IV

Le jour fixé pour le départ, nous laissâmes le convoi se mettre en route

et nous restâmes, mon mari, moi et notre fils, pour dîner chez M.

Langton. Une barque, préparée par ses soins, devait nous mener de

l'autre côté de la baie, pour rejoindre notre caravane au port

Sainte-Marie, où elle devait coucher, car nous ne devions pas, pendant

ce long voyage, aller plus vite qu'un homme marchant à pied.

J'étais si souffrante d'une affreuse dysenterie, compliquée de fièvre,

que mon mari hésitait à me laisser partir, et cependant il n'y avait pas

moyen de reculer. Nos bagages étaient chargés. Nous avions payé la

moitié du voyage jusqu'à Madrid. Notre passeport était visé, et M. de

Roquesante, le consul républicain, aurait pris de l'ombrage d'un retard.

Il l'eût attribué à un prétexte, je ne sais lequel, et comme j'ai

toujours cru qu'on peut surmonter le mal quel qu'il soit, à moins qu'on

n'ait une jambe cassée, la pensée ne me vint pas de rester à Cadix. Nous

dînâmes donc chez M. Langton, après avoir assisté au départ de nos

compagnons de voyage, qui s'en allaient coucher à Port-Sainte-Marie.

Rien n'était délicieux comme cette habitation à l'anglaise, pour la

propreté et le soin. M. Langton n'avait adopté des coutumes espagnoles

que celles en usage pour éviter l'inconvénient d'un climat brûlant. La

maison s'élevait autour d'une cour carrée remplie de fleurs. Elle avait

une rangée d'arcades au rez-de-chaussée et une galerie ouverte au

premier. Une toile, tendue à la hauteur du toit, couvrait toute la

surface de la cour. Au milieu, un jet d'eau atteignait la toile, qui,

tenue ainsi toujours mouillée, communiquait une délicieuse fraîcheur à

toute la maison. J'avoue que j'éprouvai un sentiment bien pénible en

pensant qu'au lieu de rester dans ce lieu si agréable, il me fallait,

grosse de six mois, commencer un long voyage par une chaleur de 35

degrés. Mais le sort en était jeté; le départ s'imposait. Après ce dîner

d'adieux, nous montâmes dans la barque vers le soir, et, en une heure et

demie, le vent étant bon, nous fûmes arrivés à Port-Sainte-Marie. Nous

trouvâmes là notre caravane, composée de quatorze voitures et de six ou

sept hidalgos, armés de pied en cap.

Le terme de la seconde journée était Xérès, situé à cinq lieues

seulement. Comme j'avais besoin de me reposer, nous résolûmes de laisser

encore partir la caravane et de la rejoindre le soir à Xérès. Nous

dînâmes donc de bonne heure, dans la jolie localité de port

Sainte-Marie, puis nous montâmes tous trois dans un _calesa_ ou

cabriolet, semblable à ceux que je vois ici à Pise, où j'écris ces

souvenirs. Notre équipage était attelé d'une grande mule. Elle n'avait

pas de bride, ce qui me parut singulier, mais sur sa tête se balançait

un haut plumet chargé de grelots. Un jeune garçon, son fouet à la main,

sauta lestement sur le brancard, prononça quelques paroles

cabalistiques, et la mule partit à un trot aussi rapide qu'un bon galop

de chasse. La route était superbe, nous allions comme le vent, la mule

obéissant docilement à la voix de son petit conducteur, évitant les

obstacles, serpentant dans les rues des villages que nous traversions

avec une sagacité miraculeuse. D'abord la peur me prit, puis, pensant

que l'usage du pays était d'aller ainsi, je me résignai.

Arrivée à Xérès, je fus curieuse de connaître le prix que pouvait valoir

une mule comme celle qui nous avait menés; on me répondit de soixante à

soixante-dix louis. Cela me parut cher.

Le lendemain, commença le vrai voyage. Mon indisposition durait

toujours, mais, étendue comme je l'étais sur un bon matelas et la route

étant superbe, je ne souffrais pas davantage que si je fusse demeurée

tranquille. On s'arrêtait deux heures pour dîner dans des auberges

abominables, et il arriva deux ou trois fois que nous préférâmes passer

la nuit dans notre charrette, plutôt que de coucher dans des lits d'une

saleté révoltante.

Nous approchions de Cordoue, lorsque la pauvre Mme Tisserandot fut prise

du mal d'enfant, à quatre lieues de cette ville, dans une grande plaine

où il n'y avait pas trace d'habitation. Elle accoucha heureusement d'une

petite fille, que le muletier lava dans du vin emprunté à son outre.

Nous n'avions rien pour la couvrir, car la pauvre mère était précisément

couchée sur les malles qui contenaient son linge. On ne pouvait pas

attendre. Le reste du convoi avait marché. Il était déjà à une assez

grande distance pour qu'il devînt très dangereux pour nous de rester en

arrière surtout dans cette plaine de Cordoue, à laquelle s'attachait une

très mauvaise réputation, et dont on venait précisément de nous

raconter, à dîner, des histoires toutes récentes et très lamentables. Le

muletier me remit entre les mains la pauvre petite toute nue. Je

l'enveloppai tant bien que mal dans les cravates de nos compagnons de

voyage, puis nous nous remîmes en route, _au trot_, pour rejoindre la

queue de notre caravane. La pauvre accouchée souffrait mortellement

d'une telle allure, mais il fallut en passer par là.

Nous arrivâmes à Cordoue à la nuit. Comme nous marchions à une certaine

distance en arrière, tous les autres voyageurs étaient déjà placés

lorsque les gens de l'auberge s'approchèrent de notre chariot. Voyant

une personne malade, ils crurent que c'était la victime d'un assassinat.

Or, il est bon de savoir que, lorsque les circonstances sont de nature à

exposer, quand un crime a été commis, les gens du pays à être appelés à

témoigner en justice, ils prennent le parti de s'enfuir, afin de pouvoir

dire, en sûreté de conscience, qu'ils n'ont rien vu. Ceux-ci donc

posèrent leurs lampes à terre et disparurent. Le muletier, devinant

leurs motifs, eut beau les appeler, ils ne reparurent plus. Je passai

une partie de la nuit à défaire les malles de la malade pour en retirer

ce qui était nécessaire pour l'arranger, ainsi que le nouveau-né. Mais

auparavant il fallait manger, et, dans cette auberge, on n'offrait que

le coucher. Encore dormait qui pouvait, car des millions d'insectes de

tous genres habitaient la maison en vous guettant. Force nous fut

d'aller à la recherche d'un cabaret quelconque, où nous trouvâmes avec

beaucoup de peine, vu l'heure indue, du pain et quelques tranches de

lard frit dans la poêle.

V

Le lendemain matin, le convoi retarda d'une heure son départ pour me

permettre de faire baptiser la pauvre petite, bien vivante malgré toutes

ces vicissitudes. Je dois à cette cérémonie d'avoir vu la magnifique

cathédrale de Cordoue, dont M. de Custine[61] et tant d'autres ont donné

des descriptions détaillées. On concevra aisément que, voyageant d'une

façon si incommode, malade et grosse de six mois, je ne fusse guère

disposée, par la chaleur qui sévit en Andalousie de midi à 3

heures--moment de la journée pendant lequel on s'arrêtait--à visiter des

monuments. La petite baptisée fut donc cause que je vis cette admirable

église. Après la cérémonie du baptême--_par immersion_, car on lui

plongea la tête dans l'eau des fonts--nous passâmes une heure à

parcourir cette forêt de colonnes. Les muletiers vinrent nous presser de

partir. Ils emportaient des provisions pour deux repas que nous devions

faire en plein air ce jour-là aucune habitation n'existant dans la

partie du pays que nous allions traverser.

En sortant de Cordoue, on voyage une heure durant au milieu de jardins

abondamment arrosés, de citronniers, d'oliviers mauresques, avant de

parvenir à la muraille de l'ancienne ville, dont on découvre encore des

vestiges. Cela donne une idée, comme en Italie les limites de la Rome

antique, de l'immense surface qu'occupait autrefois cette grande ville

maure.

Nous dînâmes, comme on nous l'avait annoncé, près d'un puits, au milieu

d'une pâture couverte de moutons. L'oeil ne pouvait mesurer l'étendue de

cette plaine, longue de plusieurs lieues et couverte, tantôt d'une herbe

fine, tantôt de petits myrtes nains. Quelques grenadiers chargés de

fleurs se dressaient autour du puits. Cette halte avait quelque chose

d'oriental qui me plut singulièrement. Je la préférai de beaucoup à ces

séjours de trois heures dans des auberges affreuses et sales, où la

chaleur se faisait encore plus sentir.

Le lendemain et les jours suivants, nous traversâmes la Sierra Morena,

et nous vîmes les deux jolies petites villes de La Carlota et de La

Carolina. Elles avaient été bâties pour les colonies allemandes appelées

en Espagne par M. de Florida Blanca[62], le grand ministre de Charles

III, et nous remarquâmes que certains caractères de la physionomie

germanique ne s'étaient pas encore effacés. On rencontrait des enfants à

cheveux blonds, dont le teint brûlé tout espagnol contrastait avec leurs

yeux bleus. Ces petites villes sont pittoresques, bâties avec régularité

et dans de beaux sites. La route, bordée dans toutes les pentes d'un

parapet de marbre, est d'une beauté admirable. C'était alors la seule

qui mît en communication le midi de l'Espagne avec la Castille.

À mon grand regret, nous ne passâmes pas à Tolède, et nous arrivâmes à

Aranjuez pour le dîner, le quinzième jour du voyage, je crois. Nous y

restâmes le reste de la journée, occupés à admirer les frais ombrages,

les beaux saules pleureurs, les prairies verdoyantes qui, lorsqu'on

vient de l'Andalousie, épuisée, calcinée par un soleil de juillet, vous

apparaissent comme de vertes oasis au milieu du désert. C'est la Tage,

encore petite rivière, qui, répandue avec art dans cette charmante

vallée, y entretient une aussi délicieuse fraîcheur. La cour ne se

trouvait pas à Aranjuez, et cependant, pour une raison que j'ai oubliée,

nous ne visitâmes pas le château.

Le lendemain, nous étions à Madrid, après deux heures de halte à la

Puerta del Sol, pour attendre que l'on eût fini de visiter, fouiller,

inspecter effets et personnes des quatorze voitures de notre convoi. Et

l'on ne permettait pas à ceux qui avaient déjà subi l'inspection de

partir. Le sang-froid castillan ne se dérange pour rien. Il eût été

inutile de témoigner de l'impatience. Les douaniers ne l'auraient même

pas comprise. Enfin, le signal du départ est donné, et l'on nous mena à

l'hôtel Saint-Sébastien, auberge médiocre située dans une petite rue.

Nous prîmes une assez bonne chambre. Mon mari envoya immédiatement les

lettres et les paquets dont M. Langton nous avait chargés pour sa femme

et ses deux filles. Puis je fis une toilette plus soignée que celle du

chariot, avec l'intention d'aller voir ces dames après notre dîner. Mais

elles nous prévinrent. Une demi-heure s'était à peine écoulée quand nous

vîmes entrer les deux plus belles personnes du monde, la baronne

d'Andilla et Mlle Carmen Langton. La mère, souffrante, n'avait pu

sortir. Un beau-frère[63] les accompagnait, veuf d'une troisième

demoiselle Langton, qui, disait-on, était encore plus belle que ses

soeurs. Elles se montrèrent d'une bonté et d'une obligeance sans

pareilles, et leur beau-frère proposa que nous prissions un petit

logement garni dans le quartier où ces dames demeuraient. Il se chargea

de tous les arrangements que cela nécessitait et se mit à notre

disposition pour tout le temps que nous resterions à Madrid. Notre

séjour ne pouvait pas être de moins d'un mois ou six semaines, puisque

nous attendions des lettres et des réponses de Bordeaux aux lettres que

nous avions écrites de Cadix.

Cependant j'avançais dans ma grossesse et je désirais être au Bouilh

pour mes couches avant le 10 novembre. Mon mari se rendit le lendemain

chez l'ambassadeur du Directoire pour mettre son passeport en règle.

Comme il conservait encore le souvenir très vif de la réception du

citoyen ci-devant comte ou marquis de Roquesante, il fut très

agréablement surpris de l'aimable réception de l'ambassadeur. C'était le

général, depuis maréchal Pérignon. Autrefois sous les ordres de mon

père, il en avait reçu des services qui avaient avancé sa carrière. Ne

l'ayant pas oublié, il fit beaucoup de politesses à mon mari. Toutefois

sa gratitude n'alla pas jusqu'à m'honorer de sa visite. Les seigneurs

d'autrefois n'étaient pas encore à la mode, comme ils le devinrent plus

tard.

Nous restâmes six semaines à Madrid, comblés de soins, d'attentions, de

prévenances de la part des familles Langton et Andilla. Le gendre de Mme

Langton, M. Broun, dont la femme était morte l'année précédente, nous

fit visiter toutes les parties intéressantes de la ville, et chaque soir

Mme d'Andilla nous conduisait au Corso, puis de là prendre des glaces

dans un café à la mode, au bas de la rue d'Alcala. M. Broun nous montra

le portrait de sa femme. Elle avait été aussi belle, sinon plus belle

que ses soeurs. Il ne se consolait pas de l'avoir perdue à vingt-deux

ans.

Mlle Carmen Langton avait l'exquise beauté d'un ange. Elle s'était

fiancée à un jeune seigneur espagnol. Celui-ci tomba malade et mourut

quelques jours avant la date fixée pour la célébration de cette union

d'inclination. Mlle Carmen Langton en avait conçu un chagrin mortel. Un

soir, en me ramenant, le cocher se trompa de rue et passa devant la

maison qu'elle devait occuper avec son fiancé et où il était mort. Cet

incident la révolutionna. Un sourd et long gémissement s'exhala de sa

poitrine, et son beau visage devint blanc comme celui d'une statue

d'albâtre. Cette charmante personne était aussi distinguée par ses

sentiments et son esprit que par sa figure.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 28 / 74 题