Après avoir procédé à tous mes arrangements au Bouilh et fait partir par
le roulage tout ce que je croyais devoir nous être utile à Bruxelles de
façon à diminuer la dépense très grande de l'établissement d'une maison
considérable, je partis en poste avec Mme de Maurville, mes filles[159]
et mon petit Aymar. Une personne de Bordeaux, M. Meyer, me prêta une
voiture que je vendis pour lui à Bruxelles. Nous nous arrêtâmes deux ou
trois jours à Ussé pour voir Mme de Duras, à la grande joie de nos
filles à l'une et à l'autre. J'admirai ce beau lieu, que ma chère
Félicie vient encore d'embellir et que je ne reverrai plus, puis
j'arrivai à Paris, où je restai trois ou quatre semaines chez ma tante,
alors établie avec M. de Lally dans sa jolie maison de la rue de
Miromesnil, qu'elle a vendue depuis.
Mme Dillon était de retour d'Angleterre depuis longtemps. J'allai la
voir, car elle avait très bien accueilli M. de La Tour du Pin quand,
l'année précédente, il était passé par Paris, avec Humbert. Ma soeur
Fanny avait grandi. Elle était alors âgée de vingt-trois ans, et, sans
être jolie, avait l'air très distingué. Plusieurs partis s'étaient
présentés pour elle, mais, de tous ses prétendants, celui qu'elle avait
préféré et qu'elle aurait épousé n'existait plus: c'était le prince
Alphonse Pignatelli. Une maladie de poitrine avait emporté cet aimable
jeune homme. Il eût souhaité, avant de mourir, épouser Fanny, afin de
pouvoir lui laisser sa fortune. Malgré ses instantes pressantes, elle
s'y refusa. Les jours de l'infortuné étaient comptés, et elle estima
qu'il y aurait de sa part absence de délicatesse envers la famille de M.
Pignatelli, en s'unissant à lui, dans ses derniers moments, quoiqu'elle
l'aimât beaucoup et qu'elle eût été heureuse, même en le perdant, de
porter son nom. Pour moi, cela me désola, car j'aurais préféré que ma
soeur s'appelât Pignatelli plutôt que Bertrand.
Et puisque ce nom vulgaire vient au bout de ma plume, c'est le cas de
raconter ce qui s'est passé lors du dernier voyage de mon mari à Paris.
L'Empereur avait itérativement témoigné à l'Impératrice et à Fanny
elle-même combien il désirait son mariage avec Bertrand[160], amoureux
d'elle depuis longtemps. Ma soeur n'y voulait pas consentir et l'Empereur
en était contrarié. Quand il connut ses préférences pour Alphonse
Pignatelli, il cessa toutefois ses sollicitations. Mais, après la mort
du prince, il recommença ses poursuites. Mme Dillon pria M. de La Tour
du Pin, précisément à Paris au moment où elle avait promis une réponse
définitive, de voir l'Impératrice pour lui faire part du refus formel de
ma soeur. La commission était assez délicate. Cependant il s'en chargea.
L'Impératrice le reçut dans sa chambre à coucher, dont la profonde
alcôve était fermée, dans la journée, par un épais rideau de grosse
étoffe très ample, formant comme un mur de damas brodé et maintenu en
place par une lourde bordure de crépines d'or. Elle le fit asseoir à ses
côtés, sur un canapé placé contre le rideau. Comme ils étaient en tête à
tête, M. de La Tour du Pin fit sans détours à l'Impératrice la
commission dont il était chargé, en s'excusant d'apporter une décision
contraire aux désirs de l'Empereur. L'Impératrice insistant beaucoup, il
exprima dans le cours de la conversation, qui fut assez longue, des
sentiments fort aristocratiques qui ne déplurent pas. Enfin, après lui
avoir parlé de lui-même, de moi, de nos enfants, de sa fortune, de ses
projets, elle le congédia. Mon mari alla aussitôt rendre compte à Mme
Dillon de l'entretien qu'il venait d'avoir. Le soir même, chez M. de
Talleyrand, celui-ci le prit sous le bras, comme il avait l'habitude
quand il voulait causer familièrement dans un coin: «Qu'aviez-vous à
faire, dit-il, d'aller refuser le général Bertrand pour votre
belle-soeur. Cela vous regardait-il?»--«Mais Fanny l'a voulu, reprit M.
de La Tour du Pin, et mon âge me permet de lui servir de père.»--«Enfin,
reprit le fin renard, heureusement vous n'avez pas gâté vos affaires
avec toute votre aristocratie. On aime cela aux Tuileries
maintenant.»--«Qui donc vous a raconté tout cela? demanda mon mari. Vous
avez donc vu l'Impératrice?»--«Non pas, répliqua l'autre, mais j'ai vu
l'Empereur, qui vous écoutait!» Ce fut peut-être cette conversation
entendue derrière un rideau qui fit préfet à Bruxelles M. de La Tour du
Pin.
Je trouvai la pauvre Betsy, Mme de Fitz-James[161], à la dernière
période de la consomption, à laquelle elle succomba bientôt. Sa délicate
et frêle constitution n'avait pu résister au torrent de chagrins dont
elle était accablée. Son mari entretenait une maîtresse, avec laquelle
on le rencontrait partout, au spectacle, à la promenade, mais jamais on
ne le voyait chez la malheureuse femme mourante. Sa mère, Mme Dillon,
l'avait recueillie et la logeait. Elle finissait là sa courte et triste
vie, emportée par ce que les Anglais appellent _a decline_[162]. Elle
n'avait aucun mal à la poitrine, elle ne souffrait pas. Ses forces,
seulement, l'abandonnaient peu à peu. En me voyant, elle me tendit sa
petite main décharnée, et, comme je ne pouvais dissimuler mon émotion
qui était fort vive, car je l'aimais véritablement, elle me dit: «Il
faut rendre grâces à Dieu de me retirer de ce monde, où je n'ai plus
rien à espérer.» Et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues pâles.
Elle s'éteignit quinze jours après. Sur quatre enfants qu'elle avait
eus, il lui en restait trois. L'aîné était un garçon. Elle l'avait perdu
pendant sa seconde grossesse. La mort de cet enfant enlevé en quelques
heures, la frappa si violemment que celui qu'elle portait en elle fut
atteint d'imbécillité. C'était une fille. Mme Dillon la recueillit et la
garda toujours auprès d'elle. Après la mort de Mme Dillon, je n'ai pas
su ce qu'elle devint. Ses deux autres enfants, des garçons, sont le duc
de Fitz-James[163] actuel[164] et son frère Charles[165].
Fanny était très bien traitée par l'Impératrice et par l'Empereur. Comme
il désirait qu'elle fût d'un voyage à Fontainebleau, qui venait d'avoir
lieu, il lui avait envoyé 30.000 francs pour les frais de sa toilette.