Nous demeurâmes au Bouilh tout l'hiver et une partie du printemps. Vers
le mois de juillet 1797, mon mari reconnut la nécessité de se rendre à
Paris pour terminer le règlement de ses affaires avec M. de Lameth.
Inspirée comme par un pressentiment, je demandai à l'accompagner. Mme de
Montesson, toujours pleine de bontés pour moi, me fit proposer par Mme
de Valence de loger chez elle à Paris. Personnellement, elle était
établie pour l'été à la campagne, dans une maison qu'elle venait
d'acheter auprès de Saint-Denis. Les six semaines que nous comptions
passer à Paris, avant de revenir au Bouilh pour les vendanges, ne
demandaient pas un gros bagage. Nous n'emportâmes donc que le strict
nécessaire pour nous et les enfants.
Un grand nombre d'émigrés étaient rentrés sous des noms empruntés. Mme
d'Hénin, revenue sous celui d'une marchande de modes de Genève, Mlle
Vauthier, avait été s'établir chez Mme de Poix, à Saint-Ouen. Mme de
Staël, protégée par Barras, le directeur, et beaucoup d'autres encore,
se trouvaient à Paris.
M. de Talleyrand nous y appelait et engageait en particulier mon mari à
venir. On commençait à parler de contre-révolution, à laquelle tout le
monde croyait. Le gouvernement s'était constitué et les deux assemblées,
le conseil des Cinq-Cents et celui des Anciens, comptaient beaucoup de
royalistes. Le salon de Barras, le directeur influent, dont la duchesse
de Brancas faisait les honneurs, en était rempli. Et, quoique les autres
directeurs ne semblassent pas disposés à suivre l'exemple de leur
collègue, il est certain que jamais la cause des Bourbons n'a eu autant
de chances de succès qu'à cette époque.
Nous partîmes, dans une espèce de voiturin, mon mari, moi, ma bonne
Marguerite et nos deux enfants: l'un, Humbert, âgé de sept ans et demi;
l'autre Charlotte, que je nourrissais, de huit mois.
Nous passâmes quelques jours à Tesson. Le château se trouvait dans un
état de délabrement affreux. On avait non seulement enlevé tous les
meubles, mais on avait arraché les papiers, ôté les serrures de beaucoup
de portes, les jalousies de plusieurs fenêtres, les fers de la cuisine,
les grilles des fourneaux. C'était une véritable dévastation.
Heureusement, Grégoire avait empilé sur son lit, sur celui de sa femme
et de sa fille, autant de matelas qu'il avait été en son pouvoir de
sauver, et ils servirent à nous coucher pendant notre séjour à Tesson.
Mon émotion fut vive en revoyant ce bon ménage Grégoire, qui avait caché
mon mari avec tant de soin et de dévouement. Auparavant, en passant à
Mirambeau, j'avais vu le serrurier Potier et sa femme, chez lesquels M.
de La Tour du Pin était resté trois mois enfermé dans un trou où l'on ne
voyait pas assez clair pour lire. Combien je rendis de nouveau grâce à
Dieu de lui avoir permis d'échapper à tous les dangers de cet affreux
temps de la Terreur. Le souvenir en restait gravé avec tant d'intensité
dans mon esprit, que très souvent encore j'avais des cauchemars où je
rêvais que l'on cherchait mon mari, qu'on le poursuivait de chambre en
chambre, et brusquement je me réveillais couverte d'une sueur froide et
avec de douloureux battements de coeur.
Nous arrivâmes enfin au but de notre voyage. Mme de Valence me reçut
avec bonheur, et Mme de Montesson, qui n'était pas encore à la campagne,
m'accueillit avec mille bontés. À Paris, un peu de singularité appelle
toujours l'attention; aussi y fis-je tout de suite _effet_.
En descendant de voiture, et comme mon mari et moi nous soupions dans la
chambre de Mme de Valence, on annonça M. de Talleyrand. Il fut fort aise
de nous voir, et au bout d'un moment, il dit: «Eh! bien, Gouvernet,
qu'est-ce que vous comptez faire?»--«Moi, répondit M. de La Tour du Pin
tout surpris, mais je viens pour arranger mes affaires.»--«Ah! dit M. de
Talleyrand, je croyais...» Puis il changea de conversation et parla de
choses futiles et indifférentes. Quelques instants plus tard,
s'adressant à Mme de Valence, il se prit à dire, avec cet air nonchalant
qu'il faut avoir vu pour s'en faire une idée: «À propos, vous savez que
le ministère est changé; les nouveaux ministres sont nommés.»--«Ah!
fit-elle, et quels sont-ils?» Alors, après un moment d'hésitation, comme
s'il avait oublié les noms et qu'il les recherchait, il dit: «Ah! oui,
voici: un tel à la guerre, un tel à la marine, un tel aux finances...»
Et aux affaires étrangères, dis-je... «Ah! aux affaires étrangères? Eh!
mais... moi, sans doute!» Puis, prenant son chapeau, il s'en va.
Nous nous regardâmes, mon mari et moi, sans surprise, car rien ne
pouvait surprendre de M. de Talleyrand, si ce n'est qu'il eût fait
quelque chose de mauvais goût. Il restait éminemment grand seigneur,
tout en servant un gouvernement composé du rebut de la canaille. Le
lendemain, on le trouvait établi aux affaires étrangères, comme s'il
avait occupé ce poste depuis dix ans. L'intervention de Mme de Staël,
toute-puissante en ce moment par Benjamin Constant, l'avait fait
ministre. Il était arrivé chez elle, et jetant sur la table sa bourse
contenant quelques louis seulement, il lui dit: «Voilà le reste de ma
fortune! Demain ministre ou je me brûle la cervelle!» Aucune de ces
paroles n'était vraie, mais c'était dramatique, et Mme de Staël aimait
cela. D'ailleurs, la nomination ne fut pas difficile à obtenir. Le
Directoire, et surtout Barras, se trouvaient trop honorés d'avoir un tel
ministre.
Je ne ferai pas ici l'histoire du 18 fructidor. On peut la lire dans
tous les mémoires du temps. Les royalistes avaient beaucoup d'espoir, et
les intrigues se croisaient dans tous les sens. Beaucoup d'émigrés
étaient rentrés. Ils portaient des signes de ralliement, tous
parfaitement connus de la police: le collet de l'habit en velours noir,
un noeud, je ne sais plus de quelle forme, au coin du mouchoir, etc.,
etc. Et c'était par des absurdités de ce genre que l'on croyait sauver
la France. Mme de Montesson revenait tout exprès de la campagne pour
donner à dîner aux députés bien disposés. M. Brouquens, notre excellent
ami, était aussi un des amphitryons de ces dîners, où l'on parlait avec
une imprudence incroyable. Nous retrouvions tous les jours, mon mari et
moi, des gens de notre connaissance, et la singularité de la vie que
j'avais menée en Amérique, le désir que je témoignais d'y retourner, me
rendirent fort à la mode pendant un mois.
Mme d'Hénin, notre tante, était revenue, comme je l'ai dit, sous un nom
supposé, avec un passeport genevois. Elle habitait chez Mme de Poix,
installée elle-même, pour la durée de l'été, dans une maison qu'on lui
avait prêtée, à Saint-Ouen. Nous y fûmes passer quelques jours, au grand
plaisir d'Humbert, qui s'ennuyait fort à Paris, où il ne sortait pas.
J'étais frappée de l'extrême imprudence avec laquelle on parlait à
table, devant les gens de service, des projets et des espérances des
royalistes. On désignait tout haut, par leur nom, les émigrés, rentrés
avec de faux papiers, qu'on avait rencontrés le matin dans Paris. On ne
se taisait pas davantage sur les députés du conseil des Cinq-Cents ou
sur ceux du conseil des Anciens sur lesquels on croyait pouvoir compter.
On me trouvait ridicule et pédante quand je disais, comme j'en avais la
certitude, que M. de Talleyrand n'ignorait rien de ce qui se tramait, au
cas où il fût vrai qu'il se tramât quelque chose, et même qu'il s'en
moquait.
Je voyais également Mme de Staël presque tous les jours. Malgré sa
liaison plus qu'intime avec Benjamin Constant, elle travaillait pour le
parti royaliste, ou plutôt pour les transactions. Un jour je dînais chez
elle avec huit ou dix des députés les plus distingués; parmi eux, MM.
Barbé-Marbois, Portalis, Villaret de Joyeuse, Dupont de Nemours, et le
défenseur de la reine, Tronson du Coudray. Ce dernier disait à Benjamin:
«Vous qui allez tous les jours chez Barras, vous savez bien que nous
marchons sur du velours.» À quoi l'autre répondit par ce vers de M. de
Lally:
«Ils n'arracheront pas un cheveu de ta tête.»
«Ah! certes, je le crois, puisque j'ai une perruque», reprit Tronson du
Coudray. Voilà comment badinaient et traitaient les affaires les
infortunés qui quinze jours après partaient pour Cayenne.
V
Sur ces entrefaites arriva à Paris une ambassade turque, et M. de
Talleyrand offrit un magnifique déjeuner à l'ambassadeur et à sa suite.
On ne se mit pas à table. Mais, sur le côté d'un grand salon, on dressa
un buffet en gradins s'élevant à moitié de la hauteur des fenêtres,
garni de mets exquis de tous genres entremêlés de vases remplis des
fleurs les plus rares. Des canapés occupaient les autres côtés du salon,
et l'on apportait de petites tables rondes toutes servies devant les
personnes qui s'asseyaient. M. de Talleyrand conduisit l'ambassadeur
vers un divan, où il s'accroupit aussitôt à la mode orientale, et
l'engagea, par l'intermédiaire d'un interprète, à choisir la dame en la
compagnie de laquelle il lui serait agréable de déjeuner. Il n'hésita
pas, et me désigna. Je n'en devrais pas tirer grande vanité, car parmi
celles qui assistaient à ce déjeuner, aucune ne supportait le grand jour
de midi du mois d'août, dont mon teint et mes cheveux blonds ne
craignaient pas la clarté. Ma confusion, néanmoins, fut extrême, quand
M. de Talleyrand vint me chercher pour m'amener auprès de ce musulman,
qui me tendit la main avec beaucoup de grâce. C'était un bel homme de
cinquante à soixante ans, bien vêtu, comme les Turcs s'habillaient
alors, et coiffé d'un énorme turban de mousseline blanche. Pendant le
déjeuner, il fut fort galant, et j'achevai sa conquête en refusant un
verre de vin de Malaga. Il me fit tenir mille propos aimables par son
interprète grec, M. Angelo, que tout Paris a connu. Entre autres choses,
il me demanda si j'aimais les odeurs. Comme je répondis que j'aimais ce
qu'on nommait en France les pastilles du sérail, il prit mon mouchoir,
l'étendit sur ses genoux, puis, fouillant dans une immense poche de sa
pelisse, il remplit ses deux mains de petites pastilles grosses comme
des pois, que les Turcs ont coutume de mettre dans leurs pipes, et, les
ayant placées dans le mouchoir, il me les donna.
Le lendemain il m'envoya, par M. de Talleyrand, un grand flacon
d'essence de roses, ainsi qu'une très belle pièce d'étoffe vert et or de
fabrique turque. À cela se borna mon triomphe, dont on parla un jour.
Aucune des dames que l'on nommait _du Directoire_: la duchesse de
Brancas, Mme Tallien, Mme Bonaparte, etc., n'avaient été invitées à ce
déjeuner.
Vous pensez bien, mon fils[72], que mon premier soin, en arrivant à
Paris, fut d'aller voir Mme Tallien, à qui nous devions la vie. Je la
trouvai établie dans une petite maison nommée _la Chaumière_, au bout du
cours la Reine. Elle me reçut avec beaucoup d'affection, et voulut
aussitôt m'expliquer comme elle _s'était trouvée dans l'obligation_
d'épouser Tallien, dont elle avait un enfant. La vie commune avec ce
nouvel époux lui semblait déjà insupportable. Rien n'égalait, paraît-il,
son caractère ombrageux et soupçonneux. Elle me conta qu'un soir, étant
rentrée à une heure du matin, il eut un accès de jalousie tel qu'il
avait été sur le point de la tuer. Le voyant armer un pistolet, elle
prit la fuite, et ayant été demander asile et protection à M. Martell,
dont elle avait sauvé la vie à Bordeaux, celui-ci avait refusé de la
recevoir. Elle pleurait amèrement en me racontant ce trait
d'ingratitude. Aussi ma reconnaissance, que je lui témoignai avec
chaleur, comme je la sentais, lui sembla douce. Tallien vint un moment
dans la chambre de sa femme. Je le remerciai assez froidement, et il me
dit de compter sur lui en toute occasion. On verra plus loin de quelle
façon il tint parole.