Il y avait deux partis à prendre. Nous pouvions demander un passeport
pour l'Espagne et passer au Bouilh, où je serais restée quelque temps,
tandis que mon mari aurait gagné Saint-Sébastien. C'eût été le plus
sage. Nous pouvions aussi aller en Angleterre, et, de là, selon les
circonstances, retourner en Amérique. Ma tante, Mme d'Hénin, avait
beaucoup d'empire sur mon mari. Elle le décida à adopter ce dernier
parti. Nous avions très peu d'argent, mais assurés de trouver à Londres
ma belle-mère, Mme Dillon, et beaucoup d'autres très proches parents,
qui sans doute seraient disposés à nous venir en aide, nous nous
décidâmes à partir pour l'Angleterre.
Venus à Paris avec l'intention d'y passer cinq ou six semaines
seulement, nous n'avions emporté avec nous que les effets strictement
nécessaires. J'avais de plus quelques robes que l'on m'avait faites à
Paris. Deux très petites malles continrent ce chétif mobilier, y compris
celui de ma bonne Marguerite, bien décidée, cette fois, à ne pas nous
quitter. Ce départ devait avoir pour nous les plus fâcheuses
conséquences. Nous étions en négociation avec les acquéreurs de
Hautefontaine, mais pour nous substituer à eux seulement, car ma
grand'mère[73] n'était pas morte. Toutefois comme, par mon contrat de
mariage, j'étais instituée sa légataire universelle, je pensais, avec
raison, pouvoir, en toute conscience, acquérir ses biens. Cette nouvelle
émigration entrava tous les arrangements. La Providence avait décrété
que nous finirions, mon mari et moi, notre vie dans la ruine la plus
complète. Elle nous condamna, hélas! à des peines autrement cruelles!
Mais n'anticipons pas sur les chagrins que j'ai éprouvés. Le récit en
viendra assombrir les dernières pages de cette relation.
Les deux ou trois jours qui précédèrent notre départ se passèrent dans
la tristesse et l'agitation. Peut-être aurions-nous dû retourner au
Bouilh. Le bruit courait que Barras, cédant pour le moment aux exigences
de ses collègues, regagnerait bientôt son crédit et reprendrait en même
temps ses bonnes dispositions envers les émigrés.
On ne rencontrait que gens désespérés de cette nouvelle émigration. Nous
prîmes trois places dans une voiture qui devait nous mener, en trois
jours, à Calais. Deux autres places étaient occupées par M. de Beauvau
et par un cousin de Mme de Valence, le jeune César Ducrest, aimable
jeune homme qui devait périr si misérablement quelques années après.
Les Français sont naturellement gais. Aussi, malgré que nous fussions
tous désolés, ruinés, furieux, nous ne trouvâmes pas moins le moyen
d'être de bonne humeur et de rire. M. de Beauvau, notre cousin, allait
retrouver sa femme, Mlle de Mortemart, et ses trois ou quatre enfants.
Elle habitait une maison de campagne à Staines, près de Windsor, en
compagnie de son grand-père, le duc d'Harcourt, autrefois gouverneur du
premier Dauphin[74], mort à Meudon en 1789. Mme de Beauvau était la
cadette des trois petites filles[75] du duc d'Harcourt. Leur mère[76]
avait épousé le duc de Mortemart et était morte bien avant la
Révolution. M. de Mortemart épousa ensuite Mlle de Brissac[77], dont il
eut le duc[78] actuel.
Nous comparûmes devant toutes les municipalités des localités situées
sur le chemin, y compris celle de Calais, où nous nous embarquâmes sur
un _packet_[79], le soir à 11 heures.
J'étais assise sur une écoutille fermée du pont, tenant ma fille[80]
dans mes bras; Marguerite s'occupait de coucher mon fils[81], et mon
mari, depuis qu'il avait mis le pied sur le vaisseau, souffrait du mal
de mer, quoiqu'il fît peu de vent et que la nuit fût superbe. À côté de
moi se trouvait un monsieur qui, me voyant embarrassée d'un enfant, me
proposa, avec un accent anglais, de m'appuyer contre lui. Comme je me
retournai pour le remercier, les rayons de la lune éclairèrent mon
visage et il s'écria: _Good god, is it possible!_[82]. C'était le jeune
Jeffreys, fils du rédacteur de l'_Edinburgh Review_. Je l'avais vu tous
les jours à Boston, chez son oncle, lors du séjour que nous avions fait
dans cette ville hospitalière trois ans auparavant. Nous causâmes
beaucoup de l'Amérique et des regrets que j'avais de l'avoir quittée,
accrus encore par ces nouvelles menaces d'émigration. Je lui laissai
entendre que, malgré la présence de toute ma famille en Angleterre, j'y
allais exclusivement inspirée par le désir et le projet de retourner à
ma ferme, si tout espoir de retour en France s'évanouissait ou, du
moins, s'éloignait indéfiniment.
Tout en causant de l'Angleterre avec mon compagnon, la nuit se passa, et
les premières lueurs du jour nous montrèrent la blanche Albion, dont un
fort vent du sud-est nous avait rapprochés. Lorsque l'ancre tomba sur le
sol britannique, on vit sortir de l'écoutille les tristes figures des
passagers, plus ou moins pâles et défaits. Ma pauvre bonne, dont la plus
longue navigation avait été du Bouilh à Bordeaux, fut charmée de revoir
la terre ferme. Nous descendîmes pour nous trouver livrés à la brutalité
des douaniers anglais, qui me sembla surpasser de beaucoup celle des
douaniers espagnols. À la vue de mon passeport, que je présentai au
bureau chargé de les vérifier--_alien office_[83]--on me demanda si
j'étais sujette du roi d'Angleterre, et, sur ma réponse affirmative, on
me dit que je devais me réclamer de quelqu'un de _connu_ en Angleterre.
Ayant nommé, sans hésiter, mes trois oncles: lord Dillon, lord Kenmare
et sir William Jerningham, le ton et les manières des employés
changèrent tout aussitôt. Ces détails occupèrent la matinée. Après un
déjeuner anglais, ou pour mieux dire, un dîner, nous partîmes de Douvres
pour Londres. Nous couchâmes à Cantorbéry ou à Rochester--mes souvenirs
ne sont plus bien précis quant au nom de la localité--et le lendemain
matin nous arrivions à Londres, dans une des auberges de Piccadilly.
Comme j'avais annoncé de Douvres à ma tante, lady Jerningham, notre
arrivée, elle avait envoyé son cher et aimable Edward[84] au-devant de
nous pour nous amener chez elle, dans Bolton-Row. Son accueil fut tout
maternel. Elle nous annonça tout d'abord son départ pour la campagne, à
Cossey, où son séjour, disait-elle, serait au moins de six mois. Elle
nous engageait à venir les passer auprès d'elle, ce qui nous laisserait
toute latitude de réfléchir au parti que nous déciderions d'adopter. Ma
bonne tante fut particulièrement aimable pour mon mari, et, aimant
beaucoup les enfants, elle prit tout de suite une passion pour Humbert.
Il est vrai de dire qu'à sept ans et demi qu'il avait alors, il était
d'une intelligence extraordinaire, parlait et lisait couramment le
français et l'anglais, et écrivait déjà sous la dictée dans l'une et
l'autre langue.
Nous nous établîmes donc dans Bolton-Row comme les enfants de la maison.
J'y retrouvai mon excellent et ancien ami, le chevalier Jerningham,
frère de sir William, mari de ma tante. La fidèle amitié qu'il m'avait
témoignée dès mon enfance me fut aussi douce qu'utile pendant mon séjour
en Angleterre.
Je me disposais à aller chez ma belle-mère, Mme Dillon, établie en
Angleterre depuis près de deux ans, lorsqu'elle arriva chez ma tante.
Elle fut prise d'une douloureuse émotion en me revoyant et quand je lui
parlai des derniers temps de la vie de mon pauvre père, avec qui j'avais
passé l'hiver de 1792 à 1793.