Mme de Duras arriva au Bouilh pour y attendre son mari, qui devait venir
la prendre pour la mener à Duras, chef-lieu de sa famille, situé entre
Bordeaux et Agen. Ils venaient d'acheter Ussé[145], où Mme de Kersaint,
mère de Mme de Duras, avait colloqué les fonds provenant de la vente de
son habitation à la Martinique. La duchesse de Duras, mère d'Amédée, y
avait ajouté 400.000 francs de ses propres biens. Cette belle habitation
leur coûta 800.000 francs. C'était un excellent marché.
Lorsque je revis Claire, que j'avais laissée à Teddington en proie à une
passion malheureuse pour son mari, je la retrouvai tout autre. Elle
était devenue un des coryphées de la société antibonapartiste du
Faubourg Saint-Germain. Ne pouvant se distinguer par la beauté du
visage, elle avait eu le bon sens de renoncer à y prétendre. Elle visa à
briller par l'esprit, chose qui lui était facile, car elle en avait
beaucoup, et par la capacité, qualité indispensable pour occuper la
première place dans la société où elle vivait à Paris. Il est nécessaire
de trancher sur tout, sans quoi on est écrasé: en termes de marine, il
faut faire feu supérieur. Son caractère naturellement présomptueux et
dominateur la préparait pardessus tout à jouer un tel rôle. J'ignore si
elle a jamais écouté le langage d'une coquetterie un peu caractérisée,
mais je serais assez portée à le croire. Pendant son séjour au Bouilh,
elle avait engagé une correspondance très vive avec M. d'Angosse, dans
le but de le consoler de la mort de sa femme, Mlle de Châlons. Les
lettres qu'elle recevait de lui, dont elle me montra quelques-unes, me
parurent celles d'un homme tout disposé à être consolé. Le lui ayant
dit, elle me jugea prude et même un peu provinciale. Je crois qu'en
retournant à Paris elle trouva M. d'Angosse revêtu de l'habit rouge de
chambellan[146]. Comme tant d'autres, il l'avait pris par prudence.
L'Empereur disait: «Je leur ai ouvert mes antichambres, et ils s'y sont
tous précipités.» Ce propos ne peut paraître insolent, puisqu'il était
juste et fondé.
Pendant deux mois, les petites de Duras restèrent au Bouilh sans leur
mère, qui alla s'occuper de ses affaires avec son mari. Je les aimais
comme mes enfants, et elles ont conservé un bon souvenir de ce temps de
leur jeunesse, comme elles me l'ont souvent répété depuis. Leur amitié
pour mes chères filles, Charlotte et Cécile, a pris naissance alors pour
ne cesser qu'à la mort de ces deux gloires de ma vie. L'une et l'autre
m'ont conservé des sentiments filiaux dont j'ai reçu le témoignage
toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Puissent-elles
trouver ici l'expression de ma vive et tendre reconnaissance!
En 1805, j'allai avec Élisa--Mlle de Lally--passer quelque temps à
Bordeaux. Un jour, à la messe, Élisa fut remarquée par un jeune homme,
le plus distingué de Bordeaux par la naissance, la figure et la fortune:
M. Henri d'Aux. Très petite de taille, la tête ornée de superbes cheveux
noirs, elle avait un teint éblouissant, d'une fraîcheur de rose, et les
plus beaux yeux du monde. Notre ami Brouquens, après des catastrophes de
fortune causées par la chute de la compagnie des vivres de l'armée,
était revenu s'installer à Bordeaux pour un temps indéfini. Il apprit,
par des amis, que M. Henri d'Aux avait parlé à certains de ses camarades
de la jeune personne élevée par Mme de La Tour du Pin en termes
élogieux. Aucune des demoiselles de Bordeaux, aurait-il déclaré, n'avait
ce maintien convenable et décent. Il prit des informations sur nous, sur
notre manière de vivre, sur nos moeurs, etc.
Mon mari, qu'on avait nommé président du canton, sans qu'il l'eût
sollicité, s'était rendu à Paris pour le couronnement. Je lui écrivis
les propos que l'on m'avait rapportés et il en parla à M. de Lally.
Celui-ci s'occupait alors de poursuivre le payement d'une assez grosse
somme dont il avait obtenu le remboursement, et que l'État lui devait
depuis la réhabilitation de la mémoire de son père et la cassation de
son arrêt de mort, c'est-à-dire depuis trois ans avant la Révolution. La
dette de l'État avait été reconnue valable par le Conseil d'État. Mais,
réduite des deux tiers comme tous les fonds, elle ne s'élevait plus qu'à
la somme de 100.000 francs. Napoléon, qui désirait rallier M. de Lally à
son gouvernement, voulut que sa réclamation eût un plein succès. M. de
Lally, quand mon mari lui fit part du contenu de ma lettre, déclara sans
hésiter que, s'il touchait cette somme, il la donnerait à sa fille le
jour de son mariage. Il tint parole. Nous arrangeâmes d'aller passer le
carnaval à Bordeaux pour procurer à M. d'Aux l'occasion de voir Élisa à
des bals de la bonne compagnie, qui se donnaient dans les salons de
l'ancienne Intendance.
Dans ce même temps, j'eus le cruel chagrin de perdre notre chère bonne
Marguerite, que j'aimais comme ma mère. J'en ressentis une vive douleur.
Elle conserva sa connaissance jusqu'au dernier moment, et ce fut pour me
faire les plus tendres adieux. Ce triste événement causa à Humbert et à
Charlotte une véritable peine, et je fus très touchée de leur
sensibilité dans cette occasion. L'excellente fille les avait comblés de
soins.