Je n'éprouvais aucun plaisir à rentrer en France. Au contraire, les
souffrances que j'y avais endurées pendant les six derniers mois de mon
séjour m'avaient laissé un sentiment de terreur et d'horreur que je ne
pouvais surmonter. Je songeais que mon mari revenait avec une fortune
perdue, que des affaires difficiles allaient l'occuper désagréablement,
et que nous étions condamnés à habiter un grand château dévasté, puisque
tout avait été vendu au Bouilh. Ma belle-mère vivait encore. Elle était
rentrée en possession de Tesson et d'Ambleville. Dépourvue de toute
intelligence, très méfiante, très obstinée, elle n'avait, pour les
affaires, de confiance en personne. Combien je regrettais ma ferme, ma
tranquillité! Ce fut avec un véritable serrement de coeur que je passai
le pont de la Bidassoa, et que je me sentis sur le territoire de la
République _une et indivisible_.
Nous arrivâmes le soir à Bayonne. À peine étions-nous entrés dans
l'auberge que deux gardes nationaux vinrent chercher M. de La Tour du
Pin pour l'amener devant l'autorité, représentée alors, me semble-t-il,
par le président du département. Ce début me causa une grande frayeur.
Conduit, accompagné par Bonie devant les membres du tribunal assemblés,
il fut questionné sur ses opinions, ses projets, ses actions, sur les
causes et les raisons de son absence et sur celles de son retour. Il
s'aperçut aussitôt qu'il avait été dénoncé par M. de Roquesante, et le
déclara franchement, en disant, en même temps, combien il avait au
contraire eu à se louer de l'ambassadeur à Madrid. Après des pourparlers
qui durèrent au moins deux heures--elles me parurent avoir duré un
siècle, tant j'étais restée inquiète à l'auberge--mon mari revint. On
l'autorisait à continuer sa route jusqu'à Bordeaux, mais muni d'une
espèce de feuille de route officielle où toutes les étapes étaient
marquées, et avec l'injonction de faire viser cette feuille à chaque
arrêt. De telle sorte que, si je m'étais trouvée fatiguée ou souffrante,
ce qui n'aurait pas été impossible, avancée comme je l'étais dans ma
grossesse, il eût fallu le faire constater officiellement par l'autorité
du lieu.
Bonie nous quitta et retourna à Bordeaux par le courrier. Nous prîmes un
mauvais voiturier, qui nous conduisit à petites journées. Un seul
événement marqua notre route. À Mont-de-Marsan, ayant fait venir un
perruquier pour me peigner, il me proposa, à ma grande surprise, 200
francs en échange de mes cheveux. Les perruques blondes étaient
tellement à la mode à Paris, disait-il, que certainement il gagnerait au
moins 100 francs si je consentais à lui vendre ma tête. Je refusai cette
proposition, bien entendu, mais j'en conçus beaucoup de respect pour mes
cheveux, qui étaient, modestie à part, très beaux dans ce temps-là.
Nous retrouvâmes à Bordeaux l'excellent Brouquens. Il avait prospéré
pendant la guerre contre l'Espagne et se trouvait réengagé alors dans la
compagnie des vivres des armées d'Italie. Il nous reçut avec cette
tendre amitié qui ne s'était jamais un instant démentie. Mais j'étais
impatiente de me retrouver chez moi, et je pris des arrangements avec
mon bon docteur Dupouy qui devait venir me soigner. Puis, l'affaire de
la levée du séquestre terminée, nous arrivâmes au Bouilh pour y faire
ôter les scellés.
Le premier moment, je l'avoue, mit singulièrement à l'épreuve ma
philosophie. Cette maison, je l'avais laissée bien meublée, et si on n'y
trouvait rien d'élégant, tout y était commode et en abondance. Je la
retrouvais absolument vide: pas une chaise pour s'asseoir, pas une
table, pas un lit. J'étais sur le point de céder au découragement, mais
la plainte eût été inutile. Nous nous mîmes à défaire nos caisses de la
ferme, depuis longtemps déjà arrivées à Bordeaux, et la vue de ces
simples petits meubles, transportés dans ce vaste château, provoqua en
nous bien des réflexions philosophiques.
Le lendemain, beaucoup d'habitants de Saint-André, honteux d'être venus
à l'encan de nos meubles, vinrent nous proposer de les racheter pour ce
qu'ils leur avaient coûté. Nous reprîmes ainsi, dans des conditions
raisonnables, ce qui nous convint le mieux, quand nous jugeâmes que les
acheteurs n'avaient acquis que par poltronnerie. Quant aux bons
républicains, ils ne se soumirent pas à cette complaisance
antinationale. La batterie de cuisine, une des choses ayant le plus de
valeur, était très belle. On l'avait transportée au district de Bourg
avec l'intention de l'envoyer à la Monnaie. On nous la rendit, ainsi que
la bibliothèque, qui avait été également déposée au district. Nous
passâmes très agréablement plusieurs jours à la placer sur ses étagères,
et, avant l'arrivée du docteur Dupouy, tous nos arrangements intérieurs
étaient terminés comme si nous avions été installés au Bouilh depuis un
an.
J'eus à ce moment un très grand bonheur: ce fut l'arrivée de ma chère
bonne Marguerite. Mme de Valence, en sortant de prison à Paris, l'avait
appelée chez elle pour soigner ses deux filles. Mais dès que cette
excellente femme apprit mon retour, rien ne put l'empêcher de venir me
rejoindre. Je la revis avec un sensible plaisir. Elle avait échappé,
malgré l'aristocratie de son tablier blanc, à tous les dangers de la
Terreur. Un mois après mon départ pour l'Amérique, elle arrivait à
Paris, où une bourgeoise de ses amies lui donnait asile. Quelques jours
après elle sortait, vêtue comme d'habitude en bonne de grande maison,
avec un tablier d'une blancheur de neige. À peine avait-elle fait
quelques pas dans la rue, qu'une cuisinière, le panier au bras, la
poussa dans un de ces passages sombres que l'on nomme à Paris une allée,
et lui dit: «Ah! malheureuse, vous ne savez donc pas que vous serez
arrêtée et guillotinée avec un tablier comme celui-là!» Ma pauvre bonne
fut stupéfaite d'avoir encouru la peine de mort pour cette habitude de
toute sa vie. Elle remercia celle qui venait de la lui sauver, et ayant
caché son ajustement antirépublicain, elle s'empressa d'acheter quelques
aunes de toiles pour, comme elle le disait, se déguiser.
Peu de temps après, passant sur la place Vendôme, elle aperçut deux
enfants de six à sept ans jouant devant une porte cochère, et, les
trouvant jolis, elle leur parla. Elle apprit d'eux qu'ils demeuraient
avec leur grand-père qui était impotent et avait des gardes chez lui,
que leur papa et leur maman étaient en prison, que tous les domestiques
avaient quitté et qu'ils restaient seuls avec grand-papa. Il n'en
fallait pas davantage à l'excellent coeur de Marguerite. S'étant fait
conduire par les enfants chez leur grand-père, celui-ci lui confirma la
vérité de leur récit. Elle lui proposa de rester à son service pour le
soigner, ainsi que les enfants. Il accepta avec bonheur, et, deux heures
après, elle s'installait auprès d'eux. Son séjour dans cette maison se
prolongea jusqu'après la mort de Robespierre. Mme de Valence la prit
alors chez elle. Dès mon retour, comme je l'ai dit, elle vint me
retrouver. Elle arriva au Bouilh à temps pour recevoir ma chère fille
Charlotte, dont j'accouchai le 4 novembre 1796. Je la nommai
Charlotte[70] parce qu'elle était filleule de M. de Chambeau. Sur le
registre de la commune, néanmoins, elle fut inscrite sous le nom d'Alix,
seul nom, par conséquent, qu'elle put prendre dans les actes.