IV

Au mois de septembre 1808, je reçus une lettre de Mme Dillon, ma

belle-mère. Elle m'apprenait que ma soeur s'était enfin décidée, après

bien des hésitations et des incertitudes, à épouser le général Bertrand,

vaincue par sa constance d'une part, et de l'autre par les instances

renouvelées de l'Empereur, à qui on ne pouvait rien refuser, tant il

mettait de grâce et de séduction à obtenir ce qu'il désirait. Ma soeur

était alors d'une extrême frivolité, d'une frivolité de créole, comme sa

mère. Napoléon avait voulu qu'elle accompagnât l'Impératrice Joséphine

dans un voyage de Fontainebleau. Pour qu'elle y fût à son avantage, il

lui avait envoyé, ainsi que je l'ai dit précédemment, 30.000 francs pour

sa toilette pendant les huit jours que dura ce déplacement, au cours

duquel il obtint enfin son consentement au projet d'union qu'elle avait

écarté si obstinément jusque-là.

Il décida que le mariage se ferait tout de suite, bien que ma soeur

alléguât que sa mère venait de perdre sa fille, la pauvre Mme de

Fitz-James. L'Empereur, en présence de ces longueurs et jugeant que les

deux femmes, abandonnées à elles-mêmes, ne sortiraient jamais de leurs

embarras, dit à Fanny: «_Faites venir votre soeur, elle arrangera tout.

Je pars pour Erfurt dans huit jours. Il faut être mariée alors._»

J'en fus informée par une lettre du duc de Bassano, car ni Mme Dillon,

ni Fanny ne surent m'écrire. Quoique la lettre fût très aimable, elle

avait si bien l'air d'un ordre, que la pensée de refuser ne me vint pas

dans l'esprit. Deux heures après l'avoir reçue, je partais pour Paris. À

la pointe du jour, j'arrivai chez Mme d'Hénin, stupéfaite, à son réveil,

de me voir auprès de son lit. Elle tenait toujours une chambre à notre

disposition dans sa jolie maison de la rue de Miromesnil, où elle

habitait alors. Je ne restai auprès de ma tante que le temps de changer

de robe et d'envoyer chercher une voiture de remise, et, après avoir

pris une tasse de thé, je me fis mener chez Mme Dillon, rue Joubert. Là

j'appris que depuis quelques jours elle était à la campagne, non loin de

Saint-Cloud, chez Mme de Boigne. Elle n'avait laissé aucun ordre pour

moi. Je demandai donc le nom et le chemin de cette maison, et je partis

aussitôt pour m'y rendre, ayant auparavant écrit un mot au duc de

Bassano pour lui annoncer mon arrivée.

J'arrivai à Beauregard, la maison de Mme de Boigne, au-dessus de la

Malmaison, après une heure et demie de route. Onze heures et demie

sonnaient quand j'y parvins, et Mme Dillon était encore au lit. Fanny

s'écria: «Ah! nous sommes sauvées, voilà ma soeur!» Sa mère, au

contraire, fut saisie d'effroi à la pensée du mouvement que mon activité

allait lui imprimer. Elle n'avait songé à rien. Je commençai par lui

conseiller de se lever, de s'habiller, de déjeuner et de revenir, ainsi

que ma soeur, à Paris avec moi. Le général Bertrand arriva à cet instant.

Jusque-là, je ne l'avais jamais rencontré, et il savait probablement que

mon mari avait été chargé par Mme Dillon de refuser ses propositions de

mariage deux ans auparavant. Il se trouva très embarrassé, étant

extrêmement timide de son naturel. Pour le mettre à son aise, je lui

proposai une promenade dans le parc en attendant le moment où Mme Dillon

serait habillée. Pendant cette promenade, qui dura plus d'une heure,

nous nous entendîmes si facilement et si bien qu'en rentrant nous avions

tout réglé et tout arrangé.

Nous trouvâmes dans le salon Mme de Boigne, que je n'avais pas revue

depuis son enfance, et sa mère, Mme d'Osmond, soeur d'Édouard Dillon et

de tous les Dillon de Bordeaux. Ni l'une ni l'autre de ces dames ne

pouvaient me souffrir. Il fallut pourtant bien, quand on vint annoncer

que l'on avait servi, qu'elles me proposassent de déjeuner, ce qui me

convenait d'autant mieux que j'en étais encore à la tasse de thé prise à

7 heures du matin chez Mme d'Hénin. Le pauvre général, charmé de trouver

enfin quelqu'un qui allait faire cesser les lenteurs de sa future

belle-mère, nous vit monter avec bonheur en voiture pour rentrer à

Paris, où il promit de nous rejoindre le soir.

Sans entrer dans de plus longs détails, je dirai que le lendemain matin

tout était prêt, la signature du contrat décidée et fixée au

surlendemain au soir. On afficha à la mairie. Le tribunal s'assembla

extraordinairement par ordre. Le grand-juge Régnier fut réveillé à 5

heures du matin pour faire expédier je ne sais quel acte qui devait

servir d'extrait de baptême à ma soeur, Mme Dillon ayant perdu celui

qu'elle possédait, ou ne l'ayant peut-être jamais eu. Le courrier, même

le plus diligent, n'aurait pu aller à Avesnes, en Flandre, où ma soeur

était née, et en revenir avant le jour désigné par Napoléon pour le

mariage. Il avait, en outre, arrêté que la cérémonie aurait lieu à

Saint-Leu, chez la reine Hortense[172]. Ayant annoncé qu'il se pourrait

qu'il y assistât, cela rendit ladite reine fort attentive à exécuter de

point en point tous les ordres donnés par l'Empereur pour cette

solennité. Ainsi, dans un moment où allaient se réunir autour de lui

tous les potentats qui étaient alors à ses pieds, le grand homme avait

trouvé le temps de régler les plus minutieux détails de la célébration

du mariage de son aide de camp favori.

V

Je fus présentée à l'Empereur à Saint-Cloud, par Mme de Bassano. Dès 8

heures du matin, il me fallut être rendue chez elle, en habit de cour et

en toque à plumes. Il m'accueillit de la façon la plus gracieuse, me fit

des questions sur Bruxelles, sur la société, _la haute société_, avec un

sourire qui voulait dire: «Vous n'aimez que celle-là.» Puis il rit de

m'avoir fait lever si matin, et se moqua un peu de Mme de Bassano à ce

sujet, moquerie qu'elle prit d'un petit air boudeur qui lui allait à

merveille. Il s'occupait fort d'elle alors, comme depuis elle me l'a

conté.

Je vous vois sourire, mon fils[173], quand vous lirez que, comme

j'arrangeais le salon pour la signature du contrat et que je voulus

mettre sur la table une écritoire avec du papier et des plumes, je ne

trouvai pas un meuble semblable dans tout l'appartement de ma belle-mère

et de sa fille. Bien m'en prit d'y avoir songé. Heureusement le beau

marchand de papier d'alors, d'Expilly, demeurait tout près. J'envoyai

mon domestique chercher tout ce que la circonstance exigeait, et ma

belle-mère fut agréablement surprise de ma présence d'esprit.

Les grands de la terre arrivèrent avec l'époux. On lut les clauses du

contrat, dont je n'ai pas conservé le souvenir. Je pense qu'elles

étaient favorables à ma soeur. Fanny, fort à son avantage ce jour-là,

avait un excellent maintien. Parmi les assistants se trouvaient trois ou

quatre Bertrand venus de Châteauroux. Le nom de l'un d'entre eux nous

fit échanger un sourire avec M. de Talleyrand. Il était inspecteur des

forêts et se nommait _Bertrand de Boislarge_. Sa femme, très jeune,

extrêmement jolie, n'était jamais sortie de _son endroit_, ce qui la

rendait d'une timidité à faire pitié. Je la soignai beaucoup à

Saint-Leu, où nous allâmes coucher le lendemain.

La soirée qui précéda le jour du mariage s'écoula d'une façon assez

insipide. On fit de la musique. Le déjeuner du lendemain ne fut pas plus

amusant. Le mariage devait avoir lieu à 3 heures et demie. Tous les

_archi_ arrivèrent: des maréchaux, des généraux, etc. On marcha en

cortège à la chapelle. L'abbé d'Osmond, évêque de Nancy, et depuis

archevêque de Florence, donna la bénédiction nuptiale. On servit ensuite

le dîner, et après dîner on dansa. Il était venu beaucoup de jeunesse de

Paris. La reine Hortense, qui aimait la danse et y excellait, se montra

cependant de mauvaise humeur à la suite d'un petit incident assez

amusant. L'Empereur n'avait pas paru, mais il avait laissé savoir à la

reine Hortense qu'après avoir examiné la parure d'émeraudes entourées de

diamants que l'Impératrice avait donnée à Fanny, il ne la trouvait pas

suffisante. Comme il lui en connaissait une semblable, il la priait de

l'ajouter à celle offerte par sa mère pour la compléter. Elle ne

s'attendait à rien de ce genre, et cela lui déplut fort. Mais il fallait

se soumettre.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 55 / 74 题