I. Louis Napoléon abandonne le trône de Hollande. L'administration de M.
de Celles.--Le conseiller d'État Réal offusqué par le salon de Mme de La
Tour du Pin.--Marie-Louise à Laeken.--Grande animosité de M. de
Pradt.--Le commissaire de police Bellemare.--Les prêtres non
concordataires.--II. Débuts de la campagne de Russie. Mouvements de
troupes et réquisitions.--La précaution du géographe Lapic.--Les deux
Robiano.--Mlle Charlotte de La Tour du Pin.--M. de Liedekerke fait
demander sa main.--Humbert est nommé sons-préfet de Sens.--III.
Destitution du préfet de Bruxelles.--Mme de La Tour du Pin part pour
Paris.--La demande d'audience.--Conversation avec l'Empereur.--Surprise
de M. de Montalivet.--M. de La Tour du Pin nommé préfet d'Amiens.--Au
cercle de la cour.--L'amabilité de Napoléon.--IV. Les derniers jours
passés à Bruxelles.--Regrets de la population.--Mariage de Mlle
Charlotte de La Tour du Pin.--Un beau trait de M. de Chambeau.
I
Peu de jours après, nous retournâmes à Bruxelles, où l'Empereur
s'annonça pour le printemps. Son frère Louis avait déserté le trône de
Hollande, où la main de fer de Napoléon l'empêchait de faire le bien
qu'il entrait dans ses intentions de réaliser. Il a laissé dans ce pays,
comme je le tiens du roi Guillaume[192] lui-même, un souvenir très
honorable. On appréciait tout autrement l'administration de M. de
Celles, gendre de Mme de Valence, dont la mémoire là-bas est restée en
horreur. L'Empereur le plaça comme préfet à Amsterdam, où il fit tout le
mal dont un homme, joignant l'esprit à la méchanceté, est capable quand
il est sans principes.
Ce fut vers le printemps de cette année 1811, autant que je m'en
souviens, que nous eûmes la visite, toujours redoutée des préfets, d'un
conseiller d'État en mission, espèce d'espion d'une catégorie relevée,
décidé à trouver des torts même chez ceux qu'il ne pouvait s'empêcher
d'estimer. M. Réal tomba en partage à M. de La Tour du Pin, qui
reconnut, dès sa première visite, qu'il tâcherait de lui faire tout le
mal possible. Nous lui donnâmes, pendant son séjour, un dîner suivi
d'une réception. J'avais dit aux dames qui me témoignaient de la
bienveillance qu'elles me feraient plaisir en venant passer la soirée
chez nous. En rentrant après le dîner, dans le grand salon, nous y
trouvâmes réunies les personnes les plus distinguées--femmes et
hommes--de la société de Bruxelles. M. Réal fut stupéfait des noms, des
manières, des parures. Il ne put se contenir et dit à M. de La Tour du
Pin:--«Monsieur, voilà un salon qui m'offusque terriblement.» À quoi mon
mari répondit: «J'en suis fâché; mais heureusement il ne fait pas le
même effet à l'Empereur.»
Napoléon vint en Belgique vers la fin de l'été avec l'Impératrice. Il ne
s'arrêta pas à Bruxelles. Mais, comme Marie-Louise continuait à être
très souffrante depuis ses couches, il la laissa au château de
Laeken[193]. On nous invita à y venir tous les jours passer la soirée et
jouer au loto. Cela dura environ une semaine, et fut très ennuyeux.
L'Impératrice se montra d'une insipidité dont elle ne se départit pas.
Chaque jour, elle me disait la même chose, en me donnants son pouls à
tâter: «Croyez-vous que j'aie la fièvre?» Je lui répondais
invariablement: «Madame, je ne m'y connais pas.» Quelques hommes se
trouvaient là pour causer un peu pendant qu'on prenait le thé, entre
autre le maréchal Mortier, M. de Béarn. Le duc d'Ursel, en sa qualité de
maire, était chargé de proposer les promenades du matin, selon le temps.
Marie-Louise, un jour qu'elle visitait le musée, avait eu l'air de
remarquer un beau portait de son illustre grandmère Marie-Thérèse. Le
duc d'Ursel lui proposa de le placer à Laeken, dans son salon. Mais elle
répondait: «Ah! pour cela, non; le cadre est trop vieux.» Une autre
fois, il lui indiqua, comme but de promenade intéressante, la partie de
la forêt de Soignes connue sous le nom de pèlerinage de l'archiduchesse
Isabelle, dont la sainteté et la bonté sont restées dans le coeur du
peuple. Elle répliqua qu'elle n'aimait pas les bois. En somme, cette
femme insignifiante, si indigne du grand homme dont elle partageait la
destinée, semblait prendre à tâche de désobliger, autant qu'il était en
son pouvoir, ces Belges dont les coeurs étaient si disposés à l'aimer. Je
ne l'ai plus revue que détrônée, mais toujours aussi dépourvue d'esprit.
M. de Talleyrand vint, dans l'été de 1811, présider le collège électoral
appelé à élire un sénateur et deux députés au Corps législatif. Du
moins, il me semble que c'était cela, car je brouille un peu dans ma
tête les diverses constitutions. Il arriva avec un grand train de maison
et donna plusieurs dîners dans le bel appartement de l'hôtel d'Arenberg,
mis à sa disposition par le duc, l'aveugle. On le retrouva, dans cette
occasion, avec toutes ses grandes et charmantes manières. Elles
contrastaient d'une façon bien comique avec celles de l'archevêque de
Malines, qui avait l'air de Scapin en soutane violette.
L'Empereur, à son dernier passage à Malines, avait interpellé devant
tout le monde M. de Pradt sur le plan de campagne qu'il avait imaginé
pour remplacer celui de lord Chatham. Cela confirma M. de Pradt dans la
pensée que j'étais coupable de l'avoir dénoncé à la suite du
déjeuner[184] qu'il nous offrit chez lui, à Malines, un matin, à mon
mari et à moi, pendant l'expédition des Anglais à l'île de Walcheren,
déjeuner au cours duquel il nous développa avec détail ce plan.
L'Empereur aimait que chacun fît son métier. Aussi ne manqua-t-il pas de
se moquer impitoyablement du projet d'invasion archiépiscopal. M. de
Pradt me prit donc en horreur. Il en parla à M. de Talleyrand qui, de
son côté, se railla et de lui et de son idée de mon espionnage. Cette
plaisanterie dura pendant les quatre jours de la représentation du
prince vice-grand Électeur--titre, je crois, des fonctions attribuées à
M. de Talleyrand. Cela contribua à exaspérer l'archevêque et acheva de
l'aigrir, non pas seulement contre moi, la chose m'eût été assez
indifférente, mais également contre mon mari. Aussi mit-il le plus grand
acharnement à lui nuire, et je ne pense pas me tromper en attribuant aux
efforts de M. de Pradt et à ceux du commissaire général de police
Bellemare, la destitution de M. de La Tour du Pin. Quoi qu'il en soit,
ils étaient capables l'un et l'autre d'en être la cause. Bellemare,
commissaire général de police dans les départements belges limitrophes
de celui de la Dyle, n'était jamais parvenu, en dépit de toutes ses
instances, à englober ce dernier dans sa juridiction. Il s'entendait
parfaitement avec l'archevêque pour faire arrêter les prêtres peu
attachés au gouvernement et qui refusaient de reconnaître le concordat.
Plusieurs avaient déjà été transférés dans les prisons du château de
Ham. On racontait qu'un jour Bellemare réclamait à l'archevêque
quelques-uns des prêtres réfugiés dans son diocèse. Celui-ci lui
répondit: «Vous en voulez huit? Je vous en donnerai quarante-cinq.» Le
chef de ces prêtres, nommé Steevens, leur conseil et leur appui, se
cachait dans le département de la Dyle où, il faut en convenir, M. de La
Tour du Pin ne le cherchait pas fort activement. Il n'eût pas manqué de
le faire cependant, s'il avait estimé que tel était son devoir, mais ces
persécutions lui paraissaient de nature à nuire au gouvernement, au lieu
de le servir.