I. Ce qui donna à Fulton l'idée d'appliquer la vapeur à la
navigation.--Voyage à New-York.--La rivière d'Hudson.--West-Point.--La
trahison du général Arnold et le supplice du major André.--II. Séjour à
New-York.--Regrets de Mme de La Tour du Pin de n'avoir pas vu le général
Washington.--M. Hamilton.--Intéressantes conversations chez M. Law.--Une
émeute populaire à New-York.--La fièvre jaune.--Départ précipité.--Le
général Gates.--Échouement du sloop.--Deux fermiers inexpérimentés--III.
Rentrée à la ferme.--Mort de Séraphine.--Retour à la religion.--IV. La
récolte des pommes et la fabrication du cidre.--Histoire d'un
cheval.--La récolte du maïs, les _frolicks_.--Préparatifs de
l'hivernage.--Le blanchissage à la ferme.--La préparation du beurre.--V.
Prise en glace de la rivière: les précautions à observer.--Un diplomate
peu délicat: comment Mme de La Tour du Pin rentre en possession d'un
portrait de la reine et de plusieurs autres objets.
I
Les bateaux à vapeur n'étaient pas encore inventés, quoique cette nature
de force motrice fût déjà en usage dans quelques fabriques. Nous avions
même un tourne-broche--_ steam jack_[41]--qui fonctionnait parfaitement
et dont nous nous servions toutes les semaines, soit pour le _roastbeef_
du dimanche ou pour de très gros dindons bruns et blancs dont l'espèce
est bien supérieure à celles d'Europe. Mais Fulton n'avait pas encore
appliqué sa découverte aux navires, et, puisque j'ai entamé ce sujet, je
conterai tout de suite comment la pensée lui en fut suggérée.
Il existe entre Long-Island et New-York un bras de mer large d'un mille
ou peut-être plus, que de petits bateaux traversent sans cesse quand le
temps le permet. Comme il n'y a pas de courant, puisque ce n'est pas une
rivière, le flux ne s'y fait sentir que par l'élévation de l'eau, et ne
contrarie pas la navigation. Un pauvre matelot avait perdu les deux
jambes dans un combat. Étant encore jeune, il jouissait d'une bonne
santé et avait conservé beaucoup de force dans les bras. Il eut l'idée
d'établir en travers de son canot d'écorce un bâton rond portant à ses
deux extrémités, à droite et à gauche du canot, des ailes qu'il faisait
mouvoir à volonté en étant assis à l'arrière. Ce système ingénieux fut
remarqué par Fulton, un jour qu'il se trouvait dans le canot du pauvre
matelot pour aller à Brooklyn, sur Long-Island, et lui donna la première
idée d'appliquer la vapeur à la navigation.
Le commerce d'Albany était très considérable et se faisait par de gros
sloops ou bricks. Presque tous avaient de bonnes chambres et un joli
salon sur leur arrière, et prenaient des passagers. La descente à
New-York durait vingt-six heures environ, mais il fallait rester à
l'ancre pendant la période des montants. On tâchait toujours de partir
d'Albany à la pointe du jour. Nous allâmes donc coucher à bord d'un de
ces bricks, et avant le lever du soleil nous étions déjà loin du point
de départ. La rivière du Nord ou d'Hudson est admirablement belle. Ses
bords, couverts de maisons ou de jolies petites villes, s'élargissent
avant de franchir la chaîne de montagnes très hautes et escarpées qui
traversent le continent de l'Amérique du Nord dans toute sa longueur et
dont les appellations diffèrent: Black mountains, Appalaches,
Alleghanys. La rivière, avant de s'engager dans le défilé, forme un
grand bassin de plusieurs milles de large, semblable à la partie du lac
de Genève nommée le _Fond du lac_, avec cette différence toutefois que
les montagnes ne commencent qu'au fond du bassin et que l'entrée de la
rivière, située entre deux rochers à pic, s'aperçoit seulement lorsqu'on
en est tout à fait rapproché. L'eau est si profonde, dans ce passage
admirable, qu'une grosse frégate pourrait s'amarrer à la côte sans
craindre de toucher. Nous naviguâmes toute la matinée du lendemain de
notre embarquement au milieu de ces belles montagnes. Puis la marée nous
ayant quittés, nous allâmes à terre visiter le lieu historique, de
West-Point, célèbre par la trahison du général Arnold et le supplice du
major André.
Cette histoire est certainement connue, mais je la relaterai néanmoins
en peu de mots.
Le général américain Arnold n'avait donné jusqu'à ce moment aucune
raison de douter de sa fidélité à la cause de l'Indépendance des
États-Unis, et on avait remis, avec confiance, entre ses mains, la
défense du passage de l'Hudson à travers les montagnes. C'est ce même
défilé que Burgoyne aurait voulu forcer, si le général Schuyler ne lui
avait pas fait mettre bas les armes à Saratoga[42].
Le général anglais Clinton était enfermé dans New-York, où l'armée
américaine, commandée par Gates, le bloquait. L'occupation de West-Point
avait d'autant plus d'importance pour les Anglais qu'elle aurait rétabli
leurs communications avec le Canada, qui était leur propriété depuis
l'ignominieuse paix de 1763[43]. S'en emparer représentait le salut pour
l'armée anglaise, et l'on eut apparemment des motifs de suspecter que la
cupidité d'Arnold serait plus forte que son patriotisme. La négociation
ouverte devait être conclue par le jeune André, major dans l'armée
anglaise, qui avait déjà visité Arnold plusieurs fois à West-Point.
Lorsque le général Gates découvrit la trame, il envoya un bateau armé à
l'endroit du rivage où André devait se rembarquer. Les marins qui
conduisaient son canot l'avertirent de la présence du bateau américain,
et lui persuadèrent, sans prévoir les tristes conséquences de leurs
conseils, de prendre des vêtements de matelot. Mais le canot n'avait pas
parcouru un quart de mille qu'il fut atteint par l'embarcation
américaine et le major André fait prisonnier. Il était déguisé; on le
considéra donc comme espion, et comme tel on le condamna à être pendu.
Le général Gates proposa de l'échanger contre le traître Arnold, qui
s'était sauvé par les montagnes. Les Anglais refusèrent. Ils avaient
trop grand besoin de ses services pour le rendre. Ils sacrifièrent
André, dont le supplice devint le sujet de beaucoup de complaintes en
prose et en vers. Ce jeune homme avait vingt ans seulement. Il était
très distingué de figure et se faisait remarquer par son éducation. Sa
mort fut le motif ou le prétexte de funestes représailles de la part des
Anglais.
Quoique j'aie traversé beaucoup de lieux divers et admiré maints grands
effets de la nature, je n'ai jamais rien vu de comparable au passage de
West-Point. Il a perdu sans doute maintenant de sa beauté, surtout si on
a abattu les beaux arbres qui baignaient leurs branches séculaires dans
les eaux du fleuve. Ces montagnes escarpées étaient impropres à la
culture. J'espère donc, pour l'amour de la nature, que la prosaïque
fureur du défrichement ne les aura pas atteintes.