J'allai voir, à Richmond, notre tante, Mme d'Hénin. Elle prit beaucoup
d'humeur de notre projet de passer quelque temps à Cossey avec lady
Jerningham.
Mme d'Hénin était dominante à l'excès, jusqu'à la tyrannie même, et tout
ce qui portait le plus léger ombrage à son empire la contrariait plus
que de raison. Son autorité s'exerçait principalement sur M. de Lally,
quoiqu'elle lui fût, il faut le reconnaître, très utile par sa décision
et par sa fermeté. Mais elle ne souffrait pas de rivale, et M. de Lally
ayant commis l'imprudence, pendant les trois ou quatre mois que Mme
d'Hénin avait passés en France, d'aller à Cossey, où il s'était amusé
comme un écolier en vacances, elle avait pris lady Jerningham en
horreur. Aussi, en apprenant que son neveu, M. de La Tour du Pin, et
moi, nous projetions de nous établir pendant six mois à la campagne,
chez lady Jerningham, elle en éprouva un dépit non dissimulé. Malgré son
caractère emporté et entier, Mme d'Hénin ne manquait cependant pas
d'esprit de justice. Elle fut donc forcée de convenir que, débarqués
sans ressources en Angleterre, il était bien naturel pour nous
d'accepter avec joie d'être accueillis par une parente si proche et si
considérée dans le monde que l'était ma tante Jerningham. Mme d'Hénin et
M. de Lally avaient un établissement commun. Leur âge à tous deux aurait
dû empêcher le public de trouver un motif à scandale dans cette
association. On la tourna fort en ridicule cependant. Mme d'Hénin,
malgré ses réelles et grandes qualités, n'était pas aimée généralement.
Quelques amies lui restaient très fidèles; mais son caractère facilement
irascible et emporté lui créait des ennemis presque à son insu.
Après trois jours de résidence à Londres, je constatai que je n'aurais
aucun plaisir à y demeurer davantage. La société des émigrés, leurs
caquets, leurs petites intrigues, leurs médisances m'en avaient rendu le
séjour odieux. Un soir, j'allai chez Mme d'Ennery, amie et proche
parente de Mme d'Hénin. Sa fille, la duchesse de Levis, très jeune
encore, remplie de prétentions, était une des pâles constellations
autour de laquelle voltigeait tout ce qui avait des airs parmi les
émigrés. J'y rencontrai Mme et Mlle de Kersaint, et j'appris que le
fougueux aristocrate, Amédée de Duras, si hautain, si intolérant, ne
dédaignait pas les 25.000 francs de rente de cette jeune personne,
parente de Mme d'Ennery. Sa mère avait pu préserver la fortune qu'elle
possédait à la Martinique. J'étais plus âgée que Mlle de Kersaint de six
ans, et je lui faisais grand peur, comme elle me l'a dit depuis.
Enfin, le départ pour Cossey s'organisa, à ma grande joie. Lady
Jerningham devait nous précéder à la campagne. Il fut donc décidé que je
m'installerais chez ma belle mère, Mme Dillon, pendant quelques jours.
Là, j'appris avec grande satisfaction qu'Edward de Fitz-James emmenait
des chevaux de selle. Comme j'avais la réputation d'être une excellente
écuyère, il emporta pour mon usage une selle de femme. Ma belle-mère me
donna un charmant habit de cheval, et nous nous promîmes de faire de
belles promenades.
Nous partîmes de Londres, comme une caravane: ma belle-mère[96], moi, ma
fille[97], mon fils[98], la bonne[99], et Flore, la mulâtresse de Mme
Dillon, dans une berline; Mme de Fitz-James, Alexandre de La Touche et
mon mari, dans une autre. Puis la vieille gouvernante de Betsy, et enfin
M. de Fitz-James, ses chevaux, grooms, etc.
Nous allâmes coucher à Newmarket, où avaient lieu les fameuses courses
que j'étais bien curieuse de voir. Nous y restâmes toute la journée du
lendemain. C'était le dernier jour de courses et celui où l'on se
disputait le prix du roi. Nous passâmes toute la journée sur le
_turf_[100], et par un bonheur fort rare en Angleterre, il fit le plus
beau temps du monde. J'ai conservé le souvenir de cette journée comme
une de celles de ma vie où je me suis le plus amusée et intéressée. Le
lendemain, nous repartîmes pour aller coucher à Cossey. C'était, je
crois, dans les premiers jours d'octobre 1797.
Ma tante aimait beaucoup les enfants; elle s'empara d'Humbert. Aussitôt
après le déjeuner, elle l'emmenait dans sa chambre et le gardait toute
la matinée, s'occupant de lui donner des leçons, de le faire écrire et
lire en anglais et en français. Sa toilette même était l'objet de ses
soins. Je voyais arriver des habits, des redingotes, du linge, etc.,
tout un mobilier pour mes enfants. Elle était pour moi aussi d'une bonté
extrême. Ayant remarqué que je faisais bien mes robes, sous prétexte de
donner le goût de l'ouvrage à Fanny Dillon[101], ma cousine, qui se
trouvait également à Cossey, elle apportait dans ma chambre et mettait à
ma disposition des pièces de mousseline, des étoffes de toutes espèces,
attention qui me semblait d'autant plus agréable que j'étais arrivée de
France fort légèrement vêtue pour le climat de l'Angleterre.
Ma tante apprit que mes enfants n'avaient pas été encore inoculés--la
vaccine venait seulement d'être découverte--elle se chargea d'y suppléer
et fit venir son chirurgien de Norwich pour procéder à l'opération.
Enfin, elle nous entoura de soins de tous genres, et le temps que je
passai à Cossey fut aussi agréable que nous pouvions le souhaiter.
Nous étions nombreux. Autour de la table se réunissaient un grand nombre
de très proches parents, surtout quand lady Bedingfeld[102] était là.
Voici les convives qui s'y assirent durant les quatre premiers mois: sir
William et lady Jerningham, leurs trois fils, George, William et Edward,
lady Bedingfeld et son mari[103]; Fanny Dillon, fille de lord Dillon et
nièce de ma tante, lady Jerningham; mon mari et moi; ma belle-mère
Dillon, ses deux enfants, Betsy et Alexandre de La Touche, et son
gendre, Edward de Fitz-James; puis John Dillon, un de nos cousins. Je ne
dois pas oublier ma soeur Fanny, que l'on nommait _la petite_ pour la
distinguer de l'autre Fanny, ma cousine, et la gouvernante. Enfin, en y
comprenant le bon chevalier Jerningham et le chapelain, cela faisait une
table de dix-neuf couverts. Le cuisinier français était excellent, et la
chère abondante, sans recherche extraordinaire.
Sir William possédait des revenus évalués à 18.000 livres sterling, ce
qui ne constitue pas une grande fortune en Angleterre, mais était
suffisant pour lui permettre de vivre largement. La maison était
vieille, mais commode. La chapelle où officiait le chapelain avait été
installée dans les greniers, suivant l'usage des catholiques avant
l'émancipation.
Tout l'hiver se passa très agréablement. Vers le mois de mars, Mme
Dillon, ma soeur Fanny, M. et Mme de Fitz-James retournèrent à Londres
pour les couches de cette dernière, mais nous restâmes à Cossey jusqu'au
mois de mai. Ma tante devant passer l'été à Londres, sir William nous
proposa de nous installer, pendant la durée de son absence, dans un joli
cottage qu'il avait bâti dans le parc. Comme j'étais grosse de quatre
mois, et assez souffrante de ma grossesse, je préférai ne pas rester
aussi isolée, dans la crainte de ne pas mener à bien l'enfant que je
portais. D'un autre côté, Mme d'Hénin jetait feu et flamme à la pensée
de la prolongation de notre séjour à la campagne, et insistait pour nous
avoir chez elle, à Richmond, où elle pouvait nous loger. Nous acceptâmes
donc d'aller l'y rejoindre, quoique ce fût bien contre mon gré. Mais mon
mari ne voulait pas désobliger sa tante, et d'ailleurs nous avions à
Londres quelques affaires dont je vais conter le sujet.
Je ne relis pas les cahiers précédents de ces souvenirs. Je n'ai donc
pas la certitude d'avoir dit qu'à mon arrivée à Boston, j'avais écrit à
mon excellent instituteur, M. Combes, alors établi chez, ma belle-mère,
Mme Dillon, à la Martinique. Mon père lui avait donné une bonne place:
celle de greffier de l'île. Il avait exercé cette fonction à
Saint-Christophe et à Tabago, et, demeurant dans la maison, il avait pu
en accumuler les émoluments jusqu'à concurrence d'une somme de 60.000
francs. Mme Dillon lui avait emprunté ce capital moyennant le payement
des intérêts. Lorsque M. Combes apprit, à la Martinique, où il se
trouvait, notre arrivée à Boston, et qu'il fut au courant de notre
intention d'acheter une propriété, l'excellent homme, qui m'aimait comme
un père, eut l'idée de joindre la totalité de cette somme, son unique
fortune, aux fonds dont nous disposions, afin de nous permettre
d'acquérir un établissement plus considérable, où il viendrait nous
rejoindre pour ne plus nous quitter.
Il sollicita donc de Mme Dillon le remboursement du capital qu'il lui
avait prêté. Elle repoussa non seulement sa demande, mais refusa même de
prendre des termes pour le lui restituer. Désespéré de l'écroulement de
ses projets, il conjura, menaça: tout fut inutile. Chaque vaisseau qui
venait de la Martinique aux États-Unis m'apportait une lettre de lui. Il
m'écrivait qu'il n'osait pas quitter Mme Dillon, espérant que par sa
présence il parviendrait à lui arracher quelque chose. Sur ces
entrefaites, Mme Dillon partit pour l'Angleterre. Avant son départ, le
pauvre M. Combes, qui resta à la Martinique, se fit délivrer un acte de
reconnaissance en forme des 60.000 francs de capital et des intérêts, se
montant alors à près de 10.000 francs, qu'elle lui devait.
Lors de mon arrivée à Richmond, je reçus la triste nouvelle de la mort
de mon vieil ami. Peu de temps auparavant, dans une dernière lettre, il
me disait que le climat des Îles, et plus encore le chagrin de me savoir
de nouveau hors de France, sans ressources, le tuait; il ajoutait qu'il
écrivait à Mme Dillon pour la prier de me payer les intérêts du capital
de 70.000 francs qu'elle lui devait, etc.
Par un testament en bonne forme, il me laissait sa créance de 70.000
francs sur Mme Dillon ainsi que les intérêts courants, qui se montaient
à 1.500 ou 1.800 francs. À dater du jour où elle connut ce legs,
l'attitude de Mme Dillon à notre égard changea complètement. Elle tenait
une bonne maison à Londres et dépensait largement en dîners, soirées et
comédies de société. Mais, avions-nous besoin de quelque argent, elle
nous renvoyait à un émigré créole chargé du soin de ses affaires. À
toutes nos demandes tendant à obtenir qu'elle prît des termes pour nous
payer les intérêts de notre créance, elle répondait évasivement. Tantôt
les sucres ne se vendaient pas, tantôt les fonds n'étaient pas arrivés;
enfin chaque jour on nous opposait de nouvelles excuses. M'étant
adressée directement à elle, je fus fort mal reçue. Nous parlâmes de la
chose à son fils, Alexandre de La Touche. Mon mari en entretint
également l'homme d'affaires. Nos démarches restèrent sans succès.
On nous donnait en somme comme une aumône ce qu'on prélevait sur notre
propre bien. Cependant il nous fallait payer notre part du ménage chez
Mme d'Hénin et cela aussi constituait pour nous une nouvelle cause de
gêne, à laquelle vint s'ajouter la nécessité de refaire une layette pour
l'enfant attendu, car j'avais laissé en France tout ce qui était
nécessaire au premier âge. Ah! que de fois je gémissais de n'être pas
demeurée à Cossey!
L'association de ménage avec Mme d'Hénin m'était insupportable. Elle
nous avait si mal logés que nous ne pouvions recevoir personne. Notre
installation comprenait deux uniques petites chambres à coucher au
rez-de-chaussée, et, en Angleterre, il n'est pas d'usage d'admettre des
visiteurs dans la chambre où l'on couche. J'occupais une de ces chambres
avec ma fille; M. de La Tour du Pin, l'autre, avec son fils. Le soir
seulement, nous retrouvions ma tante dans un joli salon qu'elle avait au
premier étage. C'était très incommode, assurément; mais si la vie eût
été donnée, je ne m'en serais pas tourmentée. J'admettais les grandes et
éminentes qualités de Mme d'Hénin, jamais je ne sortais du respect que
je lui devais; il me fallait reconnaître cependant que nos caractères ne
sympathisaient pas. Peut-être était-ce de ma faute, et aurais-je dû
rester insensible aux mille petits coups d'épingle qu'elle me donnait.
M. de Lally, le plus timoré des hommes, n'aurait osé risquer la moindre
drôlerie dont j'eusse pu m'amuser. J'étais encore jeune et rieuse. À
vingt-huit ans, comment aurais-je pu avoir la sévérité de maintien qui
s'imposait aux cinquante ans qu'avait ma tante? Toute à la politique, la
constitution qu'il fallait donner à la France seule l'occupait. Cela
m'ennuyait à mourir. Et puis venaient les écrits de M. de Lally, qu'il
fallait lire et relire mot à mot, phrase à phrase!...
Enfin, j'aspirais à avoir un ménage à moi, tel petit qu'il fût. Comme je
n'en voyais pas le moyen, je me résignais.