III

Je retrouvai ma maison dans le meilleur ordre, quoique M. de Chambeau ne

nous attendit pas, et ma pauvre petite fille très bien portante. Cette

absence d'un mois m'avait paru longue, malgré la très aimable société

dans laquelle j'avais vécu. La fièvre jaune fit beaucoup de ravages

cette année à New-York. Aussi me félicitai-je d'en être partie si

précipitamment.

Je m'adonnai avec une nouvelle ardeur à mes occupations rurales, ma

fièvre avait cédé au changement d'air et mes forces étaient revenues.

Les travaux de la laiterie furent repris, et les jolis dessins moulés

sur mes pelotes de beurre apprirent mon retour à mes pratiques. Notre

verger nous promettait une magnifique récolte de pommes, et notre

grenier contenait du grain pour toute l'année. Nos nègres, stimulés par

notre exemple, travaillaient de bon coeur. Ils étaient mieux vêtus et

mieux nourris que tous ceux de nos voisins.

Je me trouvais très heureuse de ma situation, lorsque Dieu me frappa du

coup le plus inattendu et, comme je me l'imaginai alors, le plus cruel

et le plus terrible qu'on pût endurer. Hélas! j'en ai éprouvé depuis qui

en ont surpassé la sévérité! Ma petite Séraphine nous fut enlevée par un

mal subit, très commun dans cette partie du continent: une paralysie

instantanée de l'estomac et des intestins, sans fièvre, sans

convulsions. Elle mourut en quelques heures avec toute sa connaissance.

Le médecin d'Albany, que M. de Chambeau était allé chercher à cheval

aussitôt qu'elle commença à souffrir, nous ôta tout espoir dès qu'il la

vit, en nous déclarant que cette maladie était alors très répandue dans

le pays et qu'on n'y connaissait pas de remède. Le petit Schuyler, la

veille encore compagnon de jeux de ma fille pendant toute l'après-midi,

succomba au même mal quelques heures après et la rejoignit au ciel. Sa

mère l'adorait et l'appelait le petit mari de ma chère enfant. Ce cruel

événement nous jeta dans une tristesse et un découragement mortels. Nous

reprîmes Humbert chez nous, et je cherchai à me distraire de mon chagrin

en m'occupant de son éducation. Il avait, alors cinq ans et demi. Son

intelligence était très développée. Il parlait parfaitement l'anglais et

le lisait couramment.

Il n'y avait pas de prêtre catholique à Albany ni aux environs. Mon

mari, ne voulant pas qu'un ministre protestant fût appelé, rendit

lui-même les derniers devoirs à notre enfant et la déposa dans un petit

enclos destiné à servir de cimetière aux habitants de la ferme. Il était

situé au milieu de notre bois. Presque chaque jour j'allais me

prosterner sur cette terre, dernière demeure d'une enfant que j'avais

tant chérie, et ce fut là, ô mon fils[51], que m'attendait Dieu pour

changer mon coeur!

Jusqu'à cette époque de ma vie, quoique je fusse loin d'être impie, je

ne m'étais pas occupée de la religion. Au cours de mon éducation, on ne

m'en avait jamais parlé. Pendant les premières années de ma jeunesse

j'avais eu sous les yeux les pires exemples. Dans la haute société de

Paris, j'avais été le témoin de scandales si répétés, qu'ils m'étaient

devenus familiers au point de ne plus m'émouvoir. Aussi toute pensée de

morale était-elle comme engourdie dans mon coeur. Mais l'heure avait

sonné où je devais reconnaître la main qui me frappait.

Je ne saurais décrire exactement la transformation qui s'opéra en moi.

Une voix me criait, me sembla-t-il, de changer tout mon être.

Agenouillée sur la tombe de mon enfant, je l'implorai pour qu'il obtînt

de Dieu, qui l'avait rappelée à lui, mon pardon et un peu de soulagement

à ma détresse. Ma prière fut exaucée. Dieu m'accorda alors la grâce de

le connaître et de le servir; il me donna le courage de me courber très

humblement sous le coup dont je venais d'être atteinte et de me préparer

à supporter sans plainte les nouvelles douleurs par lesquelles, dans sa

justice, il jugerait à propos de m'éprouver à l'avenir. À dater de ce

jour, la volonté divine me trouva soumise et résignée.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 23 / 74 题