III

Après ce voyage de l'Empereur, nous reprîmes notre train de vie

ordinaire à Bruxelles. L'été se passa à visiter les différentes maisons

de campagne où l'on nous invitait à dîner. Nous allâmes à Anvers pour

assister au lancement d'un gros vaisseau de soixante-quatorze, l'un des

neuf en ce moment sur le chantier. Notre excellent ami, M. Malouet,

était à la tête des travaux en sa qualité de préfet maritime. Tous les

détails de ces constructions m'intéressaient au dernier point, et ma

fille Charlotte, dont l'intelligence précoce et la perspicacité étaient

si remarquables, acquérait une foule d'idées et de connaissances

nouvelles dont, hélas! elle n'a pas joui longtemps.

Notre fils Humbert se rendit à Paris pour passer son examen. C'était une

chose bien imposante pour un jeune homme de vingt ans que de répondre à

toute la série de questions que l'on posait. Mais ce l'était bien plus

encore lorsque l'Empereur, assis dans un fauteuil et devant qui le

patient se tenait debout, prenait la parole et vous demandait des choses

tout à fait inattendues. Humbert entendit l'examinateur dire à l'oreille

de Napoléon, en le désignant: «C'est un des plus distingués,» et cette

bonne parole le réconforta. L'Empereur lui demanda s'il connaissait

quelque langue étrangère. À quoi il répondit: «L'anglais et l'italien,

comme le français.» Ce fut cette facilité avec laquelle il parlait

italien qui décida sa nomination à la sous-préfecture de Florence. Afin

d'augmenter le nombre de places disponibles pour les auditeurs, on en

envoyait comme sous-préfets dans les chefs-lieux, où les préfets les

avaient jusqu'alors suppléés.

Quoique le temps qui s'est écoulé depuis l'époque dont je vais

entreprendre le récit ait un peu brouillé mes souvenirs, il me semble

que c'est dans l'été de l'année 1809[180] qu'eut lieu la ridicule

entreprise des Anglais sur Flessingue et sur Anvers.

M. de la Tour du Pin venait de subir la douloureuse, opération de

l'extirpation d'un ganglion qui s'était formé sous la cheville du pied.

Depuis bien des années, toutes les fois qu'il heurtait cette petite

tumeur, pas plus grosse qu'un pois, il ressentait une vive douleur. Dans

les derniers mois, elle avait un peu grossi, ce qui l'exposait par

conséquent davantage à en souffrir par le contact avec quelque corps

dur. Ayant consulté un mauvais chirurgien de Bruxelles, celui-ci lui

ordonna d'appliquer un caustique sur la partie malade, afin de détruire

la peau et de rendre ainsi plus facile l'extirpation de la tumeur. Mon

mari suivit malheureusement ce conseil. Quelques heures après

l'application du caustique, il fut pris de douleurs atroces et une vive

inflammation envahit tout le pied. Cela m'inquiétait, et j'envoyai une

consultation, écrite par mon excellent médecin, M. Brandner, à ma tante

à Paris. Elle la porta elle-même chez M. Boyer, qui la lut avec

attention et écrivit en bas, avec une brutale franchise: «Si M. de La

Tour du Pin n'est pas opéré d'ici quatre jours, dans huit il faudra lui

couper la jambe.»

Cet arrêt terrifia Mme d'Hénin et la décida à expédier à Bruxelles M.

Dupuytren, premier élève de M. Boyer. Il arriva à 5 heures du matin, et

alla au bain avant de venir à la préfecture. Peu d'instants auparavant,

j'avais reçu la lettre de ma tante, m'annonçant l'arrivée du chirurgien

et me communiquant la déclaration de M. Boyer.

M. Dupuytren entra, visita la plaie, et comme mon mari lui demandait

quand aurait lieu l'opération, il répondit: «Tout de suite.» Puis, après

avoir parlé un moment à son aide, il me pria de me retirer, ajoutant que

la chose serait bientôt faite. J'allai dans la pièce voisine, et les

vingt minutes que dura l'opération me parurent vingt heures. Lorsque M.

Dupuytren sortit, il me dit qu'il n'avait jamais fait une opération plus

difficile. La sueur ruisselait de son front. Il se retira dans la

chambre préparée à son intention et se coucha. Je trouvai mon pauvre

mari fort pâle, et notre fils Humbert, qui était resté auprès de son

père, plus pâle encore. Cependant le malade ne souffrait pas et

s'endormit bientôt paisiblement. Il n'avait pas fermé l'oeil depuis dix

jours.

Le soir, je comptai cent louis à M. Dupuytren plus les frais de poste de

son voyage, et dix louis à son aide. Je lui donnai, de plus, un joli

voile de dentelle, en le priant de l'offrir de ma part à Mlle Boyer,

qu'il devait, disait-il, épouser dans quelques jours. Mais le mariage

n'eut pas lieu. M. Dupuytren se brouilla avec M. Boyer, son maître et

son bienfaiteur, n'épousa pas sa fille et garda mon voile.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 58 / 74 题