Mais revenons au Bouilh. Peu de temps après notre installation, une
cousine de mon mari, Mme de Maurville, vint nous y retrouver. Elle avait
été dépouillée des biens qu'elle possédait en France, et sa principale
ressource consistait en une pension de 40 livres sterling que lui
faisait l'Angleterre. On la lui avait accordée comme veuve d'un officier
général de la marine française qui avait pris un grade en Angleterre,
chose, on peut le dire en passant, assez vilaine. Elle avait une soeur
dont le mari, M. de Villedon, servait la République de corps et d'âme.
M. de Villedon avait le malheur d'être gentilhomme et sa femme était
très bien née. Ils crurent devoir donner des arrhes, comme on disait
alors, à la Révolution, et, dans ce but, achetèrent la terre de Mme de
Maurville, avec tout son mobilier. À son retour en France, Mme de
Maurville croyait encore que M. de Villedon avait racheté sa terre pour
la lui restituer. Mais elle fut bientôt détrompée, et retrouva de ses
biens moins que rien: 500 à 600 francs de rente, et pas un toit pour
s'abriter. Le nôtre lui fut offert. Elle l'accepta avec cette simplicité
de coeur qui caractérise la véritable noblesse. Quoique douée de peu
d'esprit, elle avait l'âme très élevée, un excellent caractère, dénué de
ces petits inconvénients qui troublent souvent un intérieur plus que de
véritables défauts, quand pour dissimuler ceux-ci on possède assez
d'empire sur soi. Mme de Maurville aimait tendrement M. de La Tour du
Pin. Plus âgée que lui de quatre ans, elle le connaissait depuis son
enfance. Elle se trouva très heureuse chez nous. Son unique fils[141]
avait été élevé à l'école fondée par le célèbre Burke pour les jeunes
émigrés. Revenu d'Angleterre à dix-huit ans sans aucune fortune, il
s'engagea dans un régiment de chasseurs à cheval, comme simple chasseur,
sous la protection du colonel, M. de La Tour Maubourg. Cette protection
lui fut acquise sur l'initiative de Mme d'Hénin, et grâce à l'entremise
de M. de La Fayette.
Mme d'Hénin vint au Bouilh à différentes reprises pendant les huit ans
que nous y avons habité. Lors de son premier séjour, qui dura plusieurs
mois, elle m'amena la fille[142] de M. de Lally, qui sortait de chez Mme
Campan, en me priant d'achever son éducation. Mlle de Lally avait près
de quinze ans. Je l'accueillis avec plaisir. Elle était douce, bonne
enfant, savait assez bien l'orthographe, la musique et la danse. Quant à
la culture de l'esprit, elle avait été complètement négligée.
J'envisageai la mission que l'on me confiait comme une grande charge et
comme une responsabilité un peu lourde à porter. Mon mari m'engagea à
l'accepter néanmoins, et son désir était pour moi une loi contre
laquelle la pensée ne me vint même pas de résister. Comme nous étions
trop peu fortunés pour augmenter sans inconvénient nos dépenses, ma
tante voulut que M. de Lally nous remît pour la pension de sa fille une
somme équivalente à celle qu'il payait pour elle chez Mme Campan.
Accepter une telle condition me parut déchoir un peu; nous nous y
soumîmes cependant. M. de Lally, en outre, conservait le soin de
l'entretien personnel de sa fille. Elle n'a pas eu à se plaindre de ces
arrangements, et, de mon côté, je puis dire que nous n'avons pas eu à
les regretter. Je fis, en m'occupant de Mlle de Lally, la répétition de
l'éducation que plus tard je devais donner à mes filles. Mon mari se
chargea de lui apprendre l'histoire, la géographie. L'enseignement de
l'anglais, dont elle avait déjà quelques notions, me revint, et
l'instituteur de mon fils lui donna des leçons d'italien. Nos lectures à
haute voix, en commun, lui profitèrent également. Elle aima beaucoup mes
enfants, surtout Cécile, dont elle commença l'éducation première. Très
bonne enfant, d'un caractère sûr, quoique un peu sournois, elle
s'arrangeait fort bien avec Mme de Maurville, n'ayant pas plus d'esprit
l'une que l'autre. Je ne suis pas éloignée de penser que toutes deux
éprouvaient pour moi un sentiment plus rapproché du respect et de la
crainte que de l'affection. Quoi qu'on ait pu dire, je ne suis pas
dominante. Jamais je n'ai demandé à ceux avec qui j'ai vécu plus que ce
qu'ils pouvaient donner. Ce qu'on nomme la querelle de sentiments m'a
toujours paru la chose la plus absurde du monde, quand elle n'est pas
fondée sur celui dont dépend le destin de la vie.
Nous songions, mon mari et moi, à l'avenir de nos enfants, et cette
préoccupation n'était pas la moindre des inquiétudes que le mauvais état
de nos affaires nous causait. La terre du Bouilh, réduite à sa seule
valeur territoriale, représentait peu de chose. La guerre avec
l'Angleterre avait mis à rien le prix des vins, surtout des vins blancs,
déjà de peu de valeur, de tout temps, dans nos contrées. On les achetait
au prix de 4 à 5 francs la barrique. Mon mari installa une brûlerie à
eau-de-vie, et engagea de fortes dépenses pour la mettre en état de
fonctionner convenablement. Mais les profits de cette sorte de commerce
nous permettaient tout au plus de vivre, et bientôt il faudrait songer à
l'avenir de mon fils[143]. C'était notre unique et dévorante pensée.
Ma tante et M. de Lally nous écrivaient de Paris que toutes les
personnes que nous avions connues autrefois se ralliaient au
gouvernement. On venait de publier le concordat, et le rétablissement de
la religion eut un effet prodigieux dans nos provinces. Jusqu'à ce
moment, on n'assistait à l'office divin que dans les chambres, sinon
tout à fait en secret, du moins assez silencieusement pour ne pas
compromettre l'officiant, presque toujours un prêtre émigré rentré.
Aussi quand on vit arriver un respectable archevêque, M. d'aviau de
Sanzai, à Bordeaux, et que l'intrus disparut sans que j'aie jamais su ce
qu'il était devenu, ce fut une joie qui tenait du délire. Nous eûmes
l'honneur de le posséder au Bouilh pendant les deux premiers jours qui
suivirent son entrée dans le diocèse. Nous réunîmes pour le recevoir
tous les bons curés de notre ancien domaine, qui comprenait dix-neuf
paroisses. La plupart, nommés récemment, revenaient des pays étrangers.
D'autres avaient vécu cachés chez leurs paroissiens ou dans des maisons
particulières. Notre saint archevêque se fit adorer de tous. Son entrée
à Bordeaux fut un triomphe. La reconnaissance qu'on éprouvait s'en
allait au grand homme qui tenait les rênes du gouvernement. Quand il se
déclara consul à vie, elle se traduisit par une approbation presque
unanime de ceux appelés à voter sur cette proposition.
Un peu plus tard, enfin, parurent dans les communes les listes où l'on
devait inscrire son nom et répondre par _oui_ ou par _non_ à la question
de savoir si le consul à vie devait se proclamer _empereur_.
M. de La Tour du Pin fut dans une agitation extraordinaire avant de se
décider à mettre _oui_ sur la liste de Saint-André-de-Cubzac. Je le vis
se promener seul dans les allées du jardin, mais je ne me permis pas de
pénétrer dans ses incertitudes. Enfin, un soir il rentra, et j'appris
avec plaisir qu'il venait d'écrire un _oui_ comme résultat de ses
réflexions.
On se sera aperçu que je brouille un peu les époques. Assurément je ne
suis pas dans leur ordre les événements qui ont rempli les huit ans que
nous avons passés au Bouilh. Six mois de ce temps me parurent très
agréables. Ce furent ceux du séjour de Mme de Duras et de ses
enfants[144].
Ma tante ne se trouvait pas alors avec nous, ce dont nous nous
consolâmes aisément. Malgré son esprit, sa bonté, l'amitié qu'elle avait
pour son neveu--car, pour moi, elle ne m'a jamais aimée que par
reflet--l'existence avec elle était une fatigue. L'emportement de son
caractère bannissait toute facilité dans la vie journalière. Il fallait
partager sa manière de voir sur tous les sujets. Nous étions
parfaitement soumis à ses volontés comme à ses fantaisies, mais cela
même ne suffisait pas à assurer la paix. Quand elle se trouvait au
Bouilh avec M. de Lally, son caractère dominateur le prenait pour
victime, ce qui nous donnait un peu de repos. Elle le menait, comme on
dit très vulgairement, _à la baguette_. Quoiqu'elle lui ait fait un très
grand bien, en substituant son propre grand caractère à celui qu'aurait
dû avoir ce gros homme qui n'était qu'un composé de paroles, elle ne le
rendait pas moins malheureux. Elle le contrariait sur tout, le forçait à
travailler à des choses sérieuses, quand son penchant le portait à ne
s'occuper que de niaiseries. Au fond, c'était là son goût. Jamais il n'y
eut un esprit si petit dans une aussi grosse personne.