Je m'installai donc dans le logement de Mme de Bouillon et j'y accouchai
d'un garçon auquel on donna le nom d'Edward[107], comme étant le filleul
de lady Jerningham et de son fils Edward.
Le bon chevalier Jerningham vint me voir. Il m'apprit que ma tante, sa
belle-soeur, était d'avis qu'avec trois enfants je ne pouvais, lorsque je
quitterais mon installation actuelle, retourner dans les deux petites
chambres du modeste logement que j'occupais chez Mme d'Hénin.
D'ailleurs, quelque gênés que nous fussions, ou à cause même de cette
gêne, elle pensait que nous préférerions être seuls et indépendants.
Dans ce but, elle l'avait chargé de trouver une petite maison à Richmond
où nous serions chez nous. Ses recherches réussirent au delà de ce que
nous pouvions désirer. Il fallut néanmoins une négociation assez
difficile, soin dont le chevalier s'acquitta avec tout le zèle que lui
inspirait son amitié pour moi.
La maison appartenait à une ancienne actrice de Drury Lane, qui avait
été fort belle et très à la mode. Elle ne l'occupait jamais, mais
l'habitation était si propre et si soignée qu'elle ne tenait pas à la
louer. L'éloquence du chevalier et les 45 livres sterling de lady
Jerningham la décidèrent. Cette petite maison, un véritable bijou,
n'avait pas plus de quinze pieds de façade. En bas on trouvait un
couloir, un joli salon à deux fenêtres, puis un escalier imperceptible.
Le premier comprenait deux chambres à coucher charmantes; l'étage
au-dessus, deux autres chambres de domestiques. Au fond du couloir du
rez-de-chaussée, une jolie cuisine donnait sur un jardin minuscule
composé d'une allée et de deux plates-bandes. Des tapis partout, de
belles toiles cirées anglaises dans les passages et sur l'escalier. Rien
de plus coquet, de plus propre, de plus gracieusement meublé que cette
maisonnette, qui aurait tenu tout entière dans une chambre de moyenne
grandeur.
Pourtant j'y entrai bien malheureuse, car ce fut le jour où je perdis
mon pauvre petit garçon, âgé de trois mois seulement, mais plein de
force et d'une beauté admirable. Il fut emporté en un moment par une
pleurésie, que j'attribuai à une négligence de la bonne anglaise qui le
soignait. C'était à l'arrière-saison, et elle commence de bonne heure en
Angleterre. Comme je nourrissais le cher petit ange, le chagrin tourna
mon lait. Je fus fort malade, et j'arrivai presque mourante dans la
petite maison, avec mes deux enfants survivants: mon fils Humbert, qui
avait neuf ans et demi, et ma fille Charlotte, qui en avait deux passés.
N'ayant plus que ces deux enfants à soigner, nous réformâmes la servante
anglaise. La bonne Marguerite avait appris un peu de cuisine pendant le
temps de mon absence aux États-Unis. Elle mit bien volontiers son talent
et surtout son zèle à nous nourrir.
L'Angleterre, où il y a des fortunes si immenses, des existences si
fastueuses, est en même temps le pays du monde où les gens pauvres
peuvent vivre de la manière la plus confortable. Il n'y a, par exemple,
aucune nécessité d'aller au marché. Le boucher ne manque jamais un jour
de venir à une heure fixe, crier _butcher!_[108] à la porte. On ouvre,
on lui dit ce que l'on veut. Est-ce un gigot? on vous l'apporte tout
arrangé et prêt à mettre à la broche. Sont-ce des côtelettes? elles sont
rangées sur un petit plateau de bois qu'il reprend le lendemain. Une
petite broche de bois est fichée dans un morceau de papier où sont
écrits le poids et le prix. Rien d'inutile, rien de ce qu'on nomme
ailleurs de la réjouissance. Pour tous les autres fournisseurs, il en
est de même. Ni difficultés, ni discussions ne sont à craindre.
Au bout de deux jours, mon fils, qui parlait anglais comme un naturel du
pays, passait chez les fournisseurs, le matin, en allant à sa pension,
où il restait toute la journée. Le samedi, il payait nos dépenses de la
semaine. Jamais il n'y eut d'erreur ou de barbouillage.
Une respectable famille française, M. et Mme de Thuisy, demeurait assez
près de nous, à Richmond. Ils avaient quatre garçons que M. de Thuisy
élevait lui-même. Tous les jours, après notre dîner, Humbert s'en allait
seul chez eux et y restait de 7 heures jusqu'à 9 heures. C'était la
grande récréation de sa journée. Il partait pour la pension après notre
déjeuner seulement, y dînait, revenait à 6 heures à la maison, et se
rendait ensuite chez les Thuisy. Quelquefois le chevalier de Thuisy le
ramenait, quand il rentrait après 9 heures, ce qui était rare. Cet
excellent homme, chevalier de Malte, était la providence de tous les
émigrés installés à Richmond. Une fois par semaine, quelquefois plus
souvent, il allait à pied à Londres, et on ne peut se figurer
l'indiscrétion avec laquelle on le chargeait de commissions.
Je le voyais tous les jours. Une fois la semaine, je faisais mon
repassage. Il s'asseyait alors auprès du feu et me donnait mes fers,
après les avoir passés sur la brique et le papier de sable, comme cela
est d'usage quand on les chauffe avec du charbon de terre. Parfois,
quand nous nous rencontrions le soir chez Mme d'Ennery, qui avait
toujours du monde, ou chez une dame anglaise, Mrs Blount, le chevalier
s'approchait de moi de l'air de la meilleure compagnie, et me disait
tout bas: «Est-ce demain que nous repassons?»
Plusieurs dames émigrées de sa connaissance ne sortaient jamais; elles
travaillaient pour vivre. Le chevalier, connaissant mon habileté à
manier l'aiguille, m'apportait souvent, quand elles étaient pressées,
une partie de l'ouvrage qu'on leur avait confié: particulièrement du
linge à marquer, parce que c'était dans ce genre de travail que je
brillais.