CHAPITRE XIII

I. La saison d'hiver à Bruxelles.--L'ennui de la reine Hortense.--Les

familles de Solre et du Croy.--Arrivée de Marie-Louise à

Compiègne.--Impatience conjugale des nouveaux époux.--Une complaisante

permission de l'archevêque de Vienne.--II. Ralliement de la haute

société de Bruxelles au gouvernement impérial.--La garde

d'honneur.--Napoléon et Marie-Louise à Bruxelles.--La présentation et la

partie de whist.--Le dîner avec l'Empereur.--Ses plaisanteries au roi

Jérôme.--Bal à l'Hôtel de Ville.--Départ de l'Empereur.--Le descendant

d'un connétable du temps de saint Louis.--III. L'été à

Bruxelles.--Visite aux chantiers de construction d'Anvers.--L'examen

d'Humbert au Conseil d'État.--M. de La Tour du Pin subit une douloureuse

opération.--M. Dupuytren et Mlle Boyer.--IV. Entreprise des Anglais sur

Flessingue et sur Anvers.--Le plan de campagne de l'archevêque de

Malines.--L'hôpital improvisé de la Cambre.--Intrigues contre M. de La

Tour du Pin.--Irritation de l'Empereur calmée par le sous-lieutenant

Loiseau.--M. Casimir de Montrond prisonnier à Ham.--V. Humbert part pour

la sous-préfecture de Florence.--Un congé au général Bertrand.--Les 300

livres sterling de M. de Lally.--M. de Chateaubriand et son trio

d'adoratrices.--Son premier livre.--Les mémoires de Mme de La

Rochejaquelein annotés par l'Empereur.--_L'Avocat Patelin_ aux

Tuileries.--VI. Premiers symptômes d'accouchement de Marie-Louise.--Un

congé équivoque.--Naissance du Roi de Rome.--Victor Sambuy à la

poursuite de 10.000 francs de rente.--L'ondoiement.--Les vieux

grognards.--Un enfant qui n'a pas l'air d'être né le matin de ce même

jour.

I

Je retournai à Bruxelles après quelques grands dîners de noce très

ennuyeux, en particulier chez les quatre témoins, MM. de Talleyrand, de

Bassano, Lebrun; j'ai oublié le nom du quatrième. Je partis avec joie

pour retrouver mon mari et mes enfants. L'automne et l'hiver

s'écoulèrent fort agréablement à Bruxelles. Je donnai deux ou trois

beaux bals. Mme de Duras vint passer quinze jours auprès de nous avec

ses filles[174]. Je les fis danser et les menai au spectacle, dans une

excellente loge de la préfecture. Elles s'amusèrent beaucoup.

La reine Hortense avait traversé Bruxelles au cours du dernier voyage

qu'elle fit pour rejoindre son mari pendant quelques jours à Amsterdam.

Je la vis à son passage. Elle affectait un ennui sans exemple de la

nécessité d'aller remplir ses devoirs de reine.

Je ne me souviens plus si ce fut cette année-là qu'elle reçut à

Aix-la-Chapelle la nouvelle de l'accouchement de sa belle-soeur[175],

survenu à Milan à 9 heures du matin. On le savait à midi à Paris, à 1 h

30 à Bruxelles, et, par un courrier de la poste à cheval, à 8 heures du

soir à Aix-la-Chapelle. Le télégraphe, la vapeur et les chemins de fer

ont changé le monde!

C'est vers ce même temps, me semble-t-il, que la fille unique du prince

de Solre épousa Fernand de Croy, son cousin. Fernand de Croy était le

second fils du duc de Croy, frère aîné du prince de Solre. Le mariage

fut célébré au château du Roeulx en grande pompe et avec une splendeur

toute aristocratique. Cette belle habitation est située dans les

environs de Mons, et hors des confins du département de la Dyle. M. de

Solre, que j'avais connu tout jeune, ainsi que ses frères, dans mon

enfance, venait souvent à Bruxelles. Aucun membre de la famille ne

s'était rapproché du régime impérial. Le duc de Croy, père du nouveau

marié, habitait en Westphalie, la petite principauté de Dülmen, où il

était souverain. Le duc d'Havré, père de la princesse de Solre et oncle

du prince, se trouvait en Angleterre auprès de Louis XVIII. Toute cette

famille déplaisait à l'Empereur. Il voulut ou crut les intimider en les

persécutant. La noce, célébrée au Roeulx, lui en fournit le prétexte. M.

de Solre et tous les siens furent exilés au Roeulx. Cela touchait presque

au ridicule, car aucun d'eux n'avait l'intention de s'en absenter. Le

duc de Montmorency s'en tira en faisant entrer son fils au service et en

acceptant que sa femme devînt dame du palais de la nouvelle Impératrice.

M. de Vérac fut fait chambellan. On envoya M. de Caraman en exil en

Piémont, où il resta enfermé à Ivrée pendant quelque temps.

N'ayant pas la prétention d'écrire l'histoire, je ne dirai rien du

mariage de l'empereur Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise. Je

rapporterai seulement ce que ma soeur me raconta de l'arrivée de cette

princesse à Compiègne. Elle en avait été témoin oculaire, et pouvait

d'ailleurs par son mari, Bertrand, savoir certaines choses que d'autres

ignoraient.

L'Empereur se trouvait donc à Compiègne avec les nouvelles dames de

l'Impératrice, et dans une impatience sans bornes de voir sa nouvelle

épouse. Une petite calèche attendait tout attelée dans la cour du

château pour le conduire au-devant d'elle. Lorsque l'avant-courrier

parut, Napoléon se précipita dans la calèche et partit à la rencontre de

la berline qui contenait cette épouse tant désirée. Les voitures

s'arrêtèrent. On ouvrit la portière et Marie-Louise s'apprêtait à

descendre, mais son époux ne lui en donna pas le temps. Il monta dans la

berline, embrassa sa femme et, ayant repoussé sans façon sa soeur, la

reine de Naples, sur le devant de la voiture, il s'assit à côté de

Marie-Louise. En arrivant au château, il descendit le premier, lui

offrit son bras et la mena dans le salon de service, où toutes les

personnes invitées étaient rassemblées. Il faisait déjà nuit. L'Empereur

présenta, l'une après l'autre, toutes les dames de la maison, puis les

hommes. Cette présentation terminée, il prit l'Impératrice par la main

et la conduisit dans son appartement. Chacun crut que la souveraine

procédait à sa toilette. On attendit une heure, et l'on commençait à

avoir grande envie de souper, lorsque le grand chambellan vint annoncer

que leurs Majestés _étaient retirées_.--Bertrand dit à l'oreille de sa

femme: «Ils sont couchés.» La surprise fut grande, mais personne n'en

laissa rien voir, et on alla souper.

Ma soeur apprit le lendemain par son mari que Marie-Louise avait présenté

à l'Empereur une permission ou déclaration signée de l'archevêque de

Vienne, attestant «_que le mariage par procureur était suffisant pour

que l'on pût se livrer à la consommation sans plus de cérémonie_».

Comme mon beau-frère était l'homme le plus véridique, je ne doute pas un

moment de l'authenticité de cette particularité.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 56 / 74 题