I. La princesse de Bouillon en Angleterre.--Son gendre M. de
Vitrolles.--Une étrange passion.--Un fou furieux.--II. Naissance
d'Edward.--Changement de logement à Richmond.--Mort du petit
Edward.--Facilités de la vie en Angleterre: usages des fournisseurs.--La
famille de Thuisy.--Un aide en repassage.--III. Grande gêne de M. et de
Mme de La Tour du Pin.--Détresse de M. de Chambeau.--M. de La Tour du
Pin lui vient en aide.--Les cent livres sterling d'Edward
Jerningham.--Miss Lydia White.--Une semaine à Londres.--Naissance d'une
amie.--Excursion de huit jours.--IV. Projets de voyage en France
abandonnés.--Exécution de MM. d'Oilliamson et d'Ammécourt.--Voyage à
Mittau de M. de Duras et de sa femme.--Refus de Louis XVIII de recevoir
celle-ci.--Désaccord dans le ménage des Duras.--V. Bon accueil fait à un
abonnement de lecture.--Un voisin galant et original.--Un accident de
voiture: le tilbury de M. de Poix brisé.
I
Ce fut au commencement de l'été 1798 que la princesse de Bouillon, dont
j'ai parlé au commencement de ces souvenirs, vint en Angleterre pour
régler la partie de la succession que lui avait laissée son amie la
duchesse de Biron. Si je ne me trompe, il s'agissait de 600.000 francs
placés en fonds anglais. Mme de Bouillon était Allemande, princesse de
Hesse-Rothenbourg, quoiqu'elle eût passé sa vie en France et qu'elle y
eût épousé le cul-de-jatte qui n'avait jamais été son mari que de nom.
Liée par un long et fidèle sentiment au prince Emmanuel de Salm, elle en
avait eu une fille, élevée sous le nom supposé de Thérésia... Pendant
son émigration, elle l'avait mariée avec un jeune conseiller au
parlement d'Aix, devenu célèbre depuis, M. de Vitrolles. J'entre dans ce
détail pour servir d'exorde au récit qui va suivre.
Ce jeune homme pouvait avoir alors vingt-huit ou trente ans. Il
accompagna Mme de Bouillon en Angleterre. Thérésia resta en Allemagne
avec deux ou trois de ses enfants. Un seul, le petit Oswald, âgé de
trois ans, accompagna sa grand'mère.
Ma tante avait loué, pour trois mois, pour Mme de Bouillon et son
gendre, un petit appartement situé non loin de la maison que nous
habitions. La première fois que M. de Vitrolles se présenta chez nous,
ce fut ma bonne Marguerite qui lui ouvrit la porte, comme elle en avait
coutume, parce que sa chambre donnait dans le petit vestibule d'entrée.
Un moment après, elle entra chez moi en me disant: «Vous savez comme je
connais les personnes à la première vue?»--«Eh! bien, lui dis-je, tu as
sans doute déjà porté un jugement sur le monsieur que tu viens
d'introduire?»--«Oh! mon Dieu, oui, répondit-elle. C'est un homme qui
est fou ou qui est capable de tout. Gardez-vous de lui.» Je me mis à
rire, comme de raison; mais, comme on le verra par la suite, les
pressentiments de ma bonne ne l'avaient pas trompée.
Le séjour de Mme de Bouillon à Richmond nous attira plusieurs
invitations agréables. La duchesse de Devonshire donna un grand déjeuner
d'émigrés, dans sa délicieuse campagne de Chiswick; sa soeur, lady
Bessborough, un beau dîner à Rochampton, où elle passait l'été dans une
maison ravissante. Nous fûmes priés à ces deux réunions, et j'y allai
avec plaisir, quoique je fusse grosse de sept mois et demi.
Les personnes qui n'avaient pas vu Mme de Bouillon depuis quelques
années ne pouvaient la reconnaître. Comme je l'ai déjà dit, elle n'avait
jamais été jolie, du moins je le présume; mais à l'époque dont je parle,
âgée de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, elle vous apparaissait
comme une femme de grande taille, courbée et littéralement desséchée.
Une peau jaune et tannée était collée sur ses os, et, à travers les
joues, on pouvait compter ses grandes dents noires et cassées. Son
visage était véritablement effrayant à regarder, et sa santé, détruite
depuis plusieurs années, ne permettait pas de supposer qu'il pût jamais
redevenir autre qu'on le voyait. Je me hâte d'ajouter que son esprit, sa
grâce, sa bienveillance n'avaient rien perdu de leur charme. Souvent
j'allais la voir le matin, et elle m'accueillait toujours avec une bonté
qu'elle n'a jamais cessé de me témoigner. M. de Vitrolles se trouvait
parfois avec elle. Lorsque j'entrais, il sortait, et je voyais alors Mme
de Bouillon dans une émotion qui me surprenait. Elle tremblait, se
plaignait d'avoir mal aux nerfs. Ses yeux rouges attestaient des larmes
dont la trace se constatait encore sur la peau ridée des joues. Le
moindre bruit, une porte que le vent fermait, la faisaient tressaillir.
La pauvre femme reprenait avec peine un air plus calme. Quand, au bout
d'une demi-heure, je me levais pour partir, elle me retenait, en me
disant: «Restez, restez, jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un.»
Je rapportais mes observations à Mme d'Hénin, qui, dans les mêmes
circonstances, en avait fait de semblables, et, comme moi, ne savait
qu'en penser. Un matin, après une visite de ma tante à Mme de Bouillon,
je vis revenir ces dames ensemble. Quelques moments plus tard, Mme
d'Hénin entra chez moi accompagnée de M. de La Tour du Pin: «Nous avons
disposé de vous,» dit-elle, «M. de Vitrolles part, et Mme de Bouillon ne
veut pas rester seule dans son logement, quoiqu'elle l'ait encore à sa
disposition pendant trois mois. Elle vous le cède en échange du vôtre.
Vous y serez beaucoup mieux pour faire vos couches.» Un signe de mon
mari me laissa comprendre que je devais accepter la proposition. Ma
tante reprit: «Allons, allons, il faut tout lui dire. Autrement, elle va
vous croire tous fous.»
Elle me fit alors le récit suivant: S'étant présentée chez Mme de
Bouillon de beaucoup meilleure heure qu'à l'ordinaire, elle n'avait
trouvé personne pour l'annoncer, était montée et avait entendu des cris
étouffés et des sanglots. Au moment où elle ouvrait la porte de la
chambre de Mme de Bouillon, M. de Vitrolles en sortit précipitamment,
tenant quelque chose sous son habit que ma tante, dans son trouble, ne
put distinguer. Renversée sur un fauteuil, à demi évanouie, pâle comme
une morte, se trouvait Mme de Bouillon, hors d'état d'articuler une
parole. Après quelques instants, pressée par les questions inquiètes de
ma tante, elle finit par lui faire la confidence du mystère le plus
extravagant. M. de Vitrolles s'était pris ou feignait d'être pris pour
elle, malgré son âge, malgré son effrayante maigreur, d'une passion
inexplicable, effrénée. Envahi par sa folie, il venait de se laisser
aller aux derniers excès de la fureur, jusqu'à la menacer, un pistolet
sur la gorge, pour lui arracher la promesse de céder à ses monstrueux
désirs. Rien au monde, avait-elle ajouté, ne pourrait la décider à
rester un jour de plus seule avec un tel insensé. C'est alors que ma
tante l'avait emmenée dans sa maison.
M. de Lally et M. de La Tour du Pin, en compagnie de M. Malouet, en ce
moment à Richmond, et de M. de Poix, se rendirent au logement de ce fou.
Ils craignaient que dans son délire il n'eût attenté à ses jours. Bien
loin de là, il avait simplement fait son portemanteau et était parti
pour Londres. Ces messieurs l'y suivirent, car Mme de Bouillon exigeait
qu'il quittât l'Angleterre sur-le-champ. Le même soir, ils le trouvèrent
dans un _lodging_[104] qu'il s'était procuré. À leur vue, il se mit à
simuler le fou furieux, avec une telle violence que, craignant une
catastrophe, et n'osant pas se fier à la pensée que ce n'était qu'une
feinte, ils envoyèrent chercher un médecin séance tenante. Celui-ci
fut-il induit en erreur par un rôle joué dans la perfection ou prit-il
les apparences de l'être, je ne le sais, mais le fait est qu'il fit
venir des gardiens qui mirent le _strait waiscoat_[105] à M. de
Vitrolles et le couchèrent à plat sur son lit. M. de La Tour du Pin et
ses trois compagnons s'en allèrent alors en promettant de revenir le
lendemain matin. M. Malouet dirigeait à Londres, avec quelques autres
personnes, les affaires des émigrés. Il s'occupa de faire viser le
passeport de M. de Vitrolles à l'_alien office_[106]. Sur le passeport,
on ajouta une clause spéciale lui ordonnant d'être sorti de l'Angleterre
sous trois jours, avec défense d'y rentrer.
Le lendemain matin, ces quatre messieurs trouvèrent notre fou calmé et
prétendant n'avoir aucun souvenir de ce qui s'était passé. Il n'en fut
pas moins consigné à un _messager d'État_, qui le mena, je crois, à
Yarmouth, où on l'embarqua pour Hambourg.
Je ne l'ai revu, depuis, qu'en 1814. Par une chaude soirée d'août,
j'étais chez Mme de Staël. Nous causions, assises sur le perron, dans
l'obscurité. Un monsieur survint et se mêla à la conversation. Parmi les
personnes présentes, l'une d'elles m'ayant appelée par mon nom, le
nouvel arrivé s'empressa de saisir son chapeau et de s'en aller. Mme de
Staël de s'écrier: «Où allez-vous donc, M. de Vitrolles?» Mais il ne
répondit pas et s'enfuit. Comme la nuit cachait nos physionomies, je pus
sourire sans le compromettre. Mme de Bouillon était morte, et nous
avions tous pris l'engagement de ne pas dévoiler cette circonstance.