Au bout de quelque temps, Mme Dillon, faisant des difficultés pour nous
payer, nous nous trouvâmes très gênés. Tout notre avoir était représenté
par 500 ou 600 francs, et nous nous disions que, lorsqu'ils seraient
épuisés, nous ne saurions comment faire, non pas pour coucher, puisque
notre petite maison ne nous coûtait rien, mais, littéralement, pour
manger. Mon ami le chevalier Jerningham m'avait informée que notre oncle
lord Dillon refusait avec la plus grande dureté de nous venir en aide.
D'un autre côté, toute communication avait cessé avec la France.
Nous reçûmes à ce moment de M. de Chambeau, toujours établi en Espagne,
une lettre de désespoir. Il n'avait aucune nouvelle de France. On ne lui
envoyait pas un sou. Son oncle, ancien fermier général, dont il était
héritier universel, venait de mourir après avoir fait un testament en sa
faveur. Le gouvernement avait confisqué la succession comme bien
d'émigré. Le jour où il nous écrivait, un dernier louis constituait
toute sa fortune, et il ne pouvait plus compter sur les Espagnols de ses
amis dont il avait déjà épuisé la charité. En recevant cette lettre, M.
de La Tour du Pin ne balança pas un moment à partager avec son ami le
fond de sa bourse. Il courut chez un banquier sûr et prit une lettre de
change de 10 livres sterling, payable à vue, sur Madrid. Le jour même,
elle partait. C'était à peu près la moitié de notre propre fortune. Nous
demeurâmes avec 12 livres sterling dans notre trésor, sans aucune autre
ressource pour faire face à nos besoins quand elles seraient dépensées.
Nous ne voulions pas réclamer le secours que le gouvernement anglais
accordait aux émigrés, par égard pour ma famille, mais surtout à cause
de lady Jerningham; car, en ce qui concerne lord Dillon, je me trouvais
complètement dégagée vis-à-vis de lui de tout scrupule. Par respect pour
la mémoire de mon père, je ne voulais pas cependant avoir à déclarer
publiquement que sa veuve, Mme Dillon, ma belle-mère, propriétaire d'une
maison à Londres, où elle donnait des dîners, des soirées, où l'on
jouait la comédie, refusait de venir à mon secours.
Un dernier billet de 5 livres sterling nous restait, lorsque mon bon et
aimable cousin Edward Jerningham vint me voir un matin à cheval. C'était
un charmant jeune homme qui venait d'avoir vingt et un ans. Tout en lui
justifiait l'amour passionné dont sa mère l'entourait. Spirituel,
bienveillant, instruit, il joignait toutes les qualités de l'âge mur à
tous les agréments et à la gaieté de la jeunesse. La bonté de son
caractère égalait l'élévation de ses sentiments et la distinction de son
esprit. En retour de la grande amitié qu'il me témoignait, je l'aimais
comme s'il eût été mon jeune frère. Il allait partir pour Cossey, et me
raconta que son père venait de lui remettre je ne sais quelle somme
provenant d'un legs qu'on lui avait fait dans son enfance. «Je parie
bien, lui dis-je, qu'il en passera une bonne partie en vêtements d'hiver
pour les bons pères de Juily.» C'était les oratoriens chez qui il avait
passé plusieurs années de son enfance. «Pas tout,» répondit-il en
rougissant jusqu'au blanc des yeux, et il se mit à parler d'autre chose.
Comme il se levait pour me quitter, j'allai à la porte pour le voir
monter à cheval. Il resta en arrière, et je vis qu'il glissait quelque
chose dans mon panier à ouvrage. Je ne fis pas semblant de m'en
apercevoir, en présence de son embarras qui était extrême. Après son
départ, je trouvai dans ma corbeille une lettre cachetée à mon adresse.
Elle contenait ces seuls mots: «Offert à ma chère cousine par son ami
Ned[108].» et un billet de 100 livres sterling.
M. de La Tour du Pin rentra un moment après, et je lui dis: «Voilà la
récompense de ce que vous avez fait pour M. de Chambeau.» S'étant rendu,
comme on le pense bien, à Londres le lendemain matin pour remercier
Edward, il le trouva déjà parti pour Cossey.
Quelques jours plus tard, j'allai aussi à Londres avec des dames
anglaises que je connaissais et que je voyais souvent à Richmond.
C'étaient deux soeurs, dont l'aînée, miss Lydia White, a été célèbre
comme une fameuse _blue stocking_[110]. Cette dernière s'était prise
pour moi d'une sorte de passion romanesque à cause de mes aventures
d'Amérique. L'une de ces dames chantait bien, et nous faisions de la
musique ensemble. Leurs livres étaient à ma disposition. Quand je leur
rendais visite, le matin, elles me retenaient chez elles toute la
journée, et le soir venu je ne pouvais les quitter qu'en promettant de
revenir dans la semaine. Enfin, ayant formé le projet de passer une
semaine à Londres, elles conjurèrent M. de La Tour du Pin de me
permettre de les accompagner.
Ce petit voyage à Londres avec miss Lydia White et sa soeur me mit un peu
en rapport avec la société. Nous allâmes à l'Opéra, où l'on donnait
_Elfrida_ et où chantait la Banti, que j'avais déjà entendue avec lady
Bedingfeld. On me mena aussi à une grande assemblée chez une dame que
j'aperçus à peine. Il y avait du monde jusque sur l'escalier. Personne
ne songeait à s'asseoir. Le hasard me poussa dans le coin d'un salon où
l'on essayait de faire de la musique que personne n'écoutait. Un homme
était au piano. Je l'écoutai avec surprise; il me sembla n'avoir jamais
rien entendu d'aussi agréable, d'aussi plein de goût, d'expression, de
délicatesse. Au bout d'un quart d'heure, voyant que personne ne
l'écoutait, il se leva et s'en alla. Je demandai son nom... C'était
Cramer! Nous sortîmes avec peine de cette cohue, tant la foule des
invités était nombreuse; mais la voix du portier: _Miss White's carriage
stops the way_[111] nous obligea à nous hâter. C'est un ordre auquel il
faut obéir sous peine de perdre son tour dans la file et d'être condamné
à attendre une heure de plus.
Au bout de la semaine, qui me parut longue et ennuyeuse, je revins à
Richmond avec plaisir. Il m'était né, pendant ce temps, une amie qui
lira peut-être ces souvenirs quand je ne serai plus. Mme de Duras[112]
accoucha avant terme, le 19 août, de ma chère Félicie. Je m'étais liée
avec Claire pendant un court séjour qu'elle avait fait à Richmond, et,
quoique nos caractères ne fussent pas très sympathiques, nous nous
prîmes cependant de goût l'une pour l'autre. Elle était alors folle de
son mari, qui lui faisait des infidélités qu'elle ressentait, quand elle
les apprenait, avec une passion et des désespoirs très peu propres à le
ramener. Peu de temps après ses couches, ils louèrent une maison à
Teddington, village à deux milles de Richmond. Amédée de Duras était la
plus ancienne de mes connaissances. Dans notre première jeunesse, nous
avions fait de la musique ensemble. Nous recommençâmes à Teddington, où
j'allais souvent passer la journée. M. de Poix, établi à Richmond, avait
un cheval excellent et un tilbury. Bien des fois je me rendais à pied à
Teddington et il me ramenait à Richmond dans sa voiture. Ainsi se passa
l'été de 1798.
Nous fîmes une excursion de huit jours dont j'ai conservé le meilleur
souvenir. Mes enfants étaient si en sûreté avec mon excellente bonne,
que cette petite absence ne me causait aucune inquiétude. Nous partîmes,
M. de Poix et moi dans son tilbury, M. de la Tour du Pin à cheval, et,
après être passés à Windsor, nous allâmes coucher à Maidenhead. Nous y
passâmes le lendemain à visiter _Park Place_ et à nous promener en
bateau:
Where beauteous Isis and her husband Tame
With mingled waves, for ever flow the same[113].
(Prior.)
De là nous allâmes à Oxford, à Blenheim, à Stowe, etc., et nous revînmes
par Aylesbury et Uxbridge. Les beaux établissements de campagne qu'il
nous fut donné de visiter me charmèrent. C'est là seulement que les
Anglais sont vraiment grands seigneurs. Un très beau temps favorisa
toute la semaine que nous employâmes à cette excursion, entreprise à
frais communs. Je dirai, à ce propos, que le climat de l'Angleterre,
hors de Londres, est fort calomnié. Je ne l'ai pas trouvé plus mauvais
que celui de la Hollande, et incomparablement meilleur et moins
incertain que celui de la Belgique. Notre petit voyage me laissa la plus
agréable impression. Il y a ainsi dans ma longue vie de rares points
lumineux, comme dans les tableaux de Gérard delle Notti[115], et cette
courte excursion en est un.