II

Les affaires d'Espagne occupaient beaucoup à Bordeaux, où quelques

réfugiés de ce pays étaient déjà arrivés. Ma tante nous écrivit de Paris

que l'Empereur devait se rendre en Espagne, accompagné peut-être par

l'Impératrice Joséphine, et que M. de Bassano ferait partie de leur

suite. Elle conseillait à son neveu d'aller faire sa cour à l'Empereur,

et de voir M. de Bassano, qui lui portait de l'intérêt. M. de La Tour du

Pin reçut cette lettre au moment où il partait à cheval pour Tesson. Une

affaire de lettre de change réclamait absolument sa présence là-bas. «Je

ne serai que deux jours, dit-il, j'ai bien le temps d'y aller,» et il

partit. Le lendemain arrivait à la poste l'ordre de préparer les chevaux

pour l'Empereur. Cela me désespéra, mais je n'en fus pas moins empressée

de voir cet homme extraordinaire.

Mme de Maurville, ma fille Charlotte et moi, nous allâmes à Cubzac,

résolues de n'en pas revenir que nous n'eussions vu Napoléon. Nous

demandâmes asile à Ribet, le grand commissionnaire du roulage, que nous

connaissions, et nous nous installâmes dans une chambre donnant sur le

port. Le brigantin destiné au passage de la Dordogne se trouvait déjà là

avec ses matelots à leur poste. Toute la population du pays bordait la

route. Les paysans, tout en maudissant l'homme qui leur enlevait leurs

enfants pour les envoyer à la guerre, voulaient quand même le voir.

C'était une folie, une ivresse. Un premier courrier arriva. On voulut le

questionner. Le général Drouet d'Erlon, commandant du département, lui

demanda quand l'Empereur arriverait. Cet homme était tellement fatigué

qu'on ne put en tirer pour toute réponse que le mot: «Passons.» Son

bidet sellé, il l'accompagna dans le bateau, puis tomba comme mort au

fond de l'embarcation, d'où on le tira pour le remettre à cheval de

l'autre côté de la rivière.

Notre impatience devenait fiévreuse depuis le passage du courrier. Pour

moi, j'étais absorbée par la fatalité qui retenait mon mari loin du lieu

où l'appelaient ses fonctions. La municipalité de Cubzac était présente,

et lui, président du canton, dont la place était là, se trouvait absent.

C'était une occasion perdue qui ne se représenterait pas. J'en éprouvai

une excessive contrariété. Enfin, après une attente qui dura la journée

entière, vers le soir, une première voiture arriva, et peu après une

berline à huit chevaux, escortée par un piquet de chasseurs, s'arrêta

sous la fenêtre où nous nous trouvions. L'Empereur en descendit, revêtu

de l'uniforme de chasseur de la garde. Deux chambellans, dont l'un était

M. de Barral, et un aide de camp l'accompagnaient. Le maire lui débita

un compliment. Il l'écouta avec un air de grand ennui, puis descendit

dans le brigantin qui s'éloigna aussitôt.

À cela se borna notre vue du grand homme. Nous retournâmes au Bouilh

toutes trois, fatiguées et de mauvaise humeur.

Mon mari arriva le lendemain. Je lui donnai le temps de déjeuner

seulement, et le forçai de partir pour Bordeaux, où l'on attendait

l'Impératrice le jour suivant. Dès son arrivée, il alla voir M. Maret,

qui professait à son égard beaucoup d'amitié et d'intérêt. Il le trouva

aimable et obligeant. Mais quel fut son étonnement lorsque celui-ci lui

dit: «Vous avez éprouvé beaucoup de contrariété de la nécessité d'aller

à Tesson, précisément quand l'Empereur passait chez vous, et vous avez

mis une grande diligence à revenir.»--«Vous avez donc vu Brouquens,»

répliqua M. de La Tour du Pin.--«Non.»--Mais alors, comment savez-vous

cela?»--«C'est l'Empereur qui me l'a dit.» Vous sentez si mon mari fut

surpris. «Mme de La Tour du Pin doit venir à Bordeaux,» ajouta M. Maret;

«elle restera ici pendant le temps du séjour de l'Impératrice. Il y aura

cercle demain; l'Empereur veut qu'elle y soit.»

Mon mari m'envoya une voiture aussitôt, car il n'y avait pas à hésiter.

J'avais quelques robes à Bordeaux, faites au moment où je menais Élisa

dans les bals et aux soirées données à l'occasion de son mariage. Mais

parmi elles il n'y en avait pas de noire, et la cour était en deuil. Le

cercle était à huit heures et il en était cinq. Heureusement, j'avisai

une jolie robe de satin gris. J'y mis quelques ornements noirs, un bon

coiffeur arrangea des rubans noirs dans mes cheveux, et cela me sembla

aller fort bien pour une femme de trente-huit ans qui, soit dit sans

vanité, n'avait pas l'air d'en avoir trente. On se réunit dans la grande

salle à manger du palais. Je ne connaissais presque personne à Bordeaux,

excepté Mme de Couteneuil et Mme de Saluces qui précisément étaient

absentes. Soixante à quatre-vingts femmes se trouvaient là réunies. On

nous rangea selon une liste lue à haute voix par un chambellan, M. de

Béarn. Il répéta que personne ne devait se déplacer sous aucun prétexte,

sans quoi il ne retrouverait plus les noms pour les appliquer aux

personnes, et nous recommanda de nous bien aligner. Cette manoeuvre quasi

militaire était à peine achevée, qu'on annonça à haute voix:

«l'Empereur!», ce qui me fit battre le coeur. Il commença par un bout et

adressait la parole à chaque dame. Comme il s'approchait de l'endroit où

je me tenais, le chambellan lui dit un mot à l'oreille. Il fixa les yeux

sur moi en souriant de la manière la plus gracieuse, et, mon tour venu,

il me dit en riant, sur un ton familier, en me regardant de la tête aux

pieds: «Mais vous n'êtes donc pas du tout affligée de la mort du roi de

Danemark?» Je répondis: «Pas assez, Sire, pour sacrifier le bonheur

d'être présentée à Votre Majesté. Je n'avais pas de robe noire.»--«Oh!

voilà une excellente raison, répliqua-t-il, et puis vous étiez à la

campagne!» S'adressant ensuite à la femme à côté de moi: «Votre nom,

Madame?» Elle balbutia. Il ne comprit pas. Je dis: «Montesquieu.»--«Ah!

vraiment, s'écria-t-il; c'est un beau nom à porter. J'ai été ce matin à

La Brède voir le cabinet de Montesquieu.» La pauvre femme reprit,

croyant avoir trouvé une belle inspiration: «_C'était un bon citoyen._»

Ce mot de citoyen fit bondir l'Empereur. Il lança à Mme de Montesquieu,

de ses yeux d'aigle, un regard qui aurait pu la terrifier si elle

l'avait compris, et répondit très brusquement: «_Mais non, c'était un

grand homme_.» Puis, levant les épaules, il me regarda comme voulant

dire: «Que cette femme est bête!»

L'Impératrice passait à quelque distance de l'Empereur, et on lui

nommait les femmes dans le même ordre. Mais, avant qu'elle arrivât à ma

hauteur, un valet de chambre vint me demander de passer dans le salon

pour y attendre Sa Majesté. L'infortuné chambellan ne trouvant plus

alors à la place qu'elle occupait sa Mme de La Tour du Pin, fit des

barbouillages sans fin qui prêtèrent à la plaisanterie pendant toute la

soirée.

Lorsque l'Impératrice entra dans le salon, elle se montra extrêmement

aimable pour moi et pour mon mari, qu'elle avait également fait appeler.

Elle exprima le désir de me voir tous les soirs pendant son séjour à

Bordeaux et se mit à jouer au trictrac avec M. de La Tour du Pin. On

servit du thé et des glaces. J'espérais toujours revoir l'Empereur. La

déception fut cruelle quand j'appris que, sur l'arrivée d'un courrier de

Bayonne, il avait aussitôt quitté Bordeaux pour s'y rendre.

L'Impératrice était accompagnée de deux dames du Palais, Mme de Bassano

et une autre dame dont je ne puis retrouver le nom: de sa charmante

lectrice, devenue depuis la belle Mme Sourdeau, dont l'empereur

Alexandre fut amoureux; du vieux général Ordener, de M. de Béarn, etc.

L'empereur, quoique ayant, comme on dit vulgairement, _sur les bras_

toute l'Espagne et toute l'Europe, avait pris le temps de dicter l'ordre

des journées de l'Impératrice dans le plus minutieux détail et prévu

jusqu'à la toilette qu'elle devait porter. Elle n'aurait ni voulu ni pu

en déranger la moindre particularité, à moins d'être malade au lit.

J'appris par Mme Maret que l'Empereur avait ordonné que nous viendrions,

mon mari et moi, tous les jours passer la soirée, ce que nous fîmes.

On s'amusa beaucoup de l'improvisation d'un galant garde national de la

grand'garde, qui avait écrit sur la baraque dressée dans la cour pour le

poste:

Vénus ou Madame Maret,

C'est bonnet blanc ou blanc bonnet.

Ce distique gascon eut un grand succès.

Cependant la pauvre Impératrice commençait à s'inquiéter cruellement des

bruits de divorce qui circulaient déjà. Elle en parla à M. de La Tour du

Pin, qui la rassura de son mieux. Il s'efforça ensuite d'arrêter les

confidences que l'imprudente et légère Joséphine semblait disposée à lui

faire et dont il ne paraissait pas prudent de se charger. Elle en

voulait beaucoup à M. de Talleyrand, qu'elle accusait de pousser

l'Empereur au divorce. Personne ne s'en trouvait plus persuadé que mon

mari, car il lui en avait parlé plusieurs fois pendant son dernier

voyage à Paris, mais il se garda bien de dévoiler la chose à Joséphine.

Accoutumée à l'adulation des uns, à la fausseté des autres, elle

trouvait une grande douceur à causer avec M. de La Tour du Pin et à lui

ouvrir son coeur sur un sujet qu'elle n'avait osé aborder avec aucune des

personnes de son entourage. Elle mourait d'envie de partir pour Bayonne

et demandait tous les jours à Ordener: «Quand partons-nous?» À quoi il

répondait avec son accent allemand: «En férité, che né sais pas encore.»

Un soir, j'étais assise à côté de l'Impératrice, auprès de la table à

thé. Elle reçut un billet de l'Empereur, de quelques lignes, et se

penchant vers moi elle me dit tout bas: «Il écrit comme un chat. Je ne

puis pas lire cette dernière phrase.» En même temps, elle me tendit le

billet en mettant furtivement un doigt sur ses lèvres en signe de

mystère. Je n'eus que le temps de lire des _tu_ et des _toi_, puis la

dernière phrase ainsi conçue: «J'ai ici le père et le fils; cela me

donne bien de l'embarras.» Depuis, ce billet a été cité, dans une note,

mais fort amplifié. Il était de cinq à six lignes, écrit en travers

d'une feuille de papier déchiré et plié en deux. Si on me le montrait,

je le reconnaîtrais.

Après le thé, le général Ordener s'approcha de l'Impératrice et lui dit:

«Votre Majesté partira demain à midi.» Cet oracle prononcé réjouit tout

le monde. Le séjour à Bordeaux avait été une cause de dépense pour moi,

qui avais dû, depuis dix jours, être parée chaque soir. Je mourais

d'envie de revoir mes enfants. Élisa nourrissait son fils et n'était pas

venue, à son grand regret, chez l'Impératrice. Elle avait assisté

seulement au cercle, où on lui fit un accueil très flatteur. Son mari

s'était mis de la garde d'honneur à cheval, dont faisaient partie tous

les jeunes gens distingués de Bordeaux.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 50 / 74 题