II

Nous arrivâmes à New-York le troisième jour au matin, et nous y

trouvâmes M. de Talleyrand chez M. Law. Leur réception fut des plus

amicales. Tous deux s'effrayèrent de ma maigreur et de mon changement.

Aussi ne voulurent-ils pas entendre parler de mon excursion projetée à

Philadelphie, qui se serait faite en _stage_[44], et pour laquelle

j'aurais dû passer deux nuits en route. Mon mari entreprit le voyage

seul, et je fus confiée aux bons soins de Mme Foster, la _house

keeper_[45] de M. Law. Cette excellente dame épuisa à mon profit toutes

les recettes restauratives de son répertoire médical. Quatre ou cinq

fois par jour, elle arrivait avec une petite tasse de je ne sais quel

bouillon, puis, en me faisant la révérence anglaise, me disait: _Pray,

ma'am, you had better take this_[46]. Ce à quoi je me soumettais

volontiers, tant j'étais ennuyée des lamentations de M. de Talleyrand

sur mon dépérissement.

Les trois semaines que nous passâmes à New-York sont restées dans ma

mémoire comme un temps des plus agréables. Mon mari revint au bout de

quatre jours. Il avait admiré la belle ville de Philadelphie. Mais, ce

que je lui enviai bien davantage, il avait vu le grand Washington, qui

était mon héros. Aujourd'hui encore je ne me console pas de n'avoir pas

contemplé les traits de ce grand homme, dont son grand ami, M. Hamilton,

me parlait si souvent.

Je retrouvai à New-York toute la famille Hamilton. J'avais assisté à son

arrivée à Albany dans un wagon mené par M. Hamilton lui-même quand,

après avoir quitté le ministère des finances, il venait reprendre son

métier d'avocat, qui lui donnait plus de chances de laisser un peu de

fortune à ses enfants. M. Hamilton avait alors de trente-six à quarante

ans. Quoique n'ayant jamais été en Europe, il parlait cependant notre

langue comme un Français. Son esprit distingué, la lucidité de ses idées

se mêlaient agréablement à l'originalité de M. de Talleyrand et à la

vivacité de M. de La Tour du Pin. Tous les soirs, ces trois hommes

distingués, M. Emmery[47], membre de la Constituante, M. Law, deux ou

trois autres personnages encore se réunissaient après le thé, et, assis

sur une terrasse, la conversation s'engageait entre eux et durait

jusqu'à minuit, parfois plus tard, sous le beau ciel étoilé du 40e

degré. Soit que M. Hamilton racontât les commencements de la guerre de

l'Indépendance, dont les insipides mémoires de ce niais de La Fayette

ont depuis affadi les détails, soit que M. Law nous parlât de son séjour

dans l'Inde, de l'administration de Patna dont il avait été gouverneur,

de ses éléphants et de ses palanquins, ou que mon mari élevât quelque

dispute sur les absurdes théories des constituants que M. de Talleyrand

sacrifiait volontiers, l'entretien ne tarissait pas. M. Law jouissait si

parfaitement de ces soirées que, lorsque nous parlions de départ, il

tombait dans des tristesses affreuses, et disait à son _butler_[48]

_Foster_: «_Foster if they leave me, I am a dead man_[49].»

Nous étions entrés en relation avec une famille fort intéressante de

négociants français, M. et Mme Olive. Huit charmants enfants les

entouraient, dont l'aîné n'avait pas dix ans et le cadet pas plus de

huit ou dix mois. Le mari ne manquait pas d'esprit, et la femme était

une belle madone de Raphaël si bonne, si gracieuse!... Je fus les voir

souvent à la campagne, dans une jolie maison qu'ils avaient achetée pour

s'y établir pendant l'été. La voiture de M. Law, toujours mise à ma

disposition, m'y menait.

Pour que rien ne manquât à nos amusements pendant notre séjour à

New-York, nous eûmes la représentation d'une émeute populaire. Elle fut

provoquée, autant qu'il m'en souvient, par un traité de commerce que

venait de conclure la législature de l'État de New-York avec

l'Angleterre. M. Hamilton tenait pour le traité. Un colonel, Smith, chef

populaire, y était opposé. On se rassemblait sur les places. Les deux

leaders haranguaient leurs partisans. J'étais assise, en compagnie

d'autres femmes, sur les marches d'un perron, d'où M. Hamilton parlait

au peuple pressé sur la place. On lui jeta une pierre qui l'atteignit à

la tête, mais sans lui faire beaucoup de mal. Il n'en continua pas moins

son discours, qui excita un enthousiasme prodigieux. Puis chacun s'en

alla chez soi, et il m'offrit le bras tout tranquillement pour me

ramener chez moi, en évitant pourtant de passer dans les rues où le

parti Smith était établi. Cette esquisse du gouvernement républicain

m'amusa beaucoup par la comparaison que j'en fis avec le nôtre. Les

Américains s'étaient donné un gouvernement libre sans révolution, mais

nous autres Français, nous avions une révolution sans gouvernement.

Trois semaines s'étaient écoulées lorsque le bruit se répandit un soir

que la fièvre jaune se manifestait dans une rue, très près de Broadway,

où nous demeurions. La nuit même, soit que nous ressentîmes les

premières atteintes du mal, soit que nous eûmes mangé trop de bananes,

d'ananas et d'autres fruits des Îles apportés par le même navire qui

avait propagé la fièvre, mon mari et moi nous fûmes terriblement

malades. Craignant d'être enfermée par le cordon sanitaire, je résolus

de partir à l'instant, et à la pointe du jour, notre malle faite, nous

allâmes retenir des places à bord d'un sloop prêt à mettre à la voile.

Nous rentrâmes ensuite chez M. Law pour lui faire nos adieux. Il se

décida alors à partir aussi, sous le prétexte d'aller visiter les

propriétés qu'il avait achetées dans la nouvelle ville de Washington,

que l'on commençait à bâtir. C'est dans ces acquisitions qu'il compromit

la majeure partie de sa fortune. Notre départ fut si précipité que je ne

vis pas même M. de Talleyrand: il ne songeait pas encore à se lever que

déjà nous étions loin de New-York.

Nous refîmes en sens contraire, mais avec la même admiration, le beau

passage de West-Point, et cette fois nous fîmes une longue promenade à

terre pendant les six heures que notre bateau resta à l'ancre. Nous

montâmes sur la colline où était située l'auberge, lieu de la dernière

conversation d'Arnold avec André. J'avais vu à New-York le vieux général

Gates. Il avait connu tous les officiers français et aimait à parler

d'eux. On m'avait bien recommandé toutefois de ne pas aborder l'incident

du major André, sujet de conversation qui lui était très pénible, non

pas qu'il se reprochât sa condamnation, prononcée conformément aux

règles de la justice militaire, mais cela lui rappelait les affreuses

représailles exercées par les Anglais, qui avaient sacrifié plusieurs

prisonniers américains.

Nous avions franchi le grand bassin en amont du passage des montagnes,

lorsque notre navigation fut arrêtée par un accident assez commun en

été, lorsque les eaux sont basses. Vers la fin du montant, le sloop

s'engrava sur un banc de sable, et, quoique n'ayant subi aucune avarie,

il resta immobilisé, au milieu du fleuve. Le capitaine déclara que la

prochaine marée ne parviendrait peut-être pas assez haut pour le

remettre à flot; qu'il faudrait probablement attendre l'arrivée d'un

autre vaisseau descendant pour nous faire remorquer et nous remettre à

flot, en ramenant le sloop dans le chenal dont un faux coup de

gouvernail l'avait fait sortir.

La perspective de rester plusieurs jours au milieu de cette grande

rivière sans bouger nous parut peu agréable. Le souvenir me vint alors

que des créoles de Saint-Domingue, amis de M. Bonamy, étaient établis

sur les bords d'une petite rivière voisine, dans les environs d'une

ville devant laquelle nous venions de passer. Le capitaine me dit que

nous étions précisément en face de l'embouchure de cette rivière, et il

nous offrit son canot pour nous transporter chez ces Français que nous

connaissions pour les avoir vus chez nous. La proposition fut aussitôt

acceptée et le moment d'après nous étions dans le canot avec une malle,

représentant tout notre bagage. Nous entrâmes dans la petite rivière, où

nous naviguâmes pendant trois à quatre milles entre deux rives formées

de rochers escarpés, et assez rapprochées pour que les plantes parasites

des sommets et les vignes sauvages allassent de l'une à l'autre en

guirlandes. Cette navigation était délicieuse. Elle prit fin à une

petite ferme. Là on nous donna un wagon pour nous conduire à

destination. Nos compatriotes, deux hommes encore assez jeunes, furent

aussi charmés que surpris de cette visite inattendue. Ils ne possédaient

aucune notion de l'état qu'ils avaient embrassé. Sachant très peu

d'anglais, et ne trouvant à utiliser dans ce pays aucune des pratiques

d'agriculture en usage à Saint-Domingue, tous deux avaient failli périr

de froid et d'ennui pendant l'hiver. Ils étaient parvenus à sauver de

l'incendie du Cap[50] une foule de magnifiques petites superfluités qui

contrastaient avec la pauvreté et le désordre de leur ménage, où il n'y

avait de femme qu'une vieille négresse. Nous couchâmes chez eux, après

avoir bien causé de leur ferme et de leur établissement. Le lendemain on

nous offrit à déjeûner dans de belles tasses de porcelaine dépareillées

et ébréchées auxquelles j'aurais préféré un bon assortiment de faïence

unie comme le nôtre. Ensuite leur wagon nous ramena sur la grande route,

et de là nous gagnâmes notre logis. Sur notre invitation, ils nous

accompagnèrent jusqu'à Albany, puis à la ferme, où ils furent très

surpris de nous trouver en état de leur vendre plusieurs sacs d'avoine

et une douzaine de boisseaux de pommes de terre.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 22 / 74 题