III

Lorsque je fus rétablie, dans le mois de décembre, mon mari alla faire

une tournée à Tesson, à Ambleville et à La Roche-Chalais, où il ne nous

restait que quelques vieilles tours ruinées, de 30.000 francs de cens et

rentes que valait cette terre. Je restai seule dans le grand château du

Bouilh, avec Marguerite, deux servantes et le vieux Biquet, qui

s'enivrait tous les soirs. Les paysans de la basse-cour étaient loin.

Quelques mauvaises planches seulement fermaient la partie du

rez-de-chaussée non encore achevée. C'était le temps où les troupes de

brigands nommé _chauffeurs_ jetaient la terreur dans tout le midi de la

France. Tous les jours on contait d'eux de nouvelles horreurs. Ils

avaient brûlé les pieds d'un M. Chicous, négociant de Bordeaux, à deux

lieues du Bouilh, pour l'obliger à dire où était son argent. Plusieurs

années après, j'ai vu cet infortuné marchand, appuyé sur des béquilles.

J'étais glacée de terreur, je l'avoue à ma honte. Combien de fois,

assise sur mon lit, n'ai-je pas passé la moitié de la nuit écoutant les

chiens de garde aboyer, et croyant qu'à tous moments les brigands

allaient forcer les planches minces qui fermaient alors les fenêtres du

rez-de-chaussée. Il me semble n'avoir jamais passé de ma vie un temps

plus pénible! Comme je regrettais ma ferme, mes bons nègres, ma

tranquillité d'autrefois! Mes jours n'étaient pas plus heureux que mes

nuits. Je pensais à mon mari, courant le pays sur un mauvais cheval, au

milieu de l'hiver, dans des chemins affreux comme étaient ceux des

provinces méridionales, surtout à cette époque.

Nos affaires, qui étaient loin de prendre une tournure favorable, me

préoccupaient aussi constamment. On avait conseillé à mon mari de

n'accepter la succession de son père que sous bénéfice d'inventaire, et

plût à Dieu qu'il l'eût fait! Mais la manière funeste dont nous avions

perdu mon beau-père et le profond respect que M. de La Tour du Pin avait

pour sa mémoire le détourna d'adopter un tel parti. Cette succession

comprenait la terre du Bouilh, quelques parties de La Roche-Chalais et

nos droits sur la fortune de ma belle-mère, qui s'était engagée par

notre contrat de mariage.

Je n'entrerai pas dans les détails de notre ruine, dont le souvenir

m'échappe maintenant, et ne les ayant d'ailleurs jamais bien exactement

connus. Je sais seulement que, lorsque je me suis mariée, mon beau-père

passait pour avoir 80.000 francs de rentes. Pendant son ministère, il

vendit le domaine d'une terre en Quercy, nommé Cénevières. Cette terre

avait perdu, par l'abolition des cens et rentes, la plus grande partie

de sa valeur, représentée par un revenu de 15.000 à 20.000 francs. Elle

fut achetée par un ancien administrateur de la monnaie de Limoges, M.

Naurissart[71]. On spécifia dans le contrat que l'acheteur n'était pas

acquéreur des droits de cens et rentes, pour le cas où on les

rétablirait.

La terre de La Roche-Chalais, près de Coutras, n'avait pas de domaine

foncier. Elle était toute en rentes. Mon beau-père y entretenait un

régisseur pour les percevoir, et un vaste grenier pour emmagasiner

celles qui se percevaient en nature et que l'on vendait au fur et à

mesure de leur rentrée. Le revenu de cette terre se montait à 30.000

francs nets. Mon beau-père, étant passé à La Roche-Chalais en se rendant

aux États généraux, céda à un meunier, moyennant une rente de 2.400

francs, les débris du vieux château pour construire des moulins sur la

rivière qui dépendait de la terre. Le passage de la rivière était déjà

affermé pour une somme de 1.000 à 1.100 francs.

Trois mois après, le meunier se considéra comme propriétaire. Mon

beau-père l'attaqua devant les tribunaux pour le mettre en demeure de

payer les matériaux avec lesquels il avait construit les moulins. Le

procès traîna en longueur, et, ayant été porté devant le Conseil d'État,

sous Napoléon, nous le perdîmes.

Ainsi donc, voici comment on peut évaluer nos pertes:

À La Roche-Chalais 30.000 fr.

Le passage de Cubzac 12.000 fr.

Les droits et rentes du Bouilh 6.000 fr.

Les droits et rentes de Tesson 7.000 fr.

Les droits et rentes d'Ambleville 3.000 fr.

Total 58.000 fr.

On pourrait ajouter la maison de Saintes, belle habitation en parfait

état d'entretien et dont on aurait pu tirer un loyer de 3.000 francs.

L'autorité départementale s'en empara, et quand, au bout de quelques

années, on nous la rendit, son état de délabrement était tel qu'elle

avait perdu toute sa valeur.

Nous perdîmes aussi le mobilier du château de Tesson. M. de Monconseil

le laissa à mon beau-père. Celui-ci l'avait non seulement entretenu,

mais considérablement augmenté, car ce château étant dans son

commandement du Poitou, Saintonge et pays d'Aunis, il y faisait toutes

ses affaires publiques et y recevait beaucoup de monde. Ce mobilier fut

vendu en même temps que celui du Bouilh, c'est-à-dire pendant les mois

qui s'écoulèrent entre l'époque de la condamnation suivie de l'exécution

de mon beau-père et la date du décret qui restitua les biens des

condamnés à leurs enfants. On peut dire que c'est pendant cette période

de quelques mois que presque tous les mobiliers des châteaux de France

ont été vendus. Il faut en excepter les bibliothèques qui, après avoir

été transportées dans les chefs-lieux de canton, furent ensuite rendues

à leurs propriétaires. Ces ventes ont porté le coup le plus désastreux

aux souvenirs de famille. Personne n'a revu la chambre où il était né,

ni retrouvé le lit où était mort son père, et il est incontestable que

la dispersion soudaine de tous ces souvenirs du toit paternel ont

fortement contribué à la démoralisation de la jeune noblesse.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 31 / 74 题