Enfin, l'Impératrice commença à souffrir dans la soirée du 19 mars. Mme
de Trazegnies, à ce moment à Paris, se rendit aux Tuileries et y passa
la nuit avec tout le service, les grands dignitaires, etc. Le lendemain,
vers 8 ou 9 heures, je courus chez elle, rue de Grenelle, à quatre
portes de nous. Nous causions, M. de. La Tour du Pin et moi, avec M. de
Trazegnies, qui avait été aux nouvelles aux Tuileries, quand arriva sa
femme, aussitôt assaillie par nos questions. Grosse elle-même elle était
harassée. Elle nous raconta que l'Empereur était entré dans le salon de
service où elle se trouvait avec ses compagnes, et leur avait dit:
«Mesdames, vous pouvez aller chez vous deux ou trois heures. Le travail
de l'Impératrice est suspendu. Elle s'est endormie, et Dubois[189]
annonce qu'elle accouchera vers midi seulement.» Sur cela chacun s'en
fut de son côté. Mme de Trazegnies venait déjà de détacher son
manteau--car on était en habit de cour--lorsque le premier coup de canon
des Invalides se fit entendre. Aussitôt elle redescendit au plus vite et
remonta dans sa voiture. Nous allâmes dans la rue. Les voitures étaient
arrêtées. Les marchands sur le seuil de leurs boutiques, les habitants
aux fenêtres, comptaient les coups. On entendait ces mots à demi-voix:
«Trois, quatre, cinq, etc.» Une minute à peu près s'écoulait entre
chaque coup. Après le vingtième, il y eut un silence profond. Mais, au
vingt et unième, des cris spontanés et très naturels de: «Vive
l'Empereur!» éclatèrent. Quelques instants plus lard, nous fûmes témoin
de l'accident arrivé à Victor Sambuy, dont le cheval s'abattit en
tournant dans la rue Hillerin-Bertin. Il était premier page, et chargé
de porter au Sénat la nouvelle de la naissance du roi de Rome, mission
qui devait lui valoir 10,000 francs de rente. Comme il descendait le
pont Royal, voyant la rue du Bac embarrassée, il crut bien faire en
prenant le plus long. Sa chute lui donna une terrible secousse; mais il
ne perdit pas connaissance et put dire: «Remettez-moi à cheval.» Puis il
but un verre d'eau-de-vie et se remit au galop à la poursuite de ses
10,000 francs.
Le soir, je dînai chez ma soeur[190], où l'on vint nous dire que le
nouveau-né serait ondoyé à 9 heures et que les dames présentées
pouvaient assister à la cérémonie.
Nous y allâmes, Mme Dillon, ma soeur et moi. On nous fit entrer par le
pavillon de Flore et traverser tout l'appartement jusqu'à la salle des
Maréchaux. Les salons étaient pleins de tout le monde de l'Empire,
hommes et femmes. On se pressa pour tâcher d'être sur le bord du
passage, maintenu libre par des huissiers, où devait défiler le cortège
pour descendre à la chapelle. Nous avions savamment manoeuvré pour nous
trouver sur le palier de l'escalier et pouvoir nous mettre à la suite du
nouveau-né. Nous jouissions, de ce point, du spectacle incomparable
donné par les vieux grognards de la vieille garde, rangés en faction un
sur chaque marche et tous la poitrine décorée de la croix. Tout
mouvement leur était interdit, mais une vive émotion se peignait sur
leurs mâles visages, et je vis des larmes de joie couler de leurs yeux.
L'Empereur parut à coté de Mme de Montesquiou, qui portait l'enfant[191]
à visage découvert, sur un coussin de satin blanc couvert de dentelles.
J'eus le temps de le bien voir, et la conviction m'est toujours restée
que cet enfant-là n'était pas né le matin. C'est un mystère bien inutile
à éclaircir, puisque celui qui en est l'objet a fourni une aussi courte
carrière. Mais j'en fus troublée et préoccupée, sans assurément en faire
part à personne, si ce n'est à mon mari.