M. de La Tour du Pin se remettait à peine de l'opération qu'il venait de
subir. Il ne marchait même pas encore, lorsqu'un matin, ou, pour mieux
dire, une nuit, un exprès de M. Malouet apporta la nouvelle de l'entrée
dans l'Escaut de la flotte anglaise, forte de plusieurs vaisseaux de
haut bord et d'une multitude de bâtiments de transport. À la pointe du
jour, le télégraphe l'avait apprise à Paris, d'où Napoléon était absent.
L'archichancelier Cambacérès mit une grande activité à réunir des
troupes. Tous les détachements furent transportés en poste. Il en
résulta une activité et un mouvement prodigieux. Les Anglais, au lieu de
prendre Anvers et détruire nos arsenaux et nos chantiers, comme cela
leur eût été facile, s'amusèrent à assiéger Flessingue. Ils laissèrent
ainsi le temps à Bernadotte de rassembler une armée composée de gardes
nationales et des garnisons de quelques places. On peut lire les détails
de cette ridicule tentative des Anglais dans tous les mémoires du temps.
M. de La Tour du Pin n'avait rien à faire avec le militaire. Il réunit
cependant toute la garde nationale du département de la Dyle, mais on
l'accusa dans la suite d'y avoir mis de la lenteur, comme on le verra
plus loin.
Je rapporterai ici une petite anecdote personnelle assez singulière.
Nous étions si animés par l'intérêt qu'inspirait cette expédition, que
nous allions presque tous les jours à Anvers. À cette époque, le chemin
de fer n'existait pas. Nous avions donc échelonné sur la route, comme
relais, trois chevaux de tilbury. L'un d'eux se trouvait à Malines. Nous
partions de Bruxelles à 5 heures du matin. À 8 heures nous arrivions à
Anvers, où nous déjeunions avec M. Malouet, et à midi nous étions de
retour à Bruxelles pour le courrier. Un jour, pendant le trajet, nous
prenions une tasse de café chez l'archevêque de Malines, de Pradt, et
dans la conversation, qui avait pour objet cette fameuse expédition des
Anglais, l'archevêque nous dit: «Ce lord Chatham n'est qu'une bête. Au
lieu d'entrer dans l'Escaut, d'où il ne sait plus comment sortir, il
aurait dû descendre à Breskens et débarquer ses troupes là où nous
n'avions pas un homme à leur opposer. Il aurait alors mis une partie de
la Belgique à contribution: à Bruges, à Gand, à Bruxelles, etc.» M. de
Pradt n'oublia aucun détail de ce plan de campagne. Il traça la route
qu'on aurait dû suivre, stipula les sommes, les argenteries qu'on aurait
prises, les églises, les caisses que l'on aurait pu piller, et termina
en s'écriant: «Et qu'aurait-il fait, lui, là-bas, au fond de
l'Allemagne?» Tout cela, dit sur un ton cavalier et décidé, peu en
harmonie avec l'habit ecclésiastique, me parut si comique, qu'en
rentrant à Bruxelles je me mis à l'écrire à ma tante, à ce moment à
Mouchy, auprès de Mme de Poix. Ma lettre n'arriva pas à destination, et
je dirai plus bas ce qu'elle devint.
Les gardes nationales des Vosges et des départements de l'Est, arrivées
en poste de leurs montagnes, furent envoyées dans l'île de Walcheren, où
bientôt la fièvre les attaqua plus vivement que les Anglais. Au bout de
huit jours, les hôpitaux d'Anvers, de Malines, de Bruxelles, regorgèrent
de malades. M. de La Tour du Pin en installa un dans le nouveau dépôt de
mendicité, qu'on venait d'établir près de Bruxelles, dans l'abbaye de la
Cambre. La popularité dont il jouissait dans toutes les classes se
montra, en réponse à un appel personnel qu'il adressa au public pour
l'engager à contribuer par des dons à l'installation de l'hôpital. En
vingt-quatre heures, 300 matelas, 400 paires de draps, etc., furent
déposés à la préfecture et transportés de là à la Cambre. Je visitai,
quelques jours après, l'hôpital ainsi improvisé. Les malades étaient
tous de jeunes conscrits. Dans une salle de cent lits, on ne voyait pas
un visage qui eût plus de vingt ans. Le spectacle était affligeant.
Les ennemis de mon mari ne manqueront pas, le général Chambarlhac en
tête, de tâcher de le desservir, au retour de l'Empereur, en prétendant
que la garde nationale de Bruxelles n'avait pas marché à Anvers par la
faute du préfet. M. Malouet venait d'être nommé conseiller d'État, et
l'avertit des intrigues que l'on fomentait, contre lui. Le duc de
Rovigo, entre autres, poussait au déplacement de M. de La Tour du Pin
pour une raison personnelle. Il avait envoyé à Bruxelles Mme Hamelin,
célèbre intrigante et femme perdue de moeurs, pour engager M. de La Tour
du Pin à négocier le mariage de son beau-frère, M. de Faudoas, avec Mlle
de Spangen, depuis Mme Werner de Mérode. Mon mari s'y refusa absolument
et mit ainsi obstacle à l'union de cette jeune personne avec un très
mauvais sujet. Elle lui en a conservé une vive et durable
reconnaissance.
L'Empereur fit une course en Belgique, mais il passa quelques heures
seulement à Laeken. Mon mari s'y rendit et demanda une audience
particulière. Avant qu'elle n'eût lieu, on annonça le corps de ville et
l'état-major de la garde nationale. Napoléon, sur les rapports qui lui
avaient été faits, les traita très durement. Le chef de la garde
nationale, dont j'ai oublié le nom, chercha à se justifier en attaquant
le préfet. Alors un jeune sous-lieutenant de la garde, sortant du groupe
des officiers, dit hardiment: «Je demande la permission à Votre Majesté
de démentir tout ce que Monsieur vient de dire.» Puis, entrant en
matière, il expliqua tout ce qui s'était passé avec une hardiesse et une
lucidité dont l'Empereur fut charmé. Il l'écouta jusqu'au bout sans
l'interrompre. Quand il eut fini, il le frappa sur l'épaule et dit:
«Vous êtes un brave petit homme. Qui êtes-vous?--«Chef du bureau de la
garde nationale à la préfecture.»--«Votre nom?»--«Loiseau.» L'Empereur,
se retournant alors vers les accusateurs, prononça ces paroles: «Tout ce
qu'il a dit est la vérité.» En rentrant dans son cabinet, il fit appeler
M. de La Tour du Pin, et l'écouta avec bienveillance, d'irrité qu'il
était auparavant.
Le soir même, Loiseau recevait un brevet de sous-lieutenant dans un
régiment, et se mettait en route le lendemain pour rejoindre son corps.
Le pauvre garçon a pris part depuis à toutes les campagnes. À la
dernière, il eut la figure fracassée. Je crois qu'il en est mort.
Je connaissais depuis ma première jeunesse Casimir de Montrond, dont on
a tant parlé et si diversement. Sa mère était amie de couvent de ma
tante, Mme d'Hénin, et quoique leurs existences fussent bien
différentes, elles avaient conservé de l'amitié l'une pour l'autre. M.
de La Tour du Pin avait en outre fort protégé le jeune Casimir au moment
de son entrée au service. Nos relations avec lui revêtaient donc le
caractère d'une véritable cordialité, lorsque nous nous rencontrions de
loin en loin. Il venait d'aller à Aix-la-Chapelle pour retrouver la
princesse Borghèse avec qui il paraissait être très bien. À son retour,
il trouva à Anvers ni plus ni moins que Napoléon. Je ne sais pas ce qui
se passa, mais le lendemain, comme nous déjeunions, on me remit un
billet de M. de Montrond, ainsi conçu: «Excusez-moi de ne pas venir vous
demander une tasse de thé, à cause de deux gendarmes qui veulent bien me
conduire au château de Ham.» Mon mari se rendit aussitôt à l'hôtel de
Bellevue, où on le gardait étroitement, et le vit monter en voiture pour
Ham. On le retint là prisonnier, je crois, près de deux ans. Son ami
intime, M. de Talleyrand, ne s'en embarrassa guère.
V
Vers la fin de l'hiver de 1810 à 1811, nous allâmes, M. de La Tour du
Pin et moi, passer deux mois à Paris pour y accompagner notre fils
Humbert, qui partait pour Florence. Ma soeur Fanny était à Paris avec ses
deux enfants, dont le dernier, la petite Hortense, n'avait que trois
mois. C'est au retour d'un long voyage fait en Allemagne en compagnie de
son mari, le général Bertrand, et au cours duquel elle versa plusieurs
fois, qu'elle accoucha. Peu de temps avant ses couches, elle avait passé
quelques jours à Bruxelles avec moi. Le général Bertrand accompagnait
l'Empereur dans une visite des abords d'Anvers. À un moment donné, il
roula avec son cheval au bas d'une digue. L'Empereur lui cria du haut du
talus: «Avez-vous la jambe cassée?»--«Non, Sire.»--«Eh! bien, allez chez
votre belle-soeur, à Bruxelles. Vous me rejoindrez à Paris.» Ils
restèrent chez nous, l'un et l'autre, jusqu'au jour où Fanny, étant déjà
dans le neuvième mois de sa grossesse, se décida à partir pour aller
accoucher à Paris.
Nous avions laissé à Bruxelles Mme d'Hénin, mes filles[181] et M. de
Lally, qui passait pour _un prisonnier anglais_. Il était très intéressé
à ne pas perdre cette qualité, afin de conserver une pension de 300
livres sterling que lui payait, à ce titre, le gouvernement anglais, je
n'ai jamais su pourquoi.
Je retrouvai à Paris Mme de Bérenger. Elle logeait dans la maison même
où nous avions un appartement. Je la voyais tous les jours, à Bruxelles,
lorsqu'elle se trouvait chez son père, le comte de Lannoy. Ce dernier
était sénateur. Quand il allait siéger à Paris, sa fille l'accompagnait.
Mme de Bérenger, Mme de Levis et Mme de Duras étaient les trois
prêtresses du temple où l'on déifiait M. de Chateaubriand. Il se
laissait flatter, aimer, admirer etc., par ces trois femmes avec une
exagération dont le spectacle me paraissait véritablement burlesque.
Également jalouses l'une de l'autre, sous les apparences d'une intime
amitié, elles ne perdaient pas une occasion de se déprécier
réciproquement aux yeux du dieu qui avalait leur encens avec une rare
complaisance.
Mon séjour à Paris donna à deux d'entre elles, Mmes de Duras et de
Bérenger, l'espoir que j'accepterais de les éclairer mutuellement sur la
dose de soins que le grand homme accordait à l'autre. Mais elles
n'obtinrent rien de ma discrétion.
Mme de Duras me trouva un matin lisant un volume que M. de Narbonne
m'avait prêté. C'était le tout premier ouvrage[182] de M. de
Chateaubriand, écrit à son retour d'Amérique, dans des idées
révolutionnaires et irréligieuses très accentuées. Il l'avait publié en
Angleterre à très peu d'exemplaires et avait ensuite fait tout son
possible pour les retrouver et les brûler. On ne connaissait pas
l'ouvrage à Paris, et l'exemplaire que je lisais était peut-être le seul
qui y fût parvenu. Mme de Duras, en apprenant ce que je lisais, se jeta
sur moi comme une lionne pour m'arracher le livre. Je m'assis dessus, et
elle ne put parvenir à s'en emparer par la force. Ma pauvre amie se mit
alors à mes genoux et me conjura, en versant des larmes, de lui donner
le volume. Je résistai à ses instances, et elle me quitta furieuse et
désespérée. On aurait dit une vraie scène de mélodrame.
Une autre de mes lectures fut aussi bien curieuse et intéressante.
C'était celle des _Mémoires_[183] de Mme de La Rochejaquelein. Elle
avait confié son manuscrit à M. de Talleyrand pour le remettre à
Napoléon, qui désirait le lire. Par une sorte de défiance du duc de
Rovigo, alors ministre de la police, M. de Talleyrand ne voulut pas se
dessaisir du manuscrit original et en dicta lui-même le texte à un
secrétaire, et c'est cette copie remise à l'Empereur, et annotée par
celui-ci au crayon, qu'il me prêta[184]. On y voyait tantôt des phrases
soulignées, tantôt des points d'exclamation à la marge, des: «Bien!...
beau!... superbe!... oh! oh!... héros de l'Arioste!... etc.» On
s'imaginait volontiers que le vers: «Si je n'étais César...[185]» était
venu à la pensée du souverain. Je ne saurais dire l'intérêt que cette
lecture eut pour moi.
Mon cher Humbert partit pour Florence. Ce départ, prologue d'une longue
absence, me fut bien sensible. Vous possédez, cher Aymar[186], les trois
cent cinquante lettres qu'il m'a écrites dans sa trop courte vie.
J'étais son amie autant que sa mère. Son éloignement me causa une
douleur que chacune de ses lettres renouvelait. Aussi désirais-je
vivement retourner tout de suite à Bruxelles. Mais mon mari trouvait
convenable de ne pas quitter Paris avant les couches de l'Impératrice,
attendues d'un moment à l'autre.
Un soir, on me pria au spectacle donné aux Tuileries, dans une petite
galerie où avait été construit un théâtre. On se réunissait dans le
salon de l'Impératrice. L'Empereur vint droit à moi. Avec une extrême
bienveillance, il me parla d'abord de mon fils[187], puis s'écria sur la
simplicité de ma robe, sur mon bon goût, sur mon air si distingué, et
cela à la grande surprise de quelques dames couvertes de diamants, qui
se demandaient quelle pouvait bien être cette nouvelle venue. En entrant
dans la galerie, on me plaça sur une banquette très rapprochée de
l'Empereur. Des acteurs admirables jouèrent _L'Avocat Patelin_[188]. La
pièce, très comique, amusa singulièrement Napoléon. Il riait aux éclats.
La présence du grand homme ne m'empêcha pas d'en faire autant. Cela lui
plut beaucoup, comme il le dit après, en se raillant des dames qui
avaient cru devoir garder leur sérieux.
On considérait comme une grande faveur d'être invité à ce spectacle.
Cinquante femmes au plus y assistaient.