I. Vente de la maison de Paris.--Départ pour le Bouilh.--Les récits de
la Vendéenne.--Un accident de voiture: dévouement de Marguerite.--La vie
au Bouilh.--Mme de Bar et ses enfants.--Grande influence exercée par Mme
de La Tour du Pin sur la destinée du jeune de Bar.--II. Mme de
Maurville.--L'éducation de Mlle de Lally.--Préoccupations d'avenir.--Le
concordat et ses effets.--L'archevêque de Bordeaux, d'Aviau de
Sanzai.--L'établissement de l'Empire.--Un _oui_ qui préoccupe
beaucoup.--Mme d'Hénin et M. de Lally.--III. Séjour au Bouilh de Mme de
Duras et de ses enfants.--Sa nouvelle attitude dans le monde.--Elle
cherche à consoler M. d'Angosse.--Mme de Lally et M. Henri d'Aux.--Les
cent mille francs de M. de Lally.--Mort de Marguerite.--IV. M. de La
Tour du Pin refuse de solliciter un emploi.--Arrangement avec M. Malouet
pour l'avenir d'Humbert.--Naissance d'Aymar, le seul des enfants de Mme
de La Tour du Pin qui lui ait survécu.--M. Marbotin de Couteneuil, oncle
de M. Henri d'Aux.--Mariage de Mlle de Lally et de M. Henri d'Aux.--Mort
brillante du lieutenant Alexandre de Maurville.
I
Enfin, vers le mois de septembre, nous nous décidâmes à partir pour le
Bouilh. Nous avions vendu notre maison[137] à Paris assez mal. Elle
était située dans un vilain quartier, la rue du Bac. Je ne me souviens
plus de l'affectation donnée par mon mari aux fonds provenant de cette
vente. Il trouva à son retour un si grand désordre dans les affaires de
son père et dans les siennes propres, tant de malheur s'attachait à tout
ce qu'il entreprenait que, malgré son intelligence et sa capacité, rien
ne lui réussissait. Assurément, tous ses actes étaient uniquement
inspirés par le seul désir d'améliorer la fortune de ses enfants! Paix
et respect donc à sa mémoire.
Nous emmenâmes de Paris un instituteur pour mon fils, c'était un prêtre
qui avait émigré en Italie et qui en avait étudié la langue à fond. Il
se nommait M. de Calonne. Comme société, sa présence offrait peu de
ressource. Mais, quoiqu'il fût dans une position fort précaire, on nous
donna de très bonnes recommandations sur son compte et sur sa moralité.
Cela nous détermina à le prendre. Mon mari s'en alla seul par Tesson, et
je pris un voiturier qui nous mena à petites journées dans un grand
carrosse, où prirent place, en plus de moi, M. de Calonne, mon
fils[138], mes deux filles[139], ma bonne Marguerite et une fille de la
nourrice d'Humbert, dont nous avions fait notre femme de chambre.
Humbert s'assit à coté du cocher. À Tours, nous rencontrâmes une femme
qui s'en allait à Bordeaux dans une petite charrette chargée de toiles
et de mouchoirs de Cholet. Appelée à voyager seule, elle fut bien aise
de se joindre à nous, comme moyen de protection, car les routes étaient
peu sûres. Humbert, ayant lié conversation avec notre compagne de route,
vint me demander la permission de monter dans sa charrette. Il y resta
jusqu'au Bouilh.
Cette femme était Vendéenne. Elle avait fait la guerre, assisté à toutes
les affaires, passé et repassé la Loire. Elle racontait tous les
événements auxquels elle avait pris part à Humbert, qui ne se lassait
pas d'écouter ses récits. Puis il me les répétait, et ce fut ainsi que
j'appris l'histoire de cette intéressante et admirable guerre, dont
j'avais à peine entendu parler pendant les cinq mois que nous passâmes à
Paris, tant le gouvernement prenait de soin pour que les détails n'en
fussent pas publiés. Plus tard j'acquis la certitude, comme je le dirai
par la suite, que Bonaparte lui-même ignora tous les détails de cette
noble lutte, jusqu'au jour où il lut les mémoires manuscrits de Mme de
La Rochejaquelein[140].
Nous eûmes un affreux accident en arrivant au Bouilh. Les chemins
étaient affreux, presque impraticables. J'avais suspendu au milieu de la
voiture une barcelonnettte dans laquelle ma petite Cécile, si délicate,
se trouvait couchée. En sortant d'un village, la voiture donna dans une
ornière profonde. La cheville ouvrière cassa et nous versâmes. La glace
était levée du côté de la tête de l'enfant, côté précisément vers lequel
nous tombions, assez doucement d'ailleurs, puisque nous allions au pas.
Mon excellente Marguerite vit que la tête de la petite était sur le
point de heurter la glace qui venait de se briser en éclats. Elle
n'hésita pas, allongea le bras qui, jeté contre les débris de verre,
reçut une coupure affreuse jusqu'à l'os, et s'écria: «La petite n'a
rien.» Mais l'enfant ayant été en un instant couverte du sang de la
pauvre bonne, j'éprouvai tout d'abord une mortelle frayeur. Un
chirurgien de la localité fut appelé pour panser la blessée. Quant à la
femme de chambre, elle avait le bras démis, et je fus obligée de la
laisser pendant quelques jours dans le village.
Enfin, nous arrivâmes au Bouilh, où je fus heureuse de me retrouver.
J'avais grand besoin de repos. Une excellente fille que j'y avais
laissée avait pris soin de tout, malgré l'apparence de séquestre que
l'on avait remis sur le château. Mon mari arriva peu de jours après, et
nous nous trouvâmes enfin tous réunis chez nous.
M. de La Tour du Pin se consacra à l'agriculture et à l'éducation de son
fils, à laquelle je contribuais pour ma part, afin qu'il n'oubliât pas
l'anglais. Humbert était âgé de dix ans et demi, Charlotte allait en
avoir quatre, et Cécile avait six mois. Mon excellente bonne,
Marguerite, se dévouait avec plus d'attention et de tendresse aux chers
enfants que je ne le faisais moi-même.
Je revis avec plaisir notre bonne et spirituelle voisine, Mme de Bar. Sa
fille, alors dans sa vingtième année, me témoignait beaucoup d'amitié.
Elle avait aussi un fils, âgé de dix-sept ans. J'ai exercé une grande
influence sur sa destinée, sans qu'il s'en soit peut-être jamais rendu
compte. Aussi son souvenir m'est-il resté cher et douloureux.
Mme de Bar, femme de prodigieusement d'esprit, se trouvait veuve d'un
officier du génie très distingué, ami intime de mon beau-père. Il mourut
au commencement de la Révolution, et sa femme se retira à la campagne
sans autre fortune qu'une propriété en vignes qu'elle faisait valoir.
Malgré son esprit, ses bons sentiments, sa distinction, et quoiqu'elle
aimât passionnément son fils, âgé de dix ans seulement lorsqu'il perdit
son père, elle avait complètement négligé son éducation. M. de La Tour
du Pin le lui reprocha vivement. À quoi elle répondit qu'il ne voulait
rien faire, qu'il avait horreur des livres et ne témoignait de goût pour
aucune carrière. Elle lui reconnaissait cependant de l'esprit naturel.
Comme je n'ajoutai pas foi à ces excuses d'un amour maternel mal
entendu, elle me pria de parler à son fils. Je m'y prêtai volontiers. Un
matin donc que j'étais seule à arranger les livres dans la bibliothèque,
il vint me trouver. Je lui demandai de m'aider. Il y mit un zèle et une
intelligence qui me surprirent. L'occasion était propice pour lui faire
un peu de honte de son ignorance, puis je lui fis promettre de
s'arracher à sa paresse, d'étudier, de lire. Je lui donnai des livres à
emporter, en lui demandant de me faire de ces ouvrages des extraits que
je corrigerais, sans en parler, même à sa mère. Il fut transporté de
reconnaissance. Quinze jours plus tard, Mme de Bar me dit que j'avais
fait un miracle: son fils passait maintenant les jours et les nuits à
écrire. Il m'apporta ses premiers essais, je les corrigeai, et au bout
de deux mois, son esprit très supérieur s'était développé au point que
je dus reconnaître mon insuffisance à être plus longtemps son
institutrice. Le désir d'entrer dans la marine lui vint, et comme je
connaissais beaucoup le commissaire général de la marine à Bordeaux, M.
Bergevin, j'obtins son admission à l'École de marine, à titre d'élève
aspirant. Au moment de partir, le pauvre enfant fut désespéré. Il me
demanda la permission de m'écrire ses progrès, et je lui promis de lui
répondre exactement. Cette âme si ardente et ce coeur si pénétré, hélas!
d'un sentiment dont il ne se doutait pas, avaient besoin de croire que
ses progrès m'intéressaient. Mais n'interrompons pas ce triste récit; je
veux le continuer tout de suite.
Le jeune de Bar alla à Bordeaux, où ses études se firent avec une
distinction si extraordinaire, qu'au bout d'un an, après les examens du
célèbre Monge, il fut envoyé à Brest avec le grade d'aspirant de
deuxième classe. Quand, revêtu de son uniforme, et en route pour
rejoindre une grande école d'où il sortirait officier, il vint me voir,
rien ne peut peindre les sentiments de bonheur, d'orgueil, de gloire
dont il était animé. Quand il entra dans le salon, je ne le reconnus
tout d'abord pas. Il avait grandi, sa figure s'était développée. Je lui
parlai avec intérêt du succès de ses études. Il répondit les larmes aux
yeux: «C'est votre ouvrage.» Pauvre enfant! À Brest, il eut les mêmes
succès, au premier examen. On le mit sur les rangs pour être aspirant de
première classe, et on l'embarqua sur un vaisseau de guerre. Mais il
fallait beaucoup travailler. Il y consacrait ses nuits. Pour ne rien
coûter à sa mère, il se nourrissait mal. La maladie vint; son sang,
brûlé par l'étude et par les veilles, s'alluma. En quelques jours, le
mal l'emporta, et la cruelle mission de l'apprendre à sa pauvre mère
m'incomba. Il ne revint de lui qu'un petit étui de mathématiques. Son
père l'avait donné à mon beau-père, et je lui en avais fait cadeau.
Après mes propres douleurs, la mort de ce charmant jeune homme
représente le plus triste de mes souvenirs. Le sentiment que j'avais
fait naître en lui avait été le flambeau qui l'avait éclairé, mais en le
dévorant. Sa mort me causa presque un remords, puisque sans mon
intervention dans sa vie il aurait vécu paisiblement, dans son
ignorance, il est vrai, mais enfin, il aurait vécu. Sa mère, tout en le
pleurant, ne m'en a pas voulu pourtant d'avoir développé des facultés
qu'elle laissait endormies. Que serait-il devenu sans moi? Sa vie
eût-elle répondu à ce qu'elle promettait d'être par moi?