III

Il me serait difficile de raconter mon séjour de Bruxelles avec

exactitude. J'y fus reçue avec une extrême bienveillance. On y aime

beaucoup le monde, et on était bien aise d'avoir enfin un salon de

préfet tenu par une femme qui appartînt à la classe aristocratique. Les

femmes des diverses autorités établies dans la ville ne réussissaient

pas par leurs manières, et croyaient, très à tort, plaire au

gouvernement en ne faisant aucuns frais pour les dames belges. Deux

d'entre elles étaient mes supérieures par les places qu'occupaient leurs

maris: la femme du général commandant la division dont le chef-lieu

était à Bruxelles, et la femme du premier président de la cour

impériale, siégeant aussi à Bruxelles.

La première, Mme de Chambarlhac, était une belle Savoyarde, Mlle de

Coucy. Elle avait pour neveu M. de Coucy, que nous avons connu depuis.

On racontait qu'étant religieuse ou novice, son mari, dans une des

campagnes d'Italie, l'avait enlevée et épousée. Quoique âgée de quarante

ans, elle était encore assez belle. Accoutumée à vivre avec des

militaires de toute espèce, elle avait pris un mauvais ton, entremêlé

cependant de certaines lueurs aristocratiques. On comprend que je ne

pouvais ni ne voulais me lier avec une semblable personne. Ses

antécédents me repoussaient. Je me la représentais toujours en idée avec

l'habit de hussard qu'elle avait revêtu, disait-on, pour suivre son mari

dans plusieurs campagnes. Quant au général de Chambarlhac, c'était un

sot qui, dès le premier jour, entra en hostilité avec mon mari par

jalousie.

La seconde femme était celle du premier président, M. Betz, savant

allemand de beaucoup d'esprit et de capacité. Elle appartenait à la

classe la plus minime de l'échelle sociale. Assez laide à cinquante ans

qu'elle avait alors, elle pouvait cependant avoir été belle. On la

voyait toujours parée, décolletée, coiffée comme une jeune personne. Je

la recevais chez moi, aux grandes soirées, mais je ne me souviens pas

d'être jamais entrée chez elle, quoique je ne manquasse pas de lui faire

des visites de loin en loin.

La très grande jalousie de ces deux dames provenait de ce qu'elles ne

soupaient pas chez la _douairière_, dont les soupers constituaient la

grande distinction et la ligne de démarcation entre les sociétés de

Bruxelles.

La _douairière_: c'est ainsi qu'on désignait la duchesse douairière

d'Arenberg, née comtesse de La Marck et la dernière descendante du

_Sanglier des Ardennes_[166]. Elle représentait, comme le disait

l'archevêque de Malines, l'abbé de Pradt, l'idéal de la _reine-mère_.

Retirée dans la maison affectée aux veuves de la maison d'Arenberg, elle

y avait un état simple, mais noble, et invitait tous les jours à souper

un certain nombre de personnes de tout âge, hommes et femmes. Elle

dînait toujours seule, sortait en voiture découverte quelque temps qu'il

fît, et voyait, dans le cours de la journée, ses enfants, surtout son

fils aveugle qu'elle aimait tendrement. Toutes les fois qu'une légère

incommodité causée par la goutte empêchait ce dernier de sortir, elle ne

manquait pas de se rendre chez lui. À 7 heures, elle recevait des

visites jusqu'à neuf. À partir de ce moment, quelqu'un se présentait-il,

le suisse demandait si on était invité à souper? Si la réponse était

négative, on ne vous admettait pas. Les invités arrivaient alors, et tel

était le respect dont on entourait la duchesse, que pas une personne

dans Bruxelles ne se serait permis d'arriver à 9 heures et demie. À 10

heures, quand même quelqu'un se serait fait attendre jusqu'à ce moment,

elle sonnait, et disait sans impatience: «À présent l'on peut servir.»

Après souper, on jouait au loto jusqu'à minuit. Quand son fils assistait

à la soirée, il faisait une partie de whist ou de préférence une partie

de tric-trac avec M. de La Tour du Pin, s'il se trouvait là. La réunion

ne comprenait jamais plus de quinze ou dix-huit personnes, choisies

parmi les plus distinguées de la ville ou parmi les étrangers de marque.

Mais la présence d'étrangers était rare, puisque la France, en guerre

avec toute l'Europe, ne pouvait être visitée alors comme elle l'a été

depuis.

J'avais souvent rencontré Mme la duchesse d'Arenberg à Paris, avant la

Révolution, à l'hôtel de Beauvau, où l'on me traitait avec une grande

bonté. De plus, je savais avoir été précédée à Bruxelles par des lettres

de Mme de Poix et de Mme la maréchale de Beauvau, adressées à la

duchesse. Dès le lendemain de mon arrivée j'allai donc, accompagnée de

mon mari, voir cette respectable personne. Nous fûmes reçus avec une

bienveillance toute particulière et invités à souper pour le lendemain

même. La duchesse voulut aussi que je lui présentasse mon fils[167],

venu à Bruxelles pour nous recevoir. Ce fut le signal de la

considération avec laquelle nous devions être traités. Toute la ville se

fit inscrire chez nous. On y vint en personne. Je pris un soin tout

particulier de rendre les visites. Je n'en oubliai aucune. J'établis des

listes raisonnées de toutes les personnes qui étaient venues chez moi. À

la suite du nom, j'inscrivis un extrait des détails que j'avais pu

recueillir sur chaque famille dans la conversation ou dans les

nobiliaires que je me procurai à la bibliothèque de Bourgogne, qui était

et est encore très riche en ouvrages de ce genre. J'avais comme aides

dans ce travail, pour le présent, M. de Verseyden de Wareck, secrétaire

général de la préfecture, et, pour le passé, un vieux commandeur de

Malte, qui venait tous les soirs chez moi, le commandeur de Nieuport. Au

bout d'un mois j'étais familiarisée avec le monde de Bruxelles, comme si

j'y avais été toute ma vie. Je connaissais les liaisons de tout genre,

les animosités, les tracasseries, etc... Ce fut un véritable travail

dont je m'occupai avec l'ardeur que j'ai toujours mise à ce qui est

nécessaire.

Notre établissement nous coûta beaucoup d'argent. Il me semble que mon

mari reçut une certaine somme pour monter sa maison, mais je n'en suis

pas sûre. Le personnel de service comprenait deux domestiques en livrée

et le garçon de bureau habillé également, un portier, un valet de

chambre maître d'hôtel, l'huissier du cabinet, servant aussi les jours

de réception, et deux hommes d'écurie. Nous habitions le palais[168] où

le roi de Hollande[169] a demeuré depuis. Mon appartement particulier,

de plain-pied avec celui des jours de grandes soirées, était agréable et

commode. Il comprenait en particulier un joli salon et un billard. Je

m'annonçai dès l'abord pour ne jamais recevoir le matin, sous quelque

prétexte que ce fût. Les heures de la matinée, en effet, je les

consacrais à l'éducation de mes filles, assistant à leurs leçons, ou

sortant avec elles pour les promener soit à pied, soit en voiture.

Plusieurs personnes se mirent bientôt dans notre intimité, entre autres

M. et Mme de Trazegnies, le prince Auguste d'Arenberg, le commandeur de

Nieuport, etc. Mon mari retrouva avec plaisir le comte de

Liedekerke[170], un de ses anciens compagnons d'armes, avant la

Révolution, dans le régiment de Royal-Comtois, dont M. de La Tour du Pin

avait été colonel en second. Le comte de Liedekerke avait épousé Mlle

Desandrouin, destinée à être à la tête d'une fortune immense, dont elle

possédait déjà une bonne partie. Ils n'avaient qu'un fils[171] et deux

filles[172]. Le jeune homme, alors âgé de vingt-deux ans, était auditeur

au Conseil d'État. Comme on parlait d'en attacher un à la personne de

chaque préfet pour former ces jeunes gens à la connaissance de

l'administration et les employer comme secrétaires du cabinet

particulier du préfet, M. de Liedekerke pria M. de La Tour du Pin, son

ancien colonel, de demander son fils en cette qualité.

Notre fils Humbert quitta Anvers, où M. Malouet avait été pour lui un

second père, et revint à Bruxelles pour se livrer à quelques études

préparatoires nécessitées par son examen au Conseil d'État, qui devait

avoir lieu dans quelques mois.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 54 / 74 题