II

Il y avait deux partis à prendre. Nous pouvions demander un passeport

pour l'Espagne et passer au Bouilh, où je serais restée quelque temps,

tandis que mon mari aurait gagné Saint-Sébastien. C'eût été le plus

sage. Nous pouvions aussi aller en Angleterre, et, de là, selon les

circonstances, retourner en Amérique. Ma tante, Mme d'Hénin, avait

beaucoup d'empire sur mon mari. Elle le décida à adopter ce dernier

parti. Nous avions très peu d'argent, mais assurés de trouver à Londres

ma belle-mère, Mme Dillon, et beaucoup d'autres très proches parents,

qui sans doute seraient disposés à nous venir en aide, nous nous

décidâmes à partir pour l'Angleterre.

Venus à Paris avec l'intention d'y passer cinq ou six semaines

seulement, nous n'avions emporté avec nous que les effets strictement

nécessaires. J'avais de plus quelques robes que l'on m'avait faites à

Paris. Deux très petites malles continrent ce chétif mobilier, y compris

celui de ma bonne Marguerite, bien décidée, cette fois, à ne pas nous

quitter. Ce départ devait avoir pour nous les plus fâcheuses

conséquences. Nous étions en négociation avec les acquéreurs de

Hautefontaine, mais pour nous substituer à eux seulement, car ma

grand'mère[73] n'était pas morte. Toutefois comme, par mon contrat de

mariage, j'étais instituée sa légataire universelle, je pensais, avec

raison, pouvoir, en toute conscience, acquérir ses biens. Cette nouvelle

émigration entrava tous les arrangements. La Providence avait décrété

que nous finirions, mon mari et moi, notre vie dans la ruine la plus

complète. Elle nous condamna, hélas! à des peines autrement cruelles!

Mais n'anticipons pas sur les chagrins que j'ai éprouvés. Le récit en

viendra assombrir les dernières pages de cette relation.

Les deux ou trois jours qui précédèrent notre départ se passèrent dans

la tristesse et l'agitation. Peut-être aurions-nous dû retourner au

Bouilh. Le bruit courait que Barras, cédant pour le moment aux exigences

de ses collègues, regagnerait bientôt son crédit et reprendrait en même

temps ses bonnes dispositions envers les émigrés.

On ne rencontrait que gens désespérés de cette nouvelle émigration. Nous

prîmes trois places dans une voiture qui devait nous mener, en trois

jours, à Calais. Deux autres places étaient occupées par M. de Beauvau

et par un cousin de Mme de Valence, le jeune César Ducrest, aimable

jeune homme qui devait périr si misérablement quelques années après.

Les Français sont naturellement gais. Aussi, malgré que nous fussions

tous désolés, ruinés, furieux, nous ne trouvâmes pas moins le moyen

d'être de bonne humeur et de rire. M. de Beauvau, notre cousin, allait

retrouver sa femme, Mlle de Mortemart, et ses trois ou quatre enfants.

Elle habitait une maison de campagne à Staines, près de Windsor, en

compagnie de son grand-père, le duc d'Harcourt, autrefois gouverneur du

premier Dauphin[74], mort à Meudon en 1789. Mme de Beauvau était la

cadette des trois petites filles[75] du duc d'Harcourt. Leur mère[76]

avait épousé le duc de Mortemart et était morte bien avant la

Révolution. M. de Mortemart épousa ensuite Mlle de Brissac[77], dont il

eut le duc[78] actuel.

Nous comparûmes devant toutes les municipalités des localités situées

sur le chemin, y compris celle de Calais, où nous nous embarquâmes sur

un _packet_[79], le soir à 11 heures.

J'étais assise sur une écoutille fermée du pont, tenant ma fille[80]

dans mes bras; Marguerite s'occupait de coucher mon fils[81], et mon

mari, depuis qu'il avait mis le pied sur le vaisseau, souffrait du mal

de mer, quoiqu'il fît peu de vent et que la nuit fût superbe. À côté de

moi se trouvait un monsieur qui, me voyant embarrassée d'un enfant, me

proposa, avec un accent anglais, de m'appuyer contre lui. Comme je me

retournai pour le remercier, les rayons de la lune éclairèrent mon

visage et il s'écria: _Good god, is it possible!_[82]. C'était le jeune

Jeffreys, fils du rédacteur de l'_Edinburgh Review_. Je l'avais vu tous

les jours à Boston, chez son oncle, lors du séjour que nous avions fait

dans cette ville hospitalière trois ans auparavant. Nous causâmes

beaucoup de l'Amérique et des regrets que j'avais de l'avoir quittée,

accrus encore par ces nouvelles menaces d'émigration. Je lui laissai

entendre que, malgré la présence de toute ma famille en Angleterre, j'y

allais exclusivement inspirée par le désir et le projet de retourner à

ma ferme, si tout espoir de retour en France s'évanouissait ou, du

moins, s'éloignait indéfiniment.

Tout en causant de l'Angleterre avec mon compagnon, la nuit se passa, et

les premières lueurs du jour nous montrèrent la blanche Albion, dont un

fort vent du sud-est nous avait rapprochés. Lorsque l'ancre tomba sur le

sol britannique, on vit sortir de l'écoutille les tristes figures des

passagers, plus ou moins pâles et défaits. Ma pauvre bonne, dont la plus

longue navigation avait été du Bouilh à Bordeaux, fut charmée de revoir

la terre ferme. Nous descendîmes pour nous trouver livrés à la brutalité

des douaniers anglais, qui me sembla surpasser de beaucoup celle des

douaniers espagnols. À la vue de mon passeport, que je présentai au

bureau chargé de les vérifier--_alien office_[83]--on me demanda si

j'étais sujette du roi d'Angleterre, et, sur ma réponse affirmative, on

me dit que je devais me réclamer de quelqu'un de _connu_ en Angleterre.

Ayant nommé, sans hésiter, mes trois oncles: lord Dillon, lord Kenmare

et sir William Jerningham, le ton et les manières des employés

changèrent tout aussitôt. Ces détails occupèrent la matinée. Après un

déjeuner anglais, ou pour mieux dire, un dîner, nous partîmes de Douvres

pour Londres. Nous couchâmes à Cantorbéry ou à Rochester--mes souvenirs

ne sont plus bien précis quant au nom de la localité--et le lendemain

matin nous arrivions à Londres, dans une des auberges de Piccadilly.

Comme j'avais annoncé de Douvres à ma tante, lady Jerningham, notre

arrivée, elle avait envoyé son cher et aimable Edward[84] au-devant de

nous pour nous amener chez elle, dans Bolton-Row. Son accueil fut tout

maternel. Elle nous annonça tout d'abord son départ pour la campagne, à

Cossey, où son séjour, disait-elle, serait au moins de six mois. Elle

nous engageait à venir les passer auprès d'elle, ce qui nous laisserait

toute latitude de réfléchir au parti que nous déciderions d'adopter. Ma

bonne tante fut particulièrement aimable pour mon mari, et, aimant

beaucoup les enfants, elle prit tout de suite une passion pour Humbert.

Il est vrai de dire qu'à sept ans et demi qu'il avait alors, il était

d'une intelligence extraordinaire, parlait et lisait couramment le

français et l'anglais, et écrivait déjà sous la dictée dans l'une et

l'autre langue.

Nous nous établîmes donc dans Bolton-Row comme les enfants de la maison.

J'y retrouvai mon excellent et ancien ami, le chevalier Jerningham,

frère de sir William, mari de ma tante. La fidèle amitié qu'il m'avait

témoignée dès mon enfance me fut aussi douce qu'utile pendant mon séjour

en Angleterre.

Je me disposais à aller chez ma belle-mère, Mme Dillon, établie en

Angleterre depuis près de deux ans, lorsqu'elle arriva chez ma tante.

Elle fut prise d'une douloureuse émotion en me revoyant et quand je lui

parlai des derniers temps de la vie de mon pauvre père, avec qui j'avais

passé l'hiver de 1792 à 1793.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 34 / 74 题