Mon mari avait vu à Paris plusieurs personnes de ses connaissances de
jadis, et qui toutes alors étaient dans le gouvernement, entre autres M.
Maret, depuis duc de Bassano. Elles le pressèrent de tenter quelques
démarches pour obtenir un emploi. Sans s'y refuser précisément, il
répondit que, si l'Empereur avait envie de le prendre, il saurait bien
où le trouver, que le rôle de solliciteur ne lui convenait pas, etc. M.
de Talleyrand ne comprenait les répugnances d'aucun genre, mais il
sentait pourtant, par son esprit plutôt que par son coeur, qu'il y avait
une sorte de distinction à ne pas se mêler à la foule des solliciteurs.
Il se contenta de dire, en levant les épaules: «Cela viendra.» Et puis,
il n'y pensa plus.
M. de La Tour du Pin revint au Bouilh. Il avait vu M. Malouet, qui
venait d'être nommé préfet maritime à Anvers pour y établir le grand
chantier de construction auquel il donna une si prodigieuse impulsion.
Ces messieurs s'étaient entendus pour qu'Humbert, lorsqu'il aurait
dix-sept ans, fût placé dans les bureaux de M. Malouet. L'institution
des auditeurs au Conseil d'État n'existait pas encore. On commençait
cependant à en parler, et nous fûmes d'avis qu'il serait très utile à un
jeune homme qui se destinait aux affaires de travailler pendant un
certain temps sous les yeux d'un homme aussi éclairé et aussi habile que
l'était M. Malouet. Comme il avait beaucoup d'amitié pour nous, nous
pouvions lui confier notre fils en toute sécurité. La pensée de cette
séparation, toutefois, pesait cruellement sur mon coeur.
Mon mari revint de Paris, et peu après je m'aperçus, mon cher fils[147],
que j'étais grosse de vous. L'année précédente, j'avais fait une fausse
couche. Je résolus, pour éviter un nouvel accident, de ne pas faire
d'exercice violent pendant tout le temps de ma grossesse, au cours de
laquelle je fus toujours plus ou moins souffrante. Mme de Maurville,
Élisa, ma tante, M. de Lally se rendirent à Tesson. Je restai au Bouilh
avec mes filles. Par une sorte de pressentiment que, de tous mes chers
enfants, vous seriez le seul à me fermer les yeux, jamais je ne me
soignai autant que pendant cette grossesse.
Le 18 octobre 1806, comme je m'habillais le matin, j'aperçus mon bon
docteur Dupouy, établi au Bouilh depuis quelques jours, qui passait sur
la terrasse. Je lui demandai en riant d'où il venait si matin. Il me
répondit qu'on était venu le chercher pour constater le décès d'une de
nos voisines, morte subitement en sortant de son lit. Je connaissais
beaucoup cette personne, avec laquelle j'avais précisément causé
longtemps la veille. Cet événement me bouleversa au point que je fus
prise à l'instant même de douleurs qui vous amenèrent au monde pour le
bonheur de mes vieux ans.
Je ne me remis que lentement des suites de mes couches, ayant été
atteinte de la fièvre double tierce, pendant laquelle je ne cessai
pourtant pas de nourrir.
Nous n'avions pas perdu de vue l'affaire importante du mariage d'Élisa.
Sous le prétexte de faire vacciner le nouveau-né, nous allâmes, vers
Noël, passer six semaines à Bordeaux, chez notre excellent Brouquens.
Cet incomparable ami était parvenu à mettre dans nos intérêts M. de
Marbotin de Couteneuil, ancien conseiller au Parlement, le propre oncle
de M. d'Aux. Sa femme était soeur de la mère de M. d'Aux. Le jeune homme,
après la mort de sa mère, survenue depuis longtemps déjà, avait voué à
sa tante une véritable affection filiale. M. de Couteneuil désirait
rentrer dans la judicature. M. de Lally passait pour avoir du crédit. Ce
fut une raison de plus pour engager M. de Couteneuil à travailler au
mariage de son neveu. D'ailleurs, orgueil à part, nous jouissions d'une
assez grande considération à Bordeaux pour qu'une personne admise dans
notre vie de famille depuis cinq ans en reçut une sorte de relief.
Les jeunes gens se retrouvèrent dans plusieurs bals. Élisa, qui dansait
à ravir--dans ce temps on ne valsait pas, et la danse était un art--y
brilla de tout son éclat. Ils se revirent dans des promenades, puis à
des offices à l'église, où l'on était toujours sûr de rencontrer M.
d'Aux. Enfin un jour Mme de Couteneuil se présenta chez moi
officiellement pour me demander la main de ma jeune personne pour son
neveu. Je lui répondis, en bonne et ancienne diplomate, que j'ignorais
les projets de M. de Lally sur sa fille, mais que M. de La Tour du Pin
irait lui faire part au Bouilh, où il se trouvait, de la proposition
qu'on me transmettait.
Il y alla, en effet, et revint le lendemain avec M. de Lally. Tout fut
bientôt arrangé. Puis suivirent les compliments, les dîners, les
soirées. Nous reçûmes la visite du vieux père d'Aux. C'était un
gentilhomme de la vieille roche, sans le moindre vestige d'esprit ni
d'instruction. On racontait qu'il avait fait mourir sa femme d'ennui.
Cela ne l'empêchait pas de posséder 60.000 francs de rente et plus.
À la signature du contrat, M. de Lally compta à M. d'Aux, comme il s'y
était engagé, cent sacs de 1.000 francs, représentant la dot de sa
fille. C'est la seule fois de ma vie que j'ai vu tant d'argent réuni.
La noce se fit au Bouilh, le 1er avril 1807. Il n'y avait encore de
fleurs que des petites marguerites doubles, roses et blanches. Mme de
Maurville, Charlotte et moi, nous fîmes un charmant surtout pour le
dîner: le fond était de mousse, avec les noms d'Henri et d'Élisa écrits
en fleurs.
Tous ces préliminaires et le mariage lui-même m'avaient fort dérangée et
sortie de mes habitudes tranquilles et régulières. Je fus bien aise de
les reprendre pour jouir des derniers mois que mon fils devait encore
passer avec nous. Ma tante retourna à Paris. M. de Lally s'en fut aussi.
Je demeurai seule avec Mme de Maurville. Elle eut le bonheur de recevoir
la visite de son fils pendant un court congé qu'on lui accorda avant de
rejoindre son régiment qui allait en Espagne. Ce bon et aimable jeune
homme était entré, comme je l'ai déjà dit, six ans auparavant comme
simple chasseur dans le 22e de chasseurs à cheval. Il était maintenant
lieutenant et avait la croix. Chaque grade, il l'avait conquis par des
actions d'éclat, et avait mérité la dernière distinction pour un fait de
la plus grande audace au cours de la dernière campagne. Il séduisait
autant par le charme de la figure que par l'agrément du caractère. Quand
il partit, sa pauvre mère ne croyait certes pas l'embrasser pour la
dernière fois! Pour moi, j'en avais le pressentiment, hélas! par trop
justifié. Un an après, il fut massacré dans un village, en Espagne, où
il entra quarante pas en avant de sa troupe. Pauvre Alexandre!