III

Mme de Duras arriva au Bouilh pour y attendre son mari, qui devait venir

la prendre pour la mener à Duras, chef-lieu de sa famille, situé entre

Bordeaux et Agen. Ils venaient d'acheter Ussé[145], où Mme de Kersaint,

mère de Mme de Duras, avait colloqué les fonds provenant de la vente de

son habitation à la Martinique. La duchesse de Duras, mère d'Amédée, y

avait ajouté 400.000 francs de ses propres biens. Cette belle habitation

leur coûta 800.000 francs. C'était un excellent marché.

Lorsque je revis Claire, que j'avais laissée à Teddington en proie à une

passion malheureuse pour son mari, je la retrouvai tout autre. Elle

était devenue un des coryphées de la société antibonapartiste du

Faubourg Saint-Germain. Ne pouvant se distinguer par la beauté du

visage, elle avait eu le bon sens de renoncer à y prétendre. Elle visa à

briller par l'esprit, chose qui lui était facile, car elle en avait

beaucoup, et par la capacité, qualité indispensable pour occuper la

première place dans la société où elle vivait à Paris. Il est nécessaire

de trancher sur tout, sans quoi on est écrasé: en termes de marine, il

faut faire feu supérieur. Son caractère naturellement présomptueux et

dominateur la préparait pardessus tout à jouer un tel rôle. J'ignore si

elle a jamais écouté le langage d'une coquetterie un peu caractérisée,

mais je serais assez portée à le croire. Pendant son séjour au Bouilh,

elle avait engagé une correspondance très vive avec M. d'Angosse, dans

le but de le consoler de la mort de sa femme, Mlle de Châlons. Les

lettres qu'elle recevait de lui, dont elle me montra quelques-unes, me

parurent celles d'un homme tout disposé à être consolé. Le lui ayant

dit, elle me jugea prude et même un peu provinciale. Je crois qu'en

retournant à Paris elle trouva M. d'Angosse revêtu de l'habit rouge de

chambellan[146]. Comme tant d'autres, il l'avait pris par prudence.

L'Empereur disait: «Je leur ai ouvert mes antichambres, et ils s'y sont

tous précipités.» Ce propos ne peut paraître insolent, puisqu'il était

juste et fondé.

Pendant deux mois, les petites de Duras restèrent au Bouilh sans leur

mère, qui alla s'occuper de ses affaires avec son mari. Je les aimais

comme mes enfants, et elles ont conservé un bon souvenir de ce temps de

leur jeunesse, comme elles me l'ont souvent répété depuis. Leur amitié

pour mes chères filles, Charlotte et Cécile, a pris naissance alors pour

ne cesser qu'à la mort de ces deux gloires de ma vie. L'une et l'autre

m'ont conservé des sentiments filiaux dont j'ai reçu le témoignage

toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Puissent-elles

trouver ici l'expression de ma vive et tendre reconnaissance!

En 1805, j'allai avec Élisa--Mlle de Lally--passer quelque temps à

Bordeaux. Un jour, à la messe, Élisa fut remarquée par un jeune homme,

le plus distingué de Bordeaux par la naissance, la figure et la fortune:

M. Henri d'Aux. Très petite de taille, la tête ornée de superbes cheveux

noirs, elle avait un teint éblouissant, d'une fraîcheur de rose, et les

plus beaux yeux du monde. Notre ami Brouquens, après des catastrophes de

fortune causées par la chute de la compagnie des vivres de l'armée,

était revenu s'installer à Bordeaux pour un temps indéfini. Il apprit,

par des amis, que M. Henri d'Aux avait parlé à certains de ses camarades

de la jeune personne élevée par Mme de La Tour du Pin en termes

élogieux. Aucune des demoiselles de Bordeaux, aurait-il déclaré, n'avait

ce maintien convenable et décent. Il prit des informations sur nous, sur

notre manière de vivre, sur nos moeurs, etc.

Mon mari, qu'on avait nommé président du canton, sans qu'il l'eût

sollicité, s'était rendu à Paris pour le couronnement. Je lui écrivis

les propos que l'on m'avait rapportés et il en parla à M. de Lally.

Celui-ci s'occupait alors de poursuivre le payement d'une assez grosse

somme dont il avait obtenu le remboursement, et que l'État lui devait

depuis la réhabilitation de la mémoire de son père et la cassation de

son arrêt de mort, c'est-à-dire depuis trois ans avant la Révolution. La

dette de l'État avait été reconnue valable par le Conseil d'État. Mais,

réduite des deux tiers comme tous les fonds, elle ne s'élevait plus qu'à

la somme de 100.000 francs. Napoléon, qui désirait rallier M. de Lally à

son gouvernement, voulut que sa réclamation eût un plein succès. M. de

Lally, quand mon mari lui fit part du contenu de ma lettre, déclara sans

hésiter que, s'il touchait cette somme, il la donnerait à sa fille le

jour de son mariage. Il tint parole. Nous arrangeâmes d'aller passer le

carnaval à Bordeaux pour procurer à M. d'Aux l'occasion de voir Élisa à

des bals de la bonne compagnie, qui se donnaient dans les salons de

l'ancienne Intendance.

Dans ce même temps, j'eus le cruel chagrin de perdre notre chère bonne

Marguerite, que j'aimais comme ma mère. J'en ressentis une vive douleur.

Elle conserva sa connaissance jusqu'au dernier moment, et ce fut pour me

faire les plus tendres adieux. Ce triste événement causa à Humbert et à

Charlotte une véritable peine, et je fus très touchée de leur

sensibilité dans cette occasion. L'excellente fille les avait comblés de

soins.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 47 / 74 题