IV

Mon mari avait vu à Paris plusieurs personnes de ses connaissances de

jadis, et qui toutes alors étaient dans le gouvernement, entre autres M.

Maret, depuis duc de Bassano. Elles le pressèrent de tenter quelques

démarches pour obtenir un emploi. Sans s'y refuser précisément, il

répondit que, si l'Empereur avait envie de le prendre, il saurait bien

où le trouver, que le rôle de solliciteur ne lui convenait pas, etc. M.

de Talleyrand ne comprenait les répugnances d'aucun genre, mais il

sentait pourtant, par son esprit plutôt que par son coeur, qu'il y avait

une sorte de distinction à ne pas se mêler à la foule des solliciteurs.

Il se contenta de dire, en levant les épaules: «Cela viendra.» Et puis,

il n'y pensa plus.

M. de La Tour du Pin revint au Bouilh. Il avait vu M. Malouet, qui

venait d'être nommé préfet maritime à Anvers pour y établir le grand

chantier de construction auquel il donna une si prodigieuse impulsion.

Ces messieurs s'étaient entendus pour qu'Humbert, lorsqu'il aurait

dix-sept ans, fût placé dans les bureaux de M. Malouet. L'institution

des auditeurs au Conseil d'État n'existait pas encore. On commençait

cependant à en parler, et nous fûmes d'avis qu'il serait très utile à un

jeune homme qui se destinait aux affaires de travailler pendant un

certain temps sous les yeux d'un homme aussi éclairé et aussi habile que

l'était M. Malouet. Comme il avait beaucoup d'amitié pour nous, nous

pouvions lui confier notre fils en toute sécurité. La pensée de cette

séparation, toutefois, pesait cruellement sur mon coeur.

Mon mari revint de Paris, et peu après je m'aperçus, mon cher fils[147],

que j'étais grosse de vous. L'année précédente, j'avais fait une fausse

couche. Je résolus, pour éviter un nouvel accident, de ne pas faire

d'exercice violent pendant tout le temps de ma grossesse, au cours de

laquelle je fus toujours plus ou moins souffrante. Mme de Maurville,

Élisa, ma tante, M. de Lally se rendirent à Tesson. Je restai au Bouilh

avec mes filles. Par une sorte de pressentiment que, de tous mes chers

enfants, vous seriez le seul à me fermer les yeux, jamais je ne me

soignai autant que pendant cette grossesse.

Le 18 octobre 1806, comme je m'habillais le matin, j'aperçus mon bon

docteur Dupouy, établi au Bouilh depuis quelques jours, qui passait sur

la terrasse. Je lui demandai en riant d'où il venait si matin. Il me

répondit qu'on était venu le chercher pour constater le décès d'une de

nos voisines, morte subitement en sortant de son lit. Je connaissais

beaucoup cette personne, avec laquelle j'avais précisément causé

longtemps la veille. Cet événement me bouleversa au point que je fus

prise à l'instant même de douleurs qui vous amenèrent au monde pour le

bonheur de mes vieux ans.

Je ne me remis que lentement des suites de mes couches, ayant été

atteinte de la fièvre double tierce, pendant laquelle je ne cessai

pourtant pas de nourrir.

Nous n'avions pas perdu de vue l'affaire importante du mariage d'Élisa.

Sous le prétexte de faire vacciner le nouveau-né, nous allâmes, vers

Noël, passer six semaines à Bordeaux, chez notre excellent Brouquens.

Cet incomparable ami était parvenu à mettre dans nos intérêts M. de

Marbotin de Couteneuil, ancien conseiller au Parlement, le propre oncle

de M. d'Aux. Sa femme était soeur de la mère de M. d'Aux. Le jeune homme,

après la mort de sa mère, survenue depuis longtemps déjà, avait voué à

sa tante une véritable affection filiale. M. de Couteneuil désirait

rentrer dans la judicature. M. de Lally passait pour avoir du crédit. Ce

fut une raison de plus pour engager M. de Couteneuil à travailler au

mariage de son neveu. D'ailleurs, orgueil à part, nous jouissions d'une

assez grande considération à Bordeaux pour qu'une personne admise dans

notre vie de famille depuis cinq ans en reçut une sorte de relief.

Les jeunes gens se retrouvèrent dans plusieurs bals. Élisa, qui dansait

à ravir--dans ce temps on ne valsait pas, et la danse était un art--y

brilla de tout son éclat. Ils se revirent dans des promenades, puis à

des offices à l'église, où l'on était toujours sûr de rencontrer M.

d'Aux. Enfin un jour Mme de Couteneuil se présenta chez moi

officiellement pour me demander la main de ma jeune personne pour son

neveu. Je lui répondis, en bonne et ancienne diplomate, que j'ignorais

les projets de M. de Lally sur sa fille, mais que M. de La Tour du Pin

irait lui faire part au Bouilh, où il se trouvait, de la proposition

qu'on me transmettait.

Il y alla, en effet, et revint le lendemain avec M. de Lally. Tout fut

bientôt arrangé. Puis suivirent les compliments, les dîners, les

soirées. Nous reçûmes la visite du vieux père d'Aux. C'était un

gentilhomme de la vieille roche, sans le moindre vestige d'esprit ni

d'instruction. On racontait qu'il avait fait mourir sa femme d'ennui.

Cela ne l'empêchait pas de posséder 60.000 francs de rente et plus.

À la signature du contrat, M. de Lally compta à M. d'Aux, comme il s'y

était engagé, cent sacs de 1.000 francs, représentant la dot de sa

fille. C'est la seule fois de ma vie que j'ai vu tant d'argent réuni.

La noce se fit au Bouilh, le 1er avril 1807. Il n'y avait encore de

fleurs que des petites marguerites doubles, roses et blanches. Mme de

Maurville, Charlotte et moi, nous fîmes un charmant surtout pour le

dîner: le fond était de mousse, avec les noms d'Henri et d'Élisa écrits

en fleurs.

Tous ces préliminaires et le mariage lui-même m'avaient fort dérangée et

sortie de mes habitudes tranquilles et régulières. Je fus bien aise de

les reprendre pour jouir des derniers mois que mon fils devait encore

passer avec nous. Ma tante retourna à Paris. M. de Lally s'en fut aussi.

Je demeurai seule avec Mme de Maurville. Elle eut le bonheur de recevoir

la visite de son fils pendant un court congé qu'on lui accorda avant de

rejoindre son régiment qui allait en Espagne. Ce bon et aimable jeune

homme était entré, comme je l'ai déjà dit, six ans auparavant comme

simple chasseur dans le 22e de chasseurs à cheval. Il était maintenant

lieutenant et avait la croix. Chaque grade, il l'avait conquis par des

actions d'éclat, et avait mérité la dernière distinction pour un fait de

la plus grande audace au cours de la dernière campagne. Il séduisait

autant par le charme de la figure que par l'agrément du caractère. Quand

il partit, sa pauvre mère ne croyait certes pas l'embrasser pour la

dernière fois! Pour moi, j'en avais le pressentiment, hélas! par trop

justifié. Un an après, il fut massacré dans un village, en Espagne, où

il entra quarante pas en avant de sa troupe. Pauvre Alexandre!

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 48 / 74 题