I. Départ de Madrid.--M. de Chambeau quitte ses amis.--Le _collieras_ à
sept mules.--L'Escurial.--La maison du Prince.--La granja. M.
Rutledge.--Arrivée à Saint-Sébastien. Bonie nous y rejoint.--II. Les
appréhensions de Mme de La Tour du Pin en rentrant en France.--Arrivée à
Bayonne.--L'interrogatoire et la feuille de route.--Une chevelure de
grande valeur.--M. de Brouquens retrouvé.--Arrivée au Bouilh.--La
dévastation du château.--La bibliothèque sauvée.--Arrivée de
Marguerite.--Sa vie pendant la Terreur.--Naissance de Charlotte.--III.
Absence de M. de La Tour du Pin.--La crainte des _chauffeurs_.--Fortune
compromise.--Comment fut vendue la terre de Cénevières.--Dispersion des
souvenirs de famille.--IV. Voyage à Paris.--Barras et la
contre-révolution.--La dévastation du château de Tesson.--M. de
Talleyrand ministre des Affaires étrangères grâce à Mme de
Staël.--Conspirateurs frivoles: les _collets noirs_.--Propos
imprudents.--V. Un déjeuner chez M. de Talleyrand.--Galanterie de
l'ambassadeur de Turquie pour Mme de La Tour du Pin.--Jalousie conjugale
de Tallien.--Acte d'ingratitude incroyable de M. Martell.
I
Enfin nous reçûmes une lettre de Bonie déterminant le jour où il nous
attendrait à Bayonne, et nous arrêtâmes cette fois un _collieras_ de
retour pour nous transporter ainsi que nos bagages. M. de Lavaur, dont
la radiation était arrivée, proposa de nous accompagner, et quoique cela
ne nous convînt guère, nous y consentîmes. M. de Chambeau fut obligé de
rester à Madrid. La tendre amitié qu'il nous portait, et dont il nous a
donné tant de preuves, rendit cette séparation très pénible pour lui et
pour nous. Depuis près de trois ans, il partageait toutes nos
vicissitudes, nos intérêts, nos peines. Mon mari le considérait comme un
frère. Pendant ces longues années d'exil, nos pensées avaient été
communes. Aussi notre pauvre ami éprouva-t-il de notre départ un affreux
déchirement. Il était sans argent. Personne n'avait songé à lui en
envoyer. Heureusement nous nous trouvâmes en mesure de pouvoir lui
laisser cinquante louis, et le bonheur voulut qu'on l'accueillit dans la
maison de la comtesse de Galvez, où il resta jusqu'en 1800.
Nous partîmes de Madrid à 2 heures après-midi pour aller coucher à
l'Escurial. Le _collieras_ était une bonne ancienne berline, attelée de
sept mules, menées--disons plutôt conseillées ou exhortées--par un
cocher assis sur le siège et par un aide-postillon armé d'un long fouet.
Ce dernier sautait alternativement sur l'une ou sur l'autre des mules,
qui n'avaient pas de brides et obéissaient à la voix. Pourtant je crois
que les mules du timon avaient des rênes, mais les cinq autres
certainement pas. L'une d'elles, la septième, marchait isolée en avant.
Elle se nommait la _generala_, et guidait toutes les autres.
À un quart de lieue de Madrid, le cocher s'aperçut qu'il avait oublié
son manteau. Malgré la chaleur étouffante, il ne voulut pas faire un pas
de plus, avant que le postillon n'eût été le chercher monté sur l'une
des mules. Cela nous retarda beaucoup, et nous n'arrivâmes à l'Escurial
que fort avant dans la nuit.
Presque toute la journée du lendemain fut consacrée à visiter
l'admirable monastère[64] dont on a fait tant de descriptions. Aucune ne
m'a paru moralement exacte, parmi toutes celles que j'ai lues depuis.
Elles ne peignent pas l'espèce de triste recueillement religieux que ce
lieu, ce chef-d'oeuvre de tous les arts, au milieu d'un désert, jette
dans l'âme. Tant de merveilles semblent n'avoir été rassemblées dans
cette solitude que pour nous ramener à la pensée de la futilité et de
l'inutilité des oeuvres des hommes. Depuis, quand se sont déroulés les
événements qui ont déchiré l'Espagne, j'ai été bien frappée de l'espèce
de prophétie du Père qui nous montrait la chapelle souterraine où sont
enterrés les rois d'Espagne depuis Philippe II. Après nous avoir
promenés au milieu des tombes, qui toutes sont semblables, il nous fit
remarquer qu'une seule restait vide: celle destinée au roi régnant,
Charles IV, et posant en même temps la main sur le sarcophage, dont un
coin de marbre tenait le dessus ouvert, il nous dit en italien: «Qui
sait s'il y sera jamais?» Sur le moment, ce propos n'attira pas mon
attention. Mais, longtemps après, quand je vis ce malheureux prince
chassé du trône, cette parole si prophétique me revint à l'esprit.
Depuis la découverte de l'Amérique et des mines d'or et d'argent du
Pérou, les rois d'Espagne faisaient chaque année, à l'église l'Escurial,
un présent magnifique de ces deux métaux. Aussi en résultait-il que son
trésor devint le plus riche de toute l'Europe. Tous les objets qui
provenaient de ce luxueux usage, rangés par ordre d'années,
témoignaient, pour un oeil observateur, de la décroissance successive du
goût, depuis les premiers, signés de Benvenuto Cellini, jusqu'au
dernier, de date toute récente.
Le dessus du maître-autel, bas-relief tout en argent, représentant
l'apothéose de saint Laurent, patron de l'Escurial, quoique d'une
magnificence sans égale, satisfaisait peu comme objet d'art. Je dis
satisfaisait, car il y a lieu de supposer que les malheurs de l'Espagne
auront amené la destruction de tous ces chefs-d'oeuvre. Les divers objets
à l'usage du culte étaient rangés dans des armoires à glaces faites avec
les plus beaux bois des Indes orientales. J'ai conservé le souvenir
précis d'un saint ciboire, en forme de mappemonde, surmonté d'une croix
dont le milieu était orné d'un énorme diamant et les branches de quatre
grosses perles. Il y avait des ostensoirs tout brillants de pierreries.
On nous montra l'ornement du jour de Pâques, fait de velours rouge
entièrement brodé en perles fines de grosseurs différentes, selon le
dessin. Bien des personnes n'auraient peut-être pas apprécié cette
magnificence, car la moindre étoffe brochée d'argent produisait plus
d'effet, et cependant il y avait pour plusieurs millions de perles sur
ce velours tout uni.
Nous montâmes au jubé, où on voyait les admirables livres d'église
formés de feuillets en vélin dont les marges sont peintes par les élèves
de Raphaël, d'après ses dessins. Ces volumes, grand in-folio garni de
coins d'argent, reliés d'une peau brune montrant le côté de l'envers,
étaient placés, séparés les uns des autres par une planche mince, dans
une sorte de buffet ouvert. À cause de leur poids, il eût été difficile
de les sortir de leur case. Pour obvier à cet inconvénient, on avait
disposé sur le fond de chacune des cases des petits rouleaux d'ivoire
traversés par des broches de fer, autour desquelles ils tournaient. De
cette manière, le moindre effort suffisait pour amener un de ces livres
à soi. Je n'ai vu ce moyen employé dans aucune bibliothèque.
C'est dans la galerie haute de l'Escurial que se trouvait le beau christ
en argent, de grandeur naturelle, de Benvenuto Cellini. Après avoir
parcouru, admiré, cette magnifique église, j'y restai seule, tandis que
mon mari et M. de Lavaur allèrent visiter le couvent et la bibliothèque,
où on voyait le beau tableau de Raphaël, nommé _la Perle_[65]. On ne
m'avait pas prévenue, à Madrid, qu'une femme ne pouvait visiter la
bibliothèque située dans l'intérieur du couvent sans une permission
particulière. Je le regrettai vivement.
J'attendis assez longtemps mes compagnons de voyage pour que mon esprit
eût le loisir de se perdre dans beaucoup de méditations. Je pensai à la
beauté de cet édifice, puis à la bataille de Saint-Quentin[66], perdue
par les Français, et en commémoration de laquelle l'Escurial avait été
bâti par le farouche père[67] de don Carlos[68], Aussi quand mon mari
revint me frapper sur l'épaule en me disant: «Allons voir la maison du
prince!» je fus presque contrariée d'être dérangée dans mes pensées. Mon
fils, en qualité de garçon, avait accompagné son père et se montrait
tout fier d'avoir à me raconter ce qu'il avait vu.
Nous nous dirigeâmes donc vers cette maison du prince, bâtie par Charles
IV pendant qu'il était prince des Asturies, et où il se retirait, quand
la cour était à l'Escurial, pour échapper aux rigoureuses étiquettes
espagnoles. Elle ressemblait à une maisonnette fort élégante et dont un
modeste agent de change aurait de la peine à se contenter de nos jours.
De jolis meubles, des tableautins, des ornements d'un goût douteux, une
quantité de draperies du plus vilain effet lui donnaient l'aspect d'un
petit logis de fille. Quel contraste avec l'admirable église que nous
venions de quitter! J'en éprouvais une bien désagréable impression.
Étant retournés à l'auberge, nous en partîmes bientôt après pour aller
coucher à la Granja[69], où était installée la cour. Nous y devions
prendre des paquets du ministre d'Amérique, M. Rutledge, pour son consul
à Bayonne. Il nous offrit à souper, et le lendemain nous nous dirigeâmes
sur Ségovie, petite ville très pittoresque, avec un château dont nous ne
vîmes que la cour entourée d'arcades d'un style mauresque.
Le reste de notre voyage présenta peu d'événements. Nous restâmes un
jour à Vittoria, pour permettre de soigner _la generala_, car sans elle
on ne pouvait marcher, puis une journée à Burgos, où j'allai voir la
cathédrale, et enfin nous arrivâmes à Saint-Sébastien, où Bonie nous
attendait.