I. Humbert part pour Anvers.--Douleur de la séparation.--Ennuis causés
pour le logement des officiers et des soldats au Bouilh.--Derniers
adieux d'Alfred de Lameth.--Sa mort et la vengeance de son
assassinat.--II. Voyage de l'Empereur à Bordeaux.--Son passage de la
Dordogne, à Cubzac.--Mme de La Tour du Pin appelée à Bordeaux auprès de
l'Impératrice.--Le cercle.--Présentation à l'Empereur.--Mme de
Montesquieu s'embrouille.--L'embarras d'un chambellan.--Dans le salon de
l'Impératrice.--Son entourage.--La règle stricte de ses journées tracée
par l'Empereur.--Un madrigal.--Inquiétudes de Joséphine à propos des
bruits qui courent sur son divorce.--Un billet de l'Empereur.--Départ de
l'Impératrice.--III. Retour au Bouilh.--M. de La Tour du Pin nommé
préfet du département de la Dyle, à Bruxelles.--Mme de La Tour du Pin,
dame d'honneur de la reine d'Espagne.--Présentation à la reine.--Le
prince de la Paix.--Le concert et la partie du roi.--Départ des
souverains espagnols.
I
Vers la fin de l'été, ou, pour mieux dire, en termes d'agriculture, tout
de suite _après vendanges_, il fallut me séparer de mon cher fils[148]
pour la première fois. Ah! que cette séparation me fut cruelle! Combien
j'eus besoin de toute ma raison, de ma soumission aux volontés de Dieu
pour la supporter. Il partit avec son père, qui le conduisit jusqu'à
Paris. Quel déchirement en l'embrassant pour une absence d'une durée
indéterminée! La douleur de sa soeur aînée[149] fut également très vive.
Charlotte avait alors onze ans. Elle était si avancée pour son âge, si
raisonnable, que son frère ne la considérait plus comme une enfant. Elle
perdait un compagnon de ses études et de ses jeux, un véritable ami.
Avec le partant s'en allait la joie de notre intérieur. Quand, un mois
plus tard, M. de La Tour en Pin revint sans son fils, notre douleur se
raviva.
Le Bouilh était accablé de logements de gens de guerre. Toute l'armée en
route pour l'Espagne passait à Saint-André-de-Cubzac. Nous avions
souvent à héberger des officiers, chose fort importune, surtout quand
j'étais seule, à cause de la nécessité de les recevoir à dîner et dans
le salon. Il m'arriva à ce propos une petite aventure pendant l'absence
de mon mari, dont je me tirai à mon avantage, mais après laquelle je
demandai à loger à l'avenir le double de soldats ou de cavaliers, et pas
d'officiers.
On avait envoyé au Bouilh deux officiers, dont un déjà assez âgé. Ce
dernier, lorsqu'il vit notre beau château et la jolie chambre où on le
logeait, entra dans une de ces fureurs démagogiques digne des plus beaux
temps de la Convention. Elle était telle que, me rencontrant dans un
corridor, il m'apostropha en jurant, et s'écria «qu'il savait qu'on
avait coupé la tête à l'ancien maître de la maison, qu'il aurait
souhaité qu'on en fît autant à tous les nobles possesseurs d'aussi
belles demeures et qu'il se réjouirait si on mettait le feu au château».
À sa mine, je jugeai qu'il était homme à mettre la menace à exécution.
Aussi lui répondis-je avec le plus grand sang-froid: «Monsieur, je vous
préviens que je vais porter plainte.»
Sur ce, j'écrivis le plus poliment du monde au colonel, logé à
Saint-André, pour l'informer des propos tenus par le capitaine, dont
j'avais demandé le nom. Une demi-heure après, le colonel intimait au
forcené l'ordre de revenir et de se rendre aux arrêts forcés.
À dater de ce jour, on ne nous envoya plus d'officiers. Nous eûmes bien
encore quelques tapageurs, mais qui faisaient le train chez le maître
valet.
Un soir, une douzaine de ces furibonds étaient abrités dans les écuries.
Tout à coup un tapage effroyable se fit entendre dans le vestibule. Nous
étions à table. Nous nous levâmes. Le colonel dînait avec nous. C'était
Philippe de Ségur[150]. Son apparition, quand ils distinguèrent au
milieu de nous leur chef, fut le _quos ego_...[151]. Jamais on n'a vu
des figures si consternées que celles de ces terribles soldats. Ils
disparurent dans le grenier à foin, et lorsqu'on se mit à leur
recherche, le dîner terminé, ils étaient devenus invisibles.
Un jour de grande fête, j'assistais à la messe à Bordeaux. À un moment
donné, j'avais remarqué que, pour une cause quelconque, l'attention de
toute la congrégation était attirée vers le fond de la chapelle dans
laquelle je me trouvais. Comme je me levais pour sortir, j'aperçus un
superbe officier, enveloppé dans un ample manteau blanc, drapé avec
grâce et qui, relevé sur le bras qui soutenait le sabre, laissait
entrevoir un pantalon amaranthe à la mamelouk. Il se mêla à la foule
pour quitter l'église et prit ensuite le chemin de la maison de M. de
Brouquens. Il y entra, et comme je le suivais dans la cour, il se
retourna et s'écria: «Ah! c'est donc ma tante!» Puis il me sauta au cou.
C'était mon neveu, Alfred de Lameth. Qu'il était beau! On eût dit
l'Apollon du Belvédère en uniforme d'aide de camp de Murat! Le pauvre
garçon aussi me fit ses derniers adieux. Il avait de tristes
pressentiments, car, après avoir causé avec moi pendant deux heures de
toutes ses folies de jeunesse, dont il commençait à se lasser, de la
guerre où il n'avait pas encore reçu, disait-il, une égratignure, il
exprima le désir de me laisser quelque souvenir de lui. En même temps,
ouvrant son écritoire, il me donna ce couteau à manche de nacre qu'on a
toujours pu voir sur ma table. Puis il m'embrassa tendrement à plusieurs
reprises, et comme mes veux se remplissaient de larmes, il me dit: «Oui,
chère tante, c'est pour la dernière fois!» L'infortuné garçon fut
misérablement assassiné au milieu du quartier général du maréchal Soult,
en Espagne, en traversant un petit village pour aller déjeuner chez le
maréchal. On ne put découvrir le meurtrier. À titre de représailles, on
livra le village à la fureur des soldats, qui en firent une sanglante et
brûlante hécatombe.