Nous retournâmes donc au Bouilh, et, malgré la bonne réception des hauts
personnages que nous avions vus à Bordeaux, nous n'entretenions que peu
ou point d'espérances pour l'avenir. Comment croire, en effet, qu'un
homme éloigné de toute intrigue, inconnu pour ainsi dire du pouvoir,
puisqu'il n'avait été mêlé à rien de ce qui s'était passé depuis des
années, vivant retiré dans son château, en une retraite d'autant plus
profonde qu'il était à peu près sans fortune, eût attiré le regard de
l'aigle maître des destinées de la France.
M. de La Tour du Pin était resté à Bordeaux pour terminer quelques
affaires, et je me trouvais assise auprès de ma lampe, en tête à tête
avec une pauvre cousine, Mme Joseph de La Tour du Pin, que nous
accueillions par bonté. À ce moment--9 heures du soir sonnaient--un
paysan envoyé exprès de Bordeaux arriva à cette heure indue avec un
billet de mon mari, sur lequel étaient tracés ces simples mots: «Je suis
préfet de Bruxelles... de Bruxelles à dix lieues d'Anvers!» J'avoue que
j'eus un grand mouvement de joie, dans laquelle la pensée de revoir mon
fils me touchait surtout.
M. Maret ignorait la vacance de cette préfecture. Le travail du ministre
de l'intérieur arriva à Bayonne, tout comme s'il eût été présenté aux
Tuileries ou à Saint-Cloud, car rien n'était jamais dérangé dans les
habitudes de l'Empereur. Il bouleversait la monarchie espagnole, il
envoyait en prison et en exil ses deux rois, père et fils. Cela lui
donnait _bien de l'embarras_, comme je l'avais lu écrit de sa propre
main, mais malgré tout, quand le travail d'un ministre arrivait, il
lisait, rectifiait, changeait les nominations. _Préfecture de la Dyle_:
un nom était proposé pour ce poste. Il prend la plume, le raie, et écrit
au-dessus: _La Tour du Pin_. Voilà ce que nous apprit par la suite M.
Maret, qui ne soulevait jamais une objection, mais ne faisait aussi
jamais une proposition. C'était une très honnête machine.
Mon fils se trouvait à Anvers, assis à son bureau de secrétaire de M.
Malouet, lorsqu'il aperçut celui-ci traverser la cour en courant. Or,
jamais on n'avait vu M. Malouet, le plus grave des hommes, hâter le pas
pour quoi que ce fût. Il entra en criant: «Votre père est préfet de
Bruxelles!» Cher Humbert, combien sa joie fut grande!
[152] J'ai négligé d'écrire une particularité que je rapporterai ici. Je
trouve, mon cher fils[153] qu'il est déjà assez singulier qu'ayant six
mois accomplis de ma soixante-quatorzième année, j'aie conservé un aussi
fidèle souvenir de toutes les choses qui me sont arrivées! Cependant
l'une d'elles m'avait totalement passé de l'esprit. La voici:
Quelques jours avant le départ de M. de La Tour du Pin du Bouilh pour se
rendre à Bruxelles, je reçus un courrier, en grande hâte, de notre ami
Brouquens, qui m'annonçait l'envoi d'une voiture à Cubzac. Il
m'informait en même temps que le roi Charles IV d'Espagne et son indigne
femme[154] arrivaient à Bordeaux, au palais, et que l'Empereur avait
ordonné que je servirais de dame d'honneur à la reine pendant son séjour
à Bordeaux, qui serait de trois ou quatre jours. Heureusement tous mes
vêtements de cérémonie se trouvaient encore chez Brouquens. Mon paquet
fut donc bientôt fait. Mon mari m'accompagna, et nous partîmes. Aussitôt
à Bordeaux, je m'habillai à la hâte et me rendis au palais, où Leurs
Majestés espagnoles venaient d'arriver. En entrant dans le salon de
service, je trouvai des gens de connaissance, et le cri: «Venez donc,
nous vous attendons pour dîner!» me fut très agréable, car je n'avais
pris qu'une tasse de thé en partant du Bouilh.
Le roi et la reine s'était retirés dans leur intérieur avec le prince de
la Paix. Je trouvai là M. d'Audenarde et M. Dumanoir, l'un écuyer,
l'autre chambellan de l'Empereur; le général Reille, M. Iyequerdo, un
chapelain, et deux ou trois autres Espagnols, dont j'ai ignoré les noms,
qui ne parlaient pas français. Nous nous mîmes à table. Ces messieurs me
dirent que deux autres dames d'honneur avaient été nommées--Mme d'Aux
(Élisa) et Mme de Piis--et que j'étais chargée de les avertir d'avoir à
se rendre au palais le lendemain à midi. On m'informa, en outre, que
Leurs Majestés recevraient les autorités le matin et les dames le soir.
M. Dumanoir ajouta que personnellement je devais me trouver au palais à
11 heures pour être présentée à la reine, et que moi-même je
présenterais ensuite les deux autres dames d'honneur désignées pour être
de service auprès de la souveraine.
Pendant le repas, ces messieurs furent très empressés auprès de leur
nouvelle camarade. Ils ne cessaient de répéter qu'ils m'emmèneraient
jusqu'à Fontainebleau--menace que je pris fort au sérieux, en m'en
défendant, et eux de dire: «Cependant, si l'Empereur le voulait, il
faudrait bien marcher!»--Après le dîner, nous tâchâmes de trouver le
moyen d'amuser le roi pendant les deux soirées qu'il passerait à
Bordeaux, chose d'autant plus difficile qu'il ne voulait pas ou ne
_pouvait_ pas aller au théâtre, où l'on craignait l'effet que sa
présence produirait. Je me souvins d'avoir entendu dire en Espagne qu'il
aimait la musique avec passion, et que chaque soir il faisait sa partie
dans un quatuor où il jouait ou croyait jouer l'_alto_. Nous résolûmes
donc d'organiser un petit concert instrumental. On chargea de ce soin le
préfet, M. Fauchet, qui, soit dit en passant, était de fort mauvaise
humeur parce que sa femme n'avait pas été nommée auprès de la reine. Je
n'y pouvais rien. Cette faveur m'avait même fort dérangée.
Une fois rentrée chez moi, il me revint encore dans la pensée qu'à
Madrid on prétendait que, lorsque le roi faisait de la musique, il y
avait toujours à côté de lui un musicien habitué à faire sa partie. En
réalité, le substitut exécutait le passage, en donnant au roi l'illusion
que c'était lui qui jouait. Je me promis d'user de la même supercherie,
sans cependant la divulguer, par respect pour la Majesté royale déjà si
éprouvée.
Le lendemain, à 11 heures, je me trouvai au palais, et M. Dumanoir
demanda à entrer chez la reine pour me présenter. Se tournant vers moi,
avant d'ouvrir la porte, il me dit: «N'allez pas rire!» Cela m'en donna
envie, et, en vérité, il y avait de quoi, car je vis le spectacle le
plus surprenant et le plus inattendu.
La reine d'Espagne se tenait au milieu de la chambre devant une grande
psyché. On la laçait. Elle avait pour tout vêtement une petite jupe de
percale très étroite et très courte, et sur la poitrine--la plus sèche,
la plus décharnée, la plus noire que l'on pût voir--un mouchoir de gaze.
Sur ses cheveux gris était disposée, en guise de coiffure, une guirlande
de roses rouges et jaunes. La reine s'avança vers moi, la femme de
chambre la laçant toujours, en opérant ces mouvements de corps que l'on
fait quand on veut, en termes de toilette, se retirer de son corset.
Auprès d'elle se trouvait le roi, accompagné de plusieurs autres hommes
que je ne connaissais pas. La reine demanda à M. Dumanoir: «Qui est
celle-là?» Il le lui dit. «Quel est son nom?» fit-elle. Il le lui
répéta, et la reine adressa alors au roi quelques paroles en espagnol,
auxquelles il répondit en disant que j'étais ou que mon nom était très
noble. Puis elle acheva sa toilette, tout en racontant que l'Impératrice
lui avait donné plusieurs de ses robes, car elle n'avait rien apporté de
Madrid. Ce degré d'avilissement me causa une impression pénible. On
passa, en effet, à la souveraine une robe de crêpe jaune, doublée de
satin de même nuance, que je reconnus pour avoir été portée par
l'Impératrice. Toute envie de rire m'avait alors abandonnée; j'étais
plutôt prête à pleurer.
Lorsque la reine fut habillée, elle me congédia. J'allai dans le salon,
où je trouvai Élisa et Mme de Piis, et nous attendîmes ensemble
l'arrivée des autorités, que je devais présenter à Sa Majesté. À ce
moment, un gros homme, avec un emplâtre noir sur le front, traversa le
salon. Je le reconnus pour le fameux prince de la Paix. Il passa
grossièrement devant nous, sans nous saluer, et nous fûmes d'accord pour
constater que ni sa figure ni sa tournure ne justifiaient les faveurs
que lui attribuait la chronique scandaleuse.
Les salons étant alors remplis, on avertit la reine. Je lui nommai un à
un tous les chefs de corps ou d'administration, à commencer par
l'archevêque, le seul à qui elle adressa la parole. M. Dumanoir en fit
de même pour le roi, qui se montra beaucoup plus gracieux. La tournée
finie, on retourna dans le petit salon, où la reine se mit à me parler
tout haut, m'exprimant d'abord son inquiétude d'être sans nouvelles de
l'arrivée de la Tudo, la maîtresse du prince de la Paix, puis me disant
«qu'elle savait que ses deux fils[155] étaient prisonniers..., qu'elle
en était bien aise, qu'il ne leur arriverait jamais autant de mal qu'ils
en méritaient, que tous deux étaient des monstres et la cause de tous
ses malheurs.» Elle criait tout cela d'une voix très forte et sans que
le pauvre bonhomme de roi cherchât à la faire taire. J'en frémissais.
Enfin, elle nous congédia en disant: «À ce soir.»
Après avoir résisté aux sollicitations de mes compagnons de la cour
improvisée, qui me voulaient à dîner, je rentrai chez moi, où je
racontai les propos de cette méchante mère à mon mari.
Le soir, il y eut cercle et présentation de beaucoup de femmes que je ne
connaissais pas. Mme de Piis me disait leurs noms, que je répétais à la
reine. Puis l'on rentra dans le petit salon, où la musique s'établit, le
roi criant à tue-tête: «Manuelito!» C'était le nom[156] du prince de la
Paix. On donna au roi son violon; il l'accorda lui-même, puis le quatuor
commença, le truchement imaginé par moi jouant la partie du roi, dans
laquelle se perdait à tous moments le pauvre prince. On passa ensuite
des glaces et du chocolat, et nous allâmes nous coucher.
Le lendemain, visite d'un quart d'heure le matin, et même musique le
soir. Le jour d'après, à ma grande joie, j'appris le prochain départ des
membres de la famille royale espagnole. Le préfet et l'archevêque
vinrent prendre congé d'eux. Puis nous montâmes en voiture pour gagner
le passage de la rivière, car il n'y avait pas encore de pont. Nous
trouvâmes là le brigantin tout prêt, et la traversée effectuée, je pris
congé de ces malheureux souverains. L'infortuné roi n'avait pas eu l'air
un seul instant de comprendre la tristesse de sa position. Son attitude
manquait complètement de dignité et de gravité. Pendant le passage de la
rivière, il avait causé tout le temps avec mon domestique, qui se
trouvait sur le pont. C'était un bon Allemand, qui ne voulait pas croire
que ce fût le roi. Il me disait après: «Mais, Madame, il n'a donc pas de
chagrin!»
Voilà l'histoire de mes courtes fonctions à la cour du roi Charles IV et
auprès de la reine son horrible femme[157].