III

Mon arrivée à Londres fut un événement dans la famille. Je retrouvai

Betsy de La Touche, fille de ma belle-mère. On me l'avait confiée en

1789 et 1790, lorsqu'elle était au couvent de l'Assomption, où j'allais

souvent la voir et d'où j'avais seule la permission de la faire sortir

de temps en temps. Elle venait d'épouser Edward de Fitz-James et se

trouvait grosse de son premier enfant. C'était une douce et aimable

jeune femme, digne d'un meilleur sort. Elle se prit à aimer

passionnément son mari, qui ne le lui rendait pas, et dont les cruelles

et publiques infidélités lui brisèrent le coeur.

Alexandre de La Touche, son frère, était plus jeune qu'elle de trois

ans. Joli jeune homme, bien étourdi, bien gai, de peu d'esprit, d'encore

moins d'instruction, il avait tous les travers de la jeunesse inoccupée

de l'émigration, était dépourvu de tout talent, aimait les chevaux, la

mode, les petites intrigues, mais n'ouvrait jamais un livre. Ma

belle-mère qui, à ma connaissance, n'en avait jamais eu un sur sa table,

ne pouvait lui en avoir donné le goût. Elle-même ne manquait pas

d'esprit naturel, avait de bonnes manières et l'usage du monde.

Cependant, je me suis souvent demandé pourquoi mon père, doué d'un

esprit supérieur, d'une grande instruction, avait épousé une femme plus

âgée que lui. Elle était riche, il est vrai, mais ne pouvait pourtant

pas passer pour ce que l'on appelait une _héritière_. Souhaitant

par-dessus tout un garçon, il n'eut d'elle que trois filles. Deux

moururent dans leur petite enfance, l'aînée, Fanny[85], seule survécut.

Mon oncle l'archevêque et ma grandmère, Mme de Rothe, habitaient

Londres. Je ne les avais pas revus depuis mon départ de chez eux, en

1788; il y avait de cela neuf ans. Ma tante, lady Jerningham, pensait

que je ferais bien de leur donner un témoignage de respect, et le bon

chevalier, son beau-frère, se chargea de leur demander s'ils

consentaient à me recevoir. Ma grand'mère, voyant que l'archevêque le

désirait, n'osa pas s'y opposer. Toutefois, elle y mit la condition que

M. de La Tour du Pin ne m'accompagnerait pas. J'aurais pu prétexter de

cette condition pour ne pas aller les voir, mais je feignis de

l'ignorer. Mon mari, d'ailleurs, se trouva très heureux d'être dispensé

de la visite, car, déjà à cette époque, il me l'avoua plus tard, il

savait que ma grand'mère parlait très méchamment de lui depuis qu'elle

se trouvait à Londres. Si je l'eusse su alors, je me serais certainement

abstenue d'aller chez elle.

Un matin, donc, je me dirigeai vers Thayer-Street avec mon petit

Humbert. Ce ne fut pas sans une émotion mélangée de beaucoup de

sentiments divers que je frappai à la porte de la modeste maison à cinq

fenêtres habitée par mon oncle et ma grand'mère. Cette maison semblait

remplacer pour moi, sans transition, le bel hôtel du faubourg

Saint-Germain, où j'avais passé mon enfance, entouré du luxe et de la

splendeur que peuvent procurer dans la vie 400.000 francs de rentes,

revenu dont jouissait alors l'archevêque de Narbonne. Ce qui ne

l'empêcha pas, soit dit en passant, de laisser 1.800.000 francs de

dettes en sortant de France.

Un vieux domestique m'ouvrit la porte. En me voyant, il fondit en

larmes. C'était un homme de Hautefontaine, qui avait assisté à mon

mariage. Il me précéda et j'entendis qu'il m'annonçait d'une voix émue,

en disant: «Voilà Mme de Gouvernet.» Ma grand'mère se leva et vint à

moi. Je lui baisai la main. Sa réception fut très froide et elle

m'appela: «Madame.» Au même moment, l'archevêque entra et, me jetant les

bras autour du cou, il m'embrassa tendrement. Puis, voyant mon fils, il

l'embrassa également à plusieurs reprises. Lui ayant adressé plusieurs

questions en anglais et en français, l'enfant répondit avec une

hardiesse et une perspicacité qui charmèrent mon oncle. Comme il me

demandait de l'emmener avec lui dans une maison, située à peu de

distance, où il allait tous les matins se faire électriser pour sa

surdité, je craignais un peu qu'Humbert ne voulût pas l'accompagner;

mais, au contraire, l'enfant répondit sans hésiter qu'il irait

volontiers _with the old gentleman_[86].

Appelée ainsi à passer une demi-heure de tête-à-tête avec ma grand'mère,

je fus prise d'une grande inquiétude. Je redoutais qu'elle n'entamât le

chapitre des récriminations. Je frémissais aussi à la pensée qu'elle ne

mît la conversation sur mon pauvre père ou sur mon mari. Elle les

détestait tous deux également, et je ne me sentais pas assez d'empire

sur moi-même pour entendre de sang-froid les attaques que sa haine

invétérée pour eux pouvait lui suggérer. Heureusement elle se contint

jusqu'au moment où l'archevêque revint, charmé d'Humbert, que la machine

électrique n'avait pas le moins du monde effrayé, et qui avait même reçu

plusieurs secousses sans sourciller.

Mon oncle m'engagea à venir dîner le lendemain avec les six vieux

évêques languedociens qu'il avait pris en pension à sa table. Ils

étaient tous pour moi d'anciennes connaissances. Quant à mon mari, il

n'en fut pas question. J'annonçai mon projet d'aller passer à Cossey,

avec ma tante, tout le temps de son séjour là-bas. L'archevêque s'en

montra satisfait, mais ma grand'mère laissa entendre une espèce de

grognement que je connaissais comme le signe précurseur de quelque

phrase désagréable qu'elle ne pouvait contenir. Aussi me levai-je pour

partir et lui baisai la main, sur quoi l'archevêque m'embrassa de

nouveau en me faisant des compliments sur ma beauté.

Lady Jerningham, très inquiète du résultat de la visite, fut heureuse

qu'elle se fût bien passée. Le lendemain, ma tante me mena chez deux

autres oncles.

L'un était lord Dillon, frère aîné de mon père. Il habitait une belle

maison dans _Portman Square_, avec sa seconde femme, deux de ses

filles[87] et un jeune fils[88], âgé de huit ou neuf ans et beau comme

un ange. Lady Dillon était une demoiselle Rogier, d'origine belge. Elle

avait toutes les apparences de ce qu'elle était en réalité, _une vieille

actrice_. Mon oncle l'avait eue pour maîtresse avant d'épouser miss

Phipps, fille de lord Mulgrave. De cette liaison naquit un garçon[89]

qui, selon la coutume admise en Angleterre parmi les protestants, avait

été autorisé à porter le nom de son père. Ainsi que je l'ai déjà dit au

début de mes mémoires, lord Dillon, à l'époque où il ne portait encore

que le titre d'honorable Charles Dillon, était joueur, dépensier et

accablé de dettes. Il abjura la religion de ses pères pour se faire

protestant, à l'instigation de son grand oncle maternel, lord

Lichfield[90], qui avait mis son héritage de 15.000 livres de rentes et

du beau château de Ditchley à ce prix. Assuré de cette belle fortune et

voulant avoir un héritier, il épousa une protestante, miss Phipps, et la

rendit si malheureuse qu'elle mourut à vingt-cinq ans, lui laissant un

garçon[91] et une fille[92].

Mon oncle vécut alors ouvertement avec Mlle Rogier, dont il avait eu

deux filles[93] pendant la vie de sa femme, et, comme elle devint de

nouveau grosse, quoiqu'elle fût loin d'être jeune, il l'épousa

publiquement. Sa soeur, lady Jerningham, en éprouva une peine extrême.

Pour l'apaiser, il lui confia, pour l'élever, sa fille légitime[94], et

ne garda avec lui que les deux bâtardes[95]. Celles-ci portaient son

nom, avec cette différence qu'elles ne mettaient pas sur leurs cartes de

visite _honorable miss Dillon_ mais miss Dillon tout court. Toutes deux

étaient charmantes, belles et bien élevées. L'une est morte à dix-huit

ans. La seconde a épousé lord Frederick Beauclerk, frère du duc de

Saint-Albans.

Comme ma tante ne se souciait pas beaucoup de voir lady Dillon, je fus

chez elle avec sa fille, ma cousine, lady Bedingfeld, en ce moment à

Londres pour quelques jours. Lord Dillon nous reçut de façon convenable,

mais en homme du monde, sans le moindre intérêt. Il nous offrit sa loge

à l'Opéra pour le soir même et nous l'acceptâmes. C'est le seul bienfait

que j'aie reçu de lui. Il faisait une pension de 1.000 livres sterling à

son oncle l'archevêque, âgé de quatre-vingts ans. Pour ce qui me

concerne, j'eus beau être la fille de son frère, il ne me vint jamais en

aide pendant les deux ans et demi que je passai en Angleterre.

Le deuxième oncle que je visitai, cette fois avec lady Jerningham, lord

Kenmare, qui portait auparavant le nom de honorable Valentin Browne, me

reçut tout autrement, quoique je ne fusse sa nièce que par sa première

femme, soeur de mon père et morte depuis de longues années. Il était

alors remarié. Du premier lit, il avait eu une fille, ma cousine par

conséquent, lady Charlotte Browne. Celle-ci, par son mariage, devint

plus tard lady Charlotte Goold.

Lord Kenmare, sa fille et tous les siens m'accueillirent avec une

obligeance et une bonté sans pareilles, et l'amitié de lady Charlotte en

particulier ne s'est jamais démentie. Elle avait alors dix-huit ans, et

on la recherchait beaucoup comme étant un bon parti de 20.000 livres

sterling.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 35 / 74 题