I. Le 18 Fructidor.--Une promenade dans Paris.--Mme de Staël et Benjamin
Constant professent des opinions différentes.--Expulsion des émigrés
rentrés.--Le dépit de Mme de Pontécoulant.--La situation de M. et de Mme
de La Tour du Pin. Conduite de Talleyrand et de Tallien en cette
circonstance.--II. Nouvel exil.--Rencontre d'un ami d'Amérique.--Les
douaniers anglais.--Aimable accueil de lady Jerningham.--Un ami
retrouvé.--Visite de Mme Dillon.--III. Betsy et Alexandre de La
Touche.--Mme de La Tour du Pin revoit Mme de Rothe et l'archevêque de
Narbonne.--Lord Dillon. Son apostasie et son mariage avec une actrice,
Mlle Rogier.--Lord Kenmare et sa fille lady Charlotte Goold.--IV.
Caractère dominateur de Mme d'Hénin.--La société des émigrés.--Départ
pour Cossey.--Les courses de Newmarket.--L'amabilité de lady
Jerningham.--La vie à Cossey.--La table de famille.--V. Installation à
Richemond avec Mme d'Hénin.--Affaires litigieuses entre Mme Dillon et M.
Combes.--Un héritage difficile à réaliser.--Gêne de Mme de la Tour du
Pin.--Situation difficile du ménage en commun avec Mme d'Hénin.
I
Mon mari travaillait à ses affaires, et avait entrepris des négociations
pour racheter une partie de la terre de Hautefontaine, qu'on venait de
vendre, lorsqu'un matin, à la pointe du jour, le 18 fructidor--4
septembre 1797--étant assise sur mon lit, occupée à donner le sein à ma
fille, je crus entendre sur le boulevard un bruit de voiture
d'artillerie. Ma chambre donnant sur la cour, je dis à Marguerite
d'aller voir à la fenêtre de la salle à manger ce qui se passait. Elle
revint en m'annonçant que de nombreux généraux, des troupes, des canons
remplissaient le boulevard. Je me levai au plus vite et j'envoyai
réveiller mon mari qui couchait au-dessus de ma chambre. Nous allâmes
tous deux à la fenêtre, où bientôt après Mme de Valence nous rejoignit.
Augereau était là, donnant des ordres. On barra la rue des Capucines et
la rue Neuve-du-Luxembourg. M. de La Tour du Pin se rendit alors chez M.
Villaret de Joyeuse, qui demeurait à l'entrée de cette dernière rue, et
ne le quitta qu'au moment de son arrestation.
Vers midi, comme personne ne nous apportait de nouvelles, Mme de Valence
et moi, poussées par la curiosité d'être renseignées, nous sortîmes,
modestement vêtues pour ne pas être remarquées, avec l'intention d'aller
chez Mme de Staël. Nous pensions prendre la rue Neuve-du-Luxembourg.
Elle était barrée par une pièce de canon. Celle des Capucines de même.
La rue de la Paix n'existait pas à cette époque. Nous dûmes remonter
jusqu'à la rue de Richelieu pour trouver un passage libre. Toutes les
boutiques étaient fermées. Il y avait beaucoup de monde dehors, mais on
ne se parlait pas. Parvenues au guichet, nous le trouvâmes encombré
d'une quantité de personnes que l'on empêchait de pénétrer sur le quai.
À force de pousser et de nous glisser, nous parvînmes enfin à être au
premier rang de la foule. Devant nous, des soldats faisaient la haie
pour assurer le passage de cinq ou six voitures fortement escortées qui
se dirigeaient au petit pas vers le pont Royal. Dans l'une d'elles--la
dernière--nous reconnûmes MM. Portalis et Barbé-Marbois. Nous ayant
aperçues, ils nous firent un signe d'amitié qui semblait dire: «Nous ne
savons pas ce qu'on va faire de nous.» En voyant ce signe, une quantité
de ces horribles femmes qu'on ne rencontre qu'aux jours de révolution et
de tumulte, se mirent à nous apostropher et à crier: «À bas les
royalistes!» La peur me prit, je l'avoue. Heureusement, comme nous nous
trouvions immédiatement derrière le cordon des soldats, nous nous
faufilâmes entre eux et, passant de l'autre côté, nous arrivâmes chez
Mme de Staël.
Elle était avec Benjamin Constant et fort animée contre lui parce qu'il
soutenait que le Directoire, en arrêtant les députés, avait fait un coup
d'État indispensable. Comme elle exprimait la crainte qu'on ne les fît
juger par une commission, il ne repoussa pas cette idée et dit, avec son
air hypocrite: «Ce sera fâcheux, mais c'est peut-être nécessaire!» Puis
il nous apprit que tous les émigrés rentrés recevraient l'ordre de
quitter de nouveau la France, sous peine d'être jugés par des
commissions militaires. Cette nouvelle me consterna et j'eus hâte de
rentrer chez moi pour l'apprendre à mon mari. Hélas! on criait déjà dans
les rues l'ordonnance du Directoire. En arrivant, je trouvai mon mari
très perplexe quant au moyen d'avertir de tous ces événements sa tante,
qui habitait Saint-Ouen. Les portes de Paris étaient fermées. Personne
ne pouvait sortir des barrières sans une permission spéciale.
Par un bonheur singulier, je rencontrai Mme de Pontécoulant, que je
connaissais pour l'avoir vue souvent chez Mme de Valence. Je dirai
ultérieurement qui elle était. Elle se rendait à Saint-Denis, où se
trouvait sa maison de campagne, munie d'un laissez-passer de sa section
pour elle et pour sa femme de chambre. Je la priai de me permettre de me
substituer à cette dernière, et, avec son obligeance habituelle, elle y
consentit. Sur quoi, comme je ne pouvais abandonner ma petite Charlotte
que je nourrissais, je lui demandai de m'adopter non pas à titre de
femme de chambre, mais à titre de nourrice. La pensée qu'à son âge--elle
avait de quarante cinq à cinquante ans--on la croirait, à la barrière,
mère d'un enfant de huit mois, lui sourit. Nous partîmes donc ensemble.
La pauvre femme fut bien vite désillusionnée. En effet, arrivées à la
porte de la ville, les commis et les soldats, au lieu de féliciter la
maîtresse, prodiguèrent leurs compliments à la nourrice. Mme de
Pontécoulant en conçut de l'humeur, ce qui fut cause qu'au lieu de me
mener à Saint-Ouen--ce détour n'aurait pas allongé son chemin de dix
minutes--elle me déposa tout uniment sur la route, à l'extrémité d'une
avenue très longue, que le poids de ma fille, alors fort grassouillette,
me fît paraître plus longue encore à parcourir.
On imaginera aisément avec quelles exclamations je fus reçue par Mme de
Poix et par ma tante. Celle-ci se décida à repartir aussitôt pour
l'Angleterre. Auprès de ces dames se trouvaient plusieurs anciens
émigrés que la nécessité de s'éloigner de nouveau de France désespéra.
Cela mettait fin brusquement et d'une façon irrémédiable à tous les
arrangements entrepris avec les acquéreurs de biens nationaux, et il est
permis d'affirmer, avec raison, que les événements du 18 fructidor ont
été aussi funestes aux fortunes des particuliers que la Révolution
elle-même, car ils arrêtèrent net toutes les transactions auxquelles
étaient, à cette époque, disposés les détenteurs des propriétés qui
venaient d'être vendues au profit de la nation.
Le décret ordonnait à tous les émigrés rentrés sur le territoire
français de sortir de Paris dans les vingt-quatre heures et de la France
dans les huit jours. Mon avis était de repartir à l'instant même pour le
Bouilh. Ayant quitté la France avec un passeport en règle et étant
revenus avec ce même passeport dûment visé par les autorités françaises,
aux États-Unis et en Espagne, je pensais que le décret ne pouvait
s'appliquer à nous qui n'étions pas rentrés furtivement. Pour s'en
assurer, mon mari alla trouver M. de Talleyrand. Fort occupé de son
propre avenir, il ne s'embarrassait aucunement de celui des autres.
Aussi, répondit-il sans hésiter que cela ne le regardait pas, et il nous
engagea à soumettre le cas au ministre de la police, Sottin. Je me
rendis alors chez Tallien, qui me fit très bon accueil. Il libella la
situation dans laquelle nous nous trouvions, sans mentionner nos noms:
«Un particulier, parti en 1794, avec passeport, etc., etc.» Les
circonstances étaient relatées de la manière la plus favorable. Tallien
me promit d'aller, à l'instant même, chez Sottin, pour lui faire
apostiller ce papier, sans lequel nous ne pourrions faire viser le
passeport de la municipalité de Saint-André-de-Cubzac, avec lequel nous
étions venus à Paris, et dont nous devions être porteurs pour pouvoir
sortir des barrières.
Je rentrai chez moi assez inquiète et commençai à faire mes paquets. On
venait d'afficher un ordre de police mettant en demeure les
propriétaires de dénoncer tout habitant de leurs maisons qui serait à
Paris sans papiers en règle. Nous ne voulions pas créer des ennuis à Mme
de Montesson, qui nous logeait. Sa propre position l'inquiétait et la
préoccupait déjà suffisamment, car, comme depuis plusieurs mois elle
recevait et accueillait avec une grande bienveillance les députés
déportés, elle craignait d'être fort compromise.
Enfin, après plusieurs heures d'une attente très pénible, Tallien me
retourna la demande qu'il avait soumise à l'inspection de Sottin. Ce
ministre y avait ajouté, de sa main, et signé, l'annotation suivante:
«Ce particulier est dans la loi.» Tallien, dans un billet qu'il
m'écrivait en même temps à la troisième personne, s'excusait assez
poliment de n'avoir rien pu obtenir, mais la fin de son billet aurait pu
se traduire par ces mots: _Je vous souhaite un bon voyage._