II

À Bruxelles, on célébra par de grandes réjouissances ce mariage avec une

archiduchesse. Les souvenirs de la domination autrichienne étaient loin

d'être effacés. La noblesse de Bruxelles, jusqu'alors peu rapprochée du

nouveau gouvernement, attirée maintenant par les bonnes façons d'un

préfet de la classe aristocratique, trouva le moment favorable pour

renoncer à ses anciennes répugnances, qui commençaient à lui peser.

M. de La Tour du Pin forma une garde d'honneur pour faire le service du

château de Laeken, lorsqu'il apprit que l'Empereur allait amener la

jeune Impératrice dans la capitale des anciennes possessions de son

père[176] en Belgique. Cette garde fut uniquement composée de Belges, à

l'exclusion de tout employé français. Le marquis de Trazegnies en prit

le commandement. On lui adjoignit le marquis d'Assche comme commandant

en second. Beaucoup de membres des premières familles de Bruxelles

figurèrent dans ses rangs. Les jeunes gens qui se destinaient à une

carrière, soit dans l'administration, soit dans le militaire,

profitèrent de cette occasion pour se faire connaître. Parmi eux se

trouvait le jeune de Liedekerke[177], ainsi que notre pauvre fils

Humbert. L'uniforme était fort simple: habit vert avec pantalon

amaranthe. C'était un corps à cheval et très bien monté. Ma soeur vint à

Bruxelles et logea à la préfecture. Elle assista à un grand dîner que

nous donnâmes en l'honneur de cette garde et où les femmes parurent avec

des rubans aux couleurs de l'uniforme.

Rien n'est fastidieux comme la description des fêtes. Je laisserai donc

de côté le récit du détail des illuminations, des transparents, etc.,

etc., dont j'aurais d'ailleurs peine moi-même à me souvenir.

L'Empereur arriva pour dîner à Laeken. Le lendemain, il reçut la garde

d'honneur et toutes les administrations. Le maire, le duc d'Ursel, lui

présenta la municipalité. Le soir, il y eut cercle, et je présentai les

dames, que je connaissais presque toutes. Marie-Louise n'adressa à

aucune d'elles un mot personnel. Le nom le plus illustre--celui de la

duchesse d'Arenberg ou de la comtesse de Mérode, née princesse de

Grimberghe, par exemple--ne frappa pas plus son oreille que celui de Mme

P..., femme du receveur général.

Après le cercle, on m'appela à l'honneur de jouer avec Sa Majesté. Je

crois que ce fut au whist. Le duc d'Ursel me nommait les cartes qu'il

fallait jeter sur la table et me prévenait lorsque c'était à moi à

donner. Cette espèce de comédie dura une demi-heure. Il me semble que le

comte de Mérode était mon partner et M. de Trazegnies celui de

l'Impératrice. Après quoi, l'Empereur s'étant retiré dans son cabinet,

on se sépara, et je fus charmée de retourner chez moi.

Le lendemain devait avoir lieu un grand bal à l'Hôtel de Ville. Aussi

fus-je un peu contrariée lorsqu'on me pria à dîner à Laeken, car je ne

voyais pas trop comment je trouverais le moment de changer de toilette

ou au moins de robe entre le dîner et le bal. Toutefois le plaisir de

voir et d'entendre l'Empereur pendant deux heures était trop grand pour

que je ne sentisse pas tout le prix d'une telle invitation. Le duc

d'Ursel m'accompagna, et comme il devait ensuite se trouver à l'Hôtel de

Ville pour recevoir l'Empereur, je donnai ordre que ma femme de chambre

s'y trouvât avec une autre toilette toute prête.

Ce dîner a été une des choses de ma vie dont j'ai conservé le souvenir

le plus agréable. Voici quelles étaient les places occupées par les

convives, au nombre de huit: l'Empereur: à sa droite, la reine de

Westphalie puis le maréchal Berthier, le roi de Westphalie,

l'Impératrice, le duc d'Ursel, Mme de Bouillé, enfin moi, à la gauche de

l'Empereur. Il me parla, presque tout le temps, sur les fabriques, les

dentelles, le prix des journées, la vie des dentellières, puis des

monuments, des antiquités, des établissements de charité, du

béguinage[178], des moeurs du peuple. Par bonheur, j'étais au courant de

tout cela. «Combien gagne une dentellière?» dit-il au duc d'Ursel. Le

pauvre homme s'embarrassa un peu en cherchant à exprimer le chiffre en

_centimes_. L'Empereur vit son hésitation, et, s'adressant à moi:

«Comment se nomme la monnaie du pays?»--«Un _escalin_ ou soixante-trois

centimes,» dis-je.--«Ah! c'est bien,» fit-il.

On ne resta pas plus de trois quarts d'heure à table. En rentrant dans

le salon, l'Empereur prit une grande tasse de café et recommença à

causer. D'abord sûr la toilette de l'Impératrice, qu'il trouva bien.

Puis, s'interrompant, il me demanda si je me trouvais convenablement

logée. «Pas mal, lui répondis-je, dans l'appartement de Votre

Majesté.»--«Ah! vraiment, dit-il, il a coûté assez cher pour cela. C'est

ce coquin de...»--le nom m'échappe--«le secrétaire de M. Pontécoulant,

qui l'a fait arranger. Mais la moitié de la dépense a passé dans sa

poche, n'en déplaise à mon frère,» ajouta-t-il en se tournant vers le

roi de Westphalie, «qui l'a pris à son service, car il aime les

fripons.» Et il leva les épaules. Jérôme se préparait à répondre,

lorsqu'il s'aperçut que l'Empereur avait déjà abordé un tout autre sujet

de conversation. Il avait sauté au duc de Bourgogne[179] et à Louis XI,

d'où il descendit assez brusquement à Louis XIV, en disant qu'il n'avait

été vraiment grand que dans ses dernières années. Constatant avec quel

intérêt je l'écoutais, et surtout que je le comprenais, il retourna à

Louis XI, et s'exprima ainsi: «J'ai mon avis sur celui-là, et je sais

bien que ce n'est pas l'avis de tout le monde.» Après quelques mots sur

les hontes du règne de Louis XV, il prononça le nom de Louis XVI, sur

quoi, s'arrêtant avec un air respectueux et triste, il dit: «_Ce

malheureux prince_!»

Puis il parla d'autre chose, se moqua de son frère, qui accueillait en

Westphalie _le rebut de la population française_, et Dieu sait le nombre

de mauvaises plaisanteries que Jérôme aurait emboursées si, à ce moment,

quelqu'un n'avait dit qu'il faudrait partir pour le bal.

M. d'Ursel et moi, nous nous précipitâmes en voiture, et ses chevaux

d'un temps de galop, nous menèrent à l'Hôtel de Ville. Je montai quatre

à quatre. Une toilette toute prête m'attendait; je la revêtis, et je pus

être rendue dans la salle de bal, ayant changé entièrement de costume,

quand l'Empereur arriva.

Il me fit compliment sur ma promptitude et me demanda si je comptais

danser. Je répliquai que non, parce que j'avais quarante ans. À quoi il

se mit à rire, en disant: «Il y en a bien d'autres qui dansent et qui ne

dévoilent pas leur âge comme cela.» Le bal fut beau. Il se prolongea

après le souper, où l'on but à la santé de l'Impératrice, avec

l'arrière-pensée qu'elle pourrait bien avoir des raisons pour n'avoir

pas dansé.

L'Empereur et sa jeune épouse partirent le lendemain matin. Un yacht

très orné les transporta jusqu'au bout du canal de Bruxelles, où ils

trouvèrent des voitures qui les menèrent à Anvers. En entrant dans le

yacht, M. de Le Tour du Pin aperçut le marquis de Trazegnies, commandant

de la garde d'honneur. Craignant que l'Empereur ne l'invitât pas à

prendre place dans le yacht, où il ne pouvait tenir que peu de monde, il

le nomma en ajoutant: «Son ancêtre connétable sous saint Louis.» Ces

mots produisirent un effet magique sur l'Empereur, qui appela aussitôt

le marquis de Trazegnies et causa longuement avec lui. Peu de temps

après, sa femme fut nommée dame du palais. Elle fit semblant d'être

fâchée de cette nomination, quoique au fond elle en fût ravie. Mme de

Trazegnies est née Maldeghem et sa mère était une demoiselle

d'Argenteau.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 57 / 74 题