IV

J'allai voir, à Richmond, notre tante, Mme d'Hénin. Elle prit beaucoup

d'humeur de notre projet de passer quelque temps à Cossey avec lady

Jerningham.

Mme d'Hénin était dominante à l'excès, jusqu'à la tyrannie même, et tout

ce qui portait le plus léger ombrage à son empire la contrariait plus

que de raison. Son autorité s'exerçait principalement sur M. de Lally,

quoiqu'elle lui fût, il faut le reconnaître, très utile par sa décision

et par sa fermeté. Mais elle ne souffrait pas de rivale, et M. de Lally

ayant commis l'imprudence, pendant les trois ou quatre mois que Mme

d'Hénin avait passés en France, d'aller à Cossey, où il s'était amusé

comme un écolier en vacances, elle avait pris lady Jerningham en

horreur. Aussi, en apprenant que son neveu, M. de La Tour du Pin, et

moi, nous projetions de nous établir pendant six mois à la campagne,

chez lady Jerningham, elle en éprouva un dépit non dissimulé. Malgré son

caractère emporté et entier, Mme d'Hénin ne manquait cependant pas

d'esprit de justice. Elle fut donc forcée de convenir que, débarqués

sans ressources en Angleterre, il était bien naturel pour nous

d'accepter avec joie d'être accueillis par une parente si proche et si

considérée dans le monde que l'était ma tante Jerningham. Mme d'Hénin et

M. de Lally avaient un établissement commun. Leur âge à tous deux aurait

dû empêcher le public de trouver un motif à scandale dans cette

association. On la tourna fort en ridicule cependant. Mme d'Hénin,

malgré ses réelles et grandes qualités, n'était pas aimée généralement.

Quelques amies lui restaient très fidèles; mais son caractère facilement

irascible et emporté lui créait des ennemis presque à son insu.

Après trois jours de résidence à Londres, je constatai que je n'aurais

aucun plaisir à y demeurer davantage. La société des émigrés, leurs

caquets, leurs petites intrigues, leurs médisances m'en avaient rendu le

séjour odieux. Un soir, j'allai chez Mme d'Ennery, amie et proche

parente de Mme d'Hénin. Sa fille, la duchesse de Levis, très jeune

encore, remplie de prétentions, était une des pâles constellations

autour de laquelle voltigeait tout ce qui avait des airs parmi les

émigrés. J'y rencontrai Mme et Mlle de Kersaint, et j'appris que le

fougueux aristocrate, Amédée de Duras, si hautain, si intolérant, ne

dédaignait pas les 25.000 francs de rente de cette jeune personne,

parente de Mme d'Ennery. Sa mère avait pu préserver la fortune qu'elle

possédait à la Martinique. J'étais plus âgée que Mlle de Kersaint de six

ans, et je lui faisais grand peur, comme elle me l'a dit depuis.

Enfin, le départ pour Cossey s'organisa, à ma grande joie. Lady

Jerningham devait nous précéder à la campagne. Il fut donc décidé que je

m'installerais chez ma belle mère, Mme Dillon, pendant quelques jours.

Là, j'appris avec grande satisfaction qu'Edward de Fitz-James emmenait

des chevaux de selle. Comme j'avais la réputation d'être une excellente

écuyère, il emporta pour mon usage une selle de femme. Ma belle-mère me

donna un charmant habit de cheval, et nous nous promîmes de faire de

belles promenades.

Nous partîmes de Londres, comme une caravane: ma belle-mère[96], moi, ma

fille[97], mon fils[98], la bonne[99], et Flore, la mulâtresse de Mme

Dillon, dans une berline; Mme de Fitz-James, Alexandre de La Touche et

mon mari, dans une autre. Puis la vieille gouvernante de Betsy, et enfin

M. de Fitz-James, ses chevaux, grooms, etc.

Nous allâmes coucher à Newmarket, où avaient lieu les fameuses courses

que j'étais bien curieuse de voir. Nous y restâmes toute la journée du

lendemain. C'était le dernier jour de courses et celui où l'on se

disputait le prix du roi. Nous passâmes toute la journée sur le

_turf_[100], et par un bonheur fort rare en Angleterre, il fit le plus

beau temps du monde. J'ai conservé le souvenir de cette journée comme

une de celles de ma vie où je me suis le plus amusée et intéressée. Le

lendemain, nous repartîmes pour aller coucher à Cossey. C'était, je

crois, dans les premiers jours d'octobre 1797.

Ma tante aimait beaucoup les enfants; elle s'empara d'Humbert. Aussitôt

après le déjeuner, elle l'emmenait dans sa chambre et le gardait toute

la matinée, s'occupant de lui donner des leçons, de le faire écrire et

lire en anglais et en français. Sa toilette même était l'objet de ses

soins. Je voyais arriver des habits, des redingotes, du linge, etc.,

tout un mobilier pour mes enfants. Elle était pour moi aussi d'une bonté

extrême. Ayant remarqué que je faisais bien mes robes, sous prétexte de

donner le goût de l'ouvrage à Fanny Dillon[101], ma cousine, qui se

trouvait également à Cossey, elle apportait dans ma chambre et mettait à

ma disposition des pièces de mousseline, des étoffes de toutes espèces,

attention qui me semblait d'autant plus agréable que j'étais arrivée de

France fort légèrement vêtue pour le climat de l'Angleterre.

Ma tante apprit que mes enfants n'avaient pas été encore inoculés--la

vaccine venait seulement d'être découverte--elle se chargea d'y suppléer

et fit venir son chirurgien de Norwich pour procéder à l'opération.

Enfin, elle nous entoura de soins de tous genres, et le temps que je

passai à Cossey fut aussi agréable que nous pouvions le souhaiter.

Nous étions nombreux. Autour de la table se réunissaient un grand nombre

de très proches parents, surtout quand lady Bedingfeld[102] était là.

Voici les convives qui s'y assirent durant les quatre premiers mois: sir

William et lady Jerningham, leurs trois fils, George, William et Edward,

lady Bedingfeld et son mari[103]; Fanny Dillon, fille de lord Dillon et

nièce de ma tante, lady Jerningham; mon mari et moi; ma belle-mère

Dillon, ses deux enfants, Betsy et Alexandre de La Touche, et son

gendre, Edward de Fitz-James; puis John Dillon, un de nos cousins. Je ne

dois pas oublier ma soeur Fanny, que l'on nommait _la petite_ pour la

distinguer de l'autre Fanny, ma cousine, et la gouvernante. Enfin, en y

comprenant le bon chevalier Jerningham et le chapelain, cela faisait une

table de dix-neuf couverts. Le cuisinier français était excellent, et la

chère abondante, sans recherche extraordinaire.

Sir William possédait des revenus évalués à 18.000 livres sterling, ce

qui ne constitue pas une grande fortune en Angleterre, mais était

suffisant pour lui permettre de vivre largement. La maison était

vieille, mais commode. La chapelle où officiait le chapelain avait été

installée dans les greniers, suivant l'usage des catholiques avant

l'émancipation.

Tout l'hiver se passa très agréablement. Vers le mois de mars, Mme

Dillon, ma soeur Fanny, M. et Mme de Fitz-James retournèrent à Londres

pour les couches de cette dernière, mais nous restâmes à Cossey jusqu'au

mois de mai. Ma tante devant passer l'été à Londres, sir William nous

proposa de nous installer, pendant la durée de son absence, dans un joli

cottage qu'il avait bâti dans le parc. Comme j'étais grosse de quatre

mois, et assez souffrante de ma grossesse, je préférai ne pas rester

aussi isolée, dans la crainte de ne pas mener à bien l'enfant que je

portais. D'un autre côté, Mme d'Hénin jetait feu et flamme à la pensée

de la prolongation de notre séjour à la campagne, et insistait pour nous

avoir chez elle, à Richmond, où elle pouvait nous loger. Nous acceptâmes

donc d'aller l'y rejoindre, quoique ce fût bien contre mon gré. Mais mon

mari ne voulait pas désobliger sa tante, et d'ailleurs nous avions à

Londres quelques affaires dont je vais conter le sujet.

Je ne relis pas les cahiers précédents de ces souvenirs. Je n'ai donc

pas la certitude d'avoir dit qu'à mon arrivée à Boston, j'avais écrit à

mon excellent instituteur, M. Combes, alors établi chez, ma belle-mère,

Mme Dillon, à la Martinique. Mon père lui avait donné une bonne place:

celle de greffier de l'île. Il avait exercé cette fonction à

Saint-Christophe et à Tabago, et, demeurant dans la maison, il avait pu

en accumuler les émoluments jusqu'à concurrence d'une somme de 60.000

francs. Mme Dillon lui avait emprunté ce capital moyennant le payement

des intérêts. Lorsque M. Combes apprit, à la Martinique, où il se

trouvait, notre arrivée à Boston, et qu'il fut au courant de notre

intention d'acheter une propriété, l'excellent homme, qui m'aimait comme

un père, eut l'idée de joindre la totalité de cette somme, son unique

fortune, aux fonds dont nous disposions, afin de nous permettre

d'acquérir un établissement plus considérable, où il viendrait nous

rejoindre pour ne plus nous quitter.

Il sollicita donc de Mme Dillon le remboursement du capital qu'il lui

avait prêté. Elle repoussa non seulement sa demande, mais refusa même de

prendre des termes pour le lui restituer. Désespéré de l'écroulement de

ses projets, il conjura, menaça: tout fut inutile. Chaque vaisseau qui

venait de la Martinique aux États-Unis m'apportait une lettre de lui. Il

m'écrivait qu'il n'osait pas quitter Mme Dillon, espérant que par sa

présence il parviendrait à lui arracher quelque chose. Sur ces

entrefaites, Mme Dillon partit pour l'Angleterre. Avant son départ, le

pauvre M. Combes, qui resta à la Martinique, se fit délivrer un acte de

reconnaissance en forme des 60.000 francs de capital et des intérêts, se

montant alors à près de 10.000 francs, qu'elle lui devait.

Lors de mon arrivée à Richmond, je reçus la triste nouvelle de la mort

de mon vieil ami. Peu de temps auparavant, dans une dernière lettre, il

me disait que le climat des Îles, et plus encore le chagrin de me savoir

de nouveau hors de France, sans ressources, le tuait; il ajoutait qu'il

écrivait à Mme Dillon pour la prier de me payer les intérêts du capital

de 70.000 francs qu'elle lui devait, etc.

Par un testament en bonne forme, il me laissait sa créance de 70.000

francs sur Mme Dillon ainsi que les intérêts courants, qui se montaient

à 1.500 ou 1.800 francs. À dater du jour où elle connut ce legs,

l'attitude de Mme Dillon à notre égard changea complètement. Elle tenait

une bonne maison à Londres et dépensait largement en dîners, soirées et

comédies de société. Mais, avions-nous besoin de quelque argent, elle

nous renvoyait à un émigré créole chargé du soin de ses affaires. À

toutes nos demandes tendant à obtenir qu'elle prît des termes pour nous

payer les intérêts de notre créance, elle répondait évasivement. Tantôt

les sucres ne se vendaient pas, tantôt les fonds n'étaient pas arrivés;

enfin chaque jour on nous opposait de nouvelles excuses. M'étant

adressée directement à elle, je fus fort mal reçue. Nous parlâmes de la

chose à son fils, Alexandre de La Touche. Mon mari en entretint

également l'homme d'affaires. Nos démarches restèrent sans succès.

On nous donnait en somme comme une aumône ce qu'on prélevait sur notre

propre bien. Cependant il nous fallait payer notre part du ménage chez

Mme d'Hénin et cela aussi constituait pour nous une nouvelle cause de

gêne, à laquelle vint s'ajouter la nécessité de refaire une layette pour

l'enfant attendu, car j'avais laissé en France tout ce qui était

nécessaire au premier âge. Ah! que de fois je gémissais de n'être pas

demeurée à Cossey!

L'association de ménage avec Mme d'Hénin m'était insupportable. Elle

nous avait si mal logés que nous ne pouvions recevoir personne. Notre

installation comprenait deux uniques petites chambres à coucher au

rez-de-chaussée, et, en Angleterre, il n'est pas d'usage d'admettre des

visiteurs dans la chambre où l'on couche. J'occupais une de ces chambres

avec ma fille; M. de La Tour du Pin, l'autre, avec son fils. Le soir

seulement, nous retrouvions ma tante dans un joli salon qu'elle avait au

premier étage. C'était très incommode, assurément; mais si la vie eût

été donnée, je ne m'en serais pas tourmentée. J'admettais les grandes et

éminentes qualités de Mme d'Hénin, jamais je ne sortais du respect que

je lui devais; il me fallait reconnaître cependant que nos caractères ne

sympathisaient pas. Peut-être était-ce de ma faute, et aurais-je dû

rester insensible aux mille petits coups d'épingle qu'elle me donnait.

M. de Lally, le plus timoré des hommes, n'aurait osé risquer la moindre

drôlerie dont j'eusse pu m'amuser. J'étais encore jeune et rieuse. À

vingt-huit ans, comment aurais-je pu avoir la sévérité de maintien qui

s'imposait aux cinquante ans qu'avait ma tante? Toute à la politique, la

constitution qu'il fallait donner à la France seule l'occupait. Cela

m'ennuyait à mourir. Et puis venaient les écrits de M. de Lally, qu'il

fallait lire et relire mot à mot, phrase à phrase!...

Enfin, j'aspirais à avoir un ménage à moi, tel petit qu'il fût. Comme je

n'en voyais pas le moyen, je me résignais.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 36 / 74 题