Nous mouillâmes sous le bord d'un vaisseau français à trois ponts, le
_Jupiter_; il se trouvait là avec une flotte française, empêchée de
sortir par des bâtiments de guerre anglais, supérieurs en nombre, qui
croisaient tous les jours presque en vue du port.
Un bateau de la santé, par lequel nous avions été visités, nous avait
avertis que nous ferions huit jours de quarantaine à bord. Nous
préférions cela, plutôt que d'aller au lazaret pour y être dévorés par
tous les genres d'insectes dont l'Espagne abonde. Si même il s'était
trouvé un navire qui allât à Bilbao ou à Barcelone, nous y aurions pris
passage. Le voyage eût été ainsi plus court, moins fatigant et meilleur
marché.
M. de Chambeau n'était pas rayé de la liste des émigrés et ne pouvait
rentrer en France. Il désirait se rendre à Madrid, où il connaissait
quelques personnes, mais il nous aurait volontiers accompagnés néanmoins
jusqu'à Barcelone, ce qui l'aurait rapproché beaucoup d'Auch, ville
auprès de laquelle il avait des propriétés.
L'incertitude de nos projets formait l'objet de nos conversations,
pendant la quarantaine, qui dura dix jours. Elle aurait pu se prolonger
bien davantage grâce à la désertion d'un de nos matelots et à
l'impossibilité, par conséquent, de le représenter en personne. Cet
homme, de nationalité française, avait été pris après un combat sur un
sloop de guerre. Il reconnut un matelot à bord du _Jupiter_, dont nous
étions très rapprochés, et lui parla avec le porte-voix. La même nuit,
il gagna le Jupiter à la nage, et quand les employés de la santé
procédèrent à l'appel, le lendemain matin, on ne trouva de lui que sa
chemise et son pantalon. C'était tout son mobilier. L'incident prolongea
notre quarantaine jusqu'au jour où l'on eut constaté que le manquant
était sur le navire français.
La quarantaine faillit m'être fatale. Toute la journée, des marchands de
fruits venaient sous le bord, et je passais mon temps, ainsi que Mme
Tisserandot, à descendre une corbeille au moyen d'une ficelle pour avoir
des figues, des oranges, des fraises. Cet abus de fruits m'occasionna
une affreuse dysenterie dont je fus très malade.
Enfin la permission de prendre _libre pratique_, comme on dit, arriva.
Le capitaine nous mit à terre, et jamais de ma vie je ne me sentis aussi
embarrassée qu'à ce moment. En débarquant, on nous fit entrer, Mme
Tisserandot et moi, dans une petite chambre ouvrant sur la rue, pendant
qu'on visitait nos effets avec la rigueur la plus exagérée. Nos robes de
couleur et nos chapeaux de paille attirèrent bientôt une foule immense
d'individus de tout âge et de tout état: des matelots et des moines, des
portefaix et des messieurs, tout anxieux de voir ce qu'ils considéraient
sans doute comme deux bêtes curieuses. Quant à nos maris, ils étaient
retenus dans la pièce où avait lieu la visite de nos bagages. Nous
étions donc seules toutes deux, avec mon fils. Il n'avait pas peur, mais
me faisait mille questions, surtout sur les moines qu'il n'avait jamais
vus. À un moment il s'écria, comme passait un jeune moine à la figure
imberbe: _Oh! I see now, that one is a woman_[59].
Cette indiscrète curiosité nous décida tout d'abord, ma compagne et moi,
à nous vêtir comme les Espagnoles. Avant même de nous rendre à
l'auberge, nous allâmes donc acheter une jupe noire et une mantille,
afin de pouvoir sortir sans scandaliser toute la population. Nous
descendîmes dans un hôtel réputé le meilleur de Cadix, mais dont la
saleté me causa néanmoins un si grand dégoût, accoutumée comme je
l'étais à la propreté exquise de l'Amérique, que je serais volontiers
retournée à bord.
Je me rappelai qu'une des soeurs du pauvre Théobald Dillon, massacré à
Lille en 1792, avait épousé un négociant anglais établi à Cadix, M.
Langton. Lui ayant écrit un billet aimable, il vint à l'instant et nous
fit beaucoup de politesses. Mme Langton se trouvait à Madrid chez sa
fille, la baronne d'Andilla, en compagnie de Mlle Carmen Langton, sa
fille cadette. M. Langton nous engagea néanmoins à dîner. Il désirait
même nous emmener loger chez lui. Mais nous ne l'acceptâmes pas. J'étais
trop souffrante pour me gêner et faire des compliments. Il fut convenu
que le dîner serait ajourné au premier jour où je me sentirais mieux.
Le lendemain de notre arrivée, mon mari porta notre passeport à viser
chez le consul général de France. C'était un M. de Roquesante, ci-devant
comte ou marquis, métamorphosé en chaud républicain, si ce n'est en
terroriste. Il fit cent questions à mon mari, en prenant note de ses
réponses. Cela ressemblait fort à un interrogatoire. Puis, sans doute
pour surprendre un premier mouvement: «Nous avons reçu aujourd'hui,
dit-il, d'excellentes nouvelles de France, citoyen.»--On en était encore
là!--«Ce scélérat de Charette a enfin été pris et fusillé.»--«Tant pis»,
répondit M. de La Tour du Pin, «c'est un brave homme de moins.» Le
consul se tut alors, signa le passeport et nous rappela qu'il devait de
nouveau être présent à l'ambassade de France à Madrid. Plus tard, nous
sûmes comment il nous avait recommandés à Bayonne.
À cette époque, l'Espagne, après avoir conclu la paix avec la République
française, avait licencié la plus grande partie de son armée,
probablement sans la payer. Les routes étaient infestées de brigands,
surtout dans les montagnes de la Sierra Morena, que nous devions
traverser. On voyageait en convois composés de plusieurs voitures
seulement. On ne prenait pas d'escorte militaire,--elle aurait peut-être
été d'accord avec les brigands ci-devant soldats--mais les voyageurs à
cheval qui se joignaient au convoi avaient la précaution de s'armer
jusqu'aux dents. Un convoi comprenait habituellement de quinze à
dix-huit charrettes couvertes attelées de mules.
C'est ainsi que nous partîmes de Cadix. Nous occupions, mon mari, moi et
mon fils, un de ces chariots--_carro_--couchés tout au long sur nos
matelas de bord. Au-dessous, dans le fond du chariot, se trouvaient nos
bagages, recouverts d'un lit de paille qui remplissait également les
vides existants entre les malles. Une capote en cannes artistement
cousues et recouverte d'une toile goudronnée nous garantissait du soleil
pendant le jour et de l'humidité la nuit, car il arriva plusieurs fois
que nous préférâmes la charrette à l'auberge.
Mais j'ai anticipé en parlant déjà de notre départ, puisque nous
restâmes huit jours à Cadix, nous promenant tous les soirs sur la belle
promenade de l'Alameda, qui domine la mer et où l'on va respirer un peu
d'air, après avoir subi toute la journée une chaleur de 35 degrés. Mon
petit Humbert m'accompagnait, et un jour nous rencontrâmes un jeune
seigneur de sept ans, en habit de soie habillé et brodé, l'épée au côté,
poudré à frimas et le chapeau sous le bras. Mon fils le regarda avec une
grande surprise, puis, se demandant si ce n'était pas un de ces singes
savants que je l'avais mené voir à New-York, il s'écria: _But, is it a
real boy, or is it a monkey?_[60]
Un spectacle qu'il n'oublia jamais, pas plus que moi, ce fut le
magnifique combat de taureaux du jour de la Saint-Jean. On a si souvent
décrit cette fête nationale de l'Espagne que je n'entreprendrai pas de
le faire ici. Le cirque était immense, et contenait au moins de quatre à
cinq mille personnes assises sur des gradins et garanties du soleil par
une toile tendue, à l'instar du vélum des amphithéâtres romains. Des
pompes mouillaient constamment cette toile d'une pluie très fine qui ne
la traversait cependant pas. Aussi, quoique le spectacle commençât après
la messe de midi et qu'il durât jusqu'au soleil couchant, je ne me
souviens pas d'avoir souffert un moment de la chaleur.
On tua dix taureaux d'une telle beauté de race qu'ils auraient fait
chacun la fortune d'un fermier américain. Le matador était le premier de
son espèce à l'époque. C'était un beau jeune homme de vingt-cinq ans.
Malgré le danger affreux qu'il courait, on ne concevait, grâce à son
incroyable agilité, aucune inquiétude. Assurément, à l'instant où les
deux adversaires, seul à seul en face l'un de l'autre, se regardent
fixement avant que le taureau ne se précipite sur le matador, l'émotion
la plus poignante que l'on puisse éprouver étreint tous les spectateurs.
On entendrait voler une mouche. Mais il faut comprendre que le matador
ne donne pas le coup d'épée. Il ne fait qu'en diriger la pointe sur
laquelle le taureau vient s'enferrer de lui-même. Ce spectacle a fait
époque dans ma vie, et aucun autre ne m'a laissé une impression aussi
profonde. Je n'en ai oublié aucune particularité, et le souvenir en est
aussi présent à ma mémoire, après tant d'années, que si j'y eusse
assisté hier.