnes qui m'entouraient

s'écartèrent alors à droite et à gauche, et je me trouvai, sans savoir

comment, sur le rang de devant. Je remerciai l'Empereur avec un accent

très sincèrement reconnaissant. Après quelques mots fort aimables, il

s'éloigna. C'est la dernière fois que j'ai vu ce grand homme.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 63 / 74 题