CHAPITRE XII

I. Commencement d'une nouvelle vie.--Billet à Mme de Maurville.--Choix

judicieux de M. de La Tour du Pin pour la préfecture de Bruxelles.--Les

premiers préfets de cette ville: MM. de Pontécoulant et de Chaban.--Une

note du poème de _la Pitié_.--II. Départ du Bouilh. Visite à Ussé.--Mlle

Fanny Dillon et le prince Pignatelli.--Un projet de mariage de Mlle

Fanny Dillon avec le général Bertrand rencontre des difficultés.--Une

mission délicate auprès de l'Impératrice Joséphine.--Chagrin et mort de

Mme de Fitz-James.--III. Les femmes des fonctionnaires de

Bruxelles.--Mme de Chambarlhac et Mme Betz.--La duchesse douairière

d'Arenberg. Ses soupers. Son accueil à M. et Mme de La Tour du

Pin.--Étude de la société bruxelloise.--Organisation de la maison.--Le

comte de Liedekerke.--IV. Napoléon obtient enfin le consentement de Mlle

Fanny Dillon à son mariage avec le général Bertrand.--Huit jours pour se

marier.--Intervention opportune de Mme de La Tour du Pin.--Rencontre

avec le général Bertrand.--Tous les détails de la célébration du mariage

réglés par l'Empereur.--V. Mme de La Tour du Pin est reçue par

l'Empereur à Saint-Cloud.--La signature du contrat.--Les Bertrand de

Châteauroux.--Le mariage à Saint-Leu.--La parure d'émeraudes de la reine

Hortense.

I

Voilà donc une nouvelle vie qui commence! Je vais quitter mon potager,

mes poules, mes vaches, mes fleurs, mes occupations régulières et

tranquilles, conformes à mes goûts, pour aller mener une tout autre

existence. Mais la Providence m'avait douée du désir de toujours

chercher à faire pour le mieux dans toutes les situations où j'étais

placée. C'est vers 9 heures du soir, comme je l'ai dit, que je reçus,

par un messager, le billet de M. de La Tour du Pin m'annonçant sa

nomination de préfet à Bruxelles. Toute à mes réflexions, je me sentis

bientôt importunée par le bavardage sans portée de ma cousine, Mme

Joseph de La Tour du Pin. Je lui proposai donc d'aller nous coucher. Ce

ne fut pas cependant sans avoir écrit à Mme de Maurville pour lui dire

que la nomination de mon mari ne changeait rien à nos positions

respectives et que j'espérais qu'elle nous accompagnerait à Bruxelles.

Elle se trouvait chez des amis à deux lieues. Je donnai ordre qu'on lui

portât mon billet à la pointe du jour, désirant ne pas lui laisser le

temps de se poser cette triste question: «Que vais-je devenir?» J'aurais

pu la laisser au Bouilh, où son ménage ne nous aurait pas été une

dépense. Mais pourquoi ne pas la faire participer à la bonne fortune,

quand elle avait partagé la mauvaise? D'ailleurs, son tendre attachement

devait nous la rendre très utile. Elle était sans aucune instruction,

possédait peu d'esprit, mais beaucoup d'observation, ainsi qu'une très

grande capacité à démêler les caractères. Son dévouement pour mon mari

était entier et elle avait la préoccupation constante de servir ses

intérêts. Mes enfants, elle les considérait comme les siens. Grâce à

Dieu! je n'ai jamais eu auprès d'eux de gouvernante, mais je savais que

je pouvais les laisser avec Mme de Maurville en toute sérénité, quand

des devoirs de société, que je tâchais de rendre aussi rares que

possible, m'en séparaient momentanément. Je fis plus de réflexions au

cours des quelques heures passées à ce moment seule dans ma chambre,

qu'en temps habituel je n'en aurais fait pendant six mois. Dans les

événements de la vie, ce que l'on n'a pas pensé dans les premières

vingt-quatre heures n'est plus que de l'inutilité ou du rabâchage. Quand

mon mari arriva le lendemain matin pour déjeuner, il me trouva déjà

toute préparée à l'entretenir du changement de notre existence et à lui

confier les arrangements et les projets qui, selon moi, devaient en être

la conséquence.

Charlotte avait alors onze ans et demi. Très avancée pour son âge,

l'envie de tout apprendre la dévorait. Elle se mit à feuilleter tous les

dictionnaires géographiques sur la Belgique, à examiner les cartes du

pays, et quand son père, qui la connaissait bien, arriva et qu'il la

questionna sur le département de la Dyle, elle en savait déjà tous les

détails statistiques. Quant à la petite Cécile, déjà bonne musicienne à

huit ans, et sachant bien l'italien, sa première question fut de

demander si elle aurait un maître de chant à Bruxelles.

Mon mari fit tout de suite les arrangements nécessaires au Bouilh, et

mit malheureusement sa confiance dans un homme dont il croyait pouvoir

répondre comme de lui-même. On m'abandonna tous les soins de la maison

et des emballages.

M. de La Tour du Pin avait reçu l'ordre de se rendre à Paris sans délai,

M. de Chaban, son prédécesseur, ayant déjà quitté Bruxelles pour aller

organiser les départements de la Toscane, qui venait d'être réunie à

l'Empire. Notre ami Brouquens, plus heureux que mon mari lui-même de sa

bonne fortune, vint le prendre quelques jours après, et ils s'en furent

ensemble à Paris.

La nouvelle de cette nomination avait surpris tous ceux qui

sollicitaient depuis longtemps des grâces sans les obtenir. Personne ne

voulut croire qu'on fût venu chercher M. de La Tour du Pin à sa charrue,

comme Cincinnatus, pour lui donner la plus belle préfecture de France.

Ce choix était pourtant le plus judicieux que la prodigieuse prévision

de Napoléon pût faire, et en voici la raison: Bruxelles était une

capitale conquise, et aucun effort n'avait encore été tenté pour la

rattacher à la nouvelle patrie. Ville de cour et de haute naissance, on

ne l'avait jusqu'alors gouvernée que par des instruments obscurs ou

méprisables.

M. de Pontécoulant, son premier préfet, était un homme de naissance et

de formes aristocratiques assurément. Ancien officier des gardes

françaises, sa jeunesse s'était passée à Versailles et à Paris, et il

aurait peut-être réussi à Bruxelles sans sa femme, dont j'ai déjà parlé.

Elle passait pour lui avoir sauvé la vie pendant la Terreur. Auparavant,

elle avait été la maîtresse de Mirabeau, dont Lejai, son mari, était le

libraire. On dit qu'elle avait été jolie, ce dont il ne lui restait

aucun vestige. Depuis, étant déjà Mme de Pontécoulant, on l'avait vue

dans les salons de Barras, ce qui ne constituait pas une recommandation.

Emmenée à Bruxelles par son mari, ses antécédents avaient peu attiré la

grande et haute société aristocratique qui jadis formait la cour de

l'archiduchesse.

Entouré d'intrigants français qui s'étaient jetés sur la Belgique comme

sur une proie, M. de Pontécoulant ne se préoccupait guère des soins de

l'administration. L'Empereur l'avait rappelé en le nommant au Sénat, et

avait envoyé pour le remplacer M. de Chaban. Homme honnête, éclairé,

ferme et excellent administrateur, il avait réformé beaucoup d'abus,

puni des malversations et destitué leurs auteurs. Tous ses actes avaient

été justes et éclairés. Il suffisait de marcher dans ses voies pour bien

administrer le pays. Mais il n'avait exercé aucune action sur

l'éloignement moral que les hautes classes conservaient pour la

domination française. Cette tâche nous incombait, à mon mari et, j'ose

le dire, à moi également, puisque la source de toute influence de cette

nature se trouvait dans le salon.

M. de Chaban, il est vrai, était marié, mais sa femme, maladive,

obscure, choisie, d'après les on-dit, dans les classes peu élevées de la

société, ne recevait pas, et personne, par conséquent, ne l'avait jamais

vue.

Une sorte de réputation romantique m'avait précédée à Bruxelles. Je la

devais à mes aventures en Amérique, ébruitées par une note[158] du poème

de _la Pitié_, de Delille. Cette dame de la cour de Marie-Antoinette,

soeur de l'archiduchesse si aimée de tous en Belgique, qui avait été,

dans ces pays lointains, traire les vaches et vivre au milieu des bois,

se présentait avec quelque chose de piquant qui excitait la curiosité.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 52 / 74 题