Je retrouvai ma maison dans le meilleur ordre, quoique M. de Chambeau ne
nous attendit pas, et ma pauvre petite fille très bien portante. Cette
absence d'un mois m'avait paru longue, malgré la très aimable société
dans laquelle j'avais vécu. La fièvre jaune fit beaucoup de ravages
cette année à New-York. Aussi me félicitai-je d'en être partie si
précipitamment.
Je m'adonnai avec une nouvelle ardeur à mes occupations rurales, ma
fièvre avait cédé au changement d'air et mes forces étaient revenues.
Les travaux de la laiterie furent repris, et les jolis dessins moulés
sur mes pelotes de beurre apprirent mon retour à mes pratiques. Notre
verger nous promettait une magnifique récolte de pommes, et notre
grenier contenait du grain pour toute l'année. Nos nègres, stimulés par
notre exemple, travaillaient de bon coeur. Ils étaient mieux vêtus et
mieux nourris que tous ceux de nos voisins.
Je me trouvais très heureuse de ma situation, lorsque Dieu me frappa du
coup le plus inattendu et, comme je me l'imaginai alors, le plus cruel
et le plus terrible qu'on pût endurer. Hélas! j'en ai éprouvé depuis qui
en ont surpassé la sévérité! Ma petite Séraphine nous fut enlevée par un
mal subit, très commun dans cette partie du continent: une paralysie
instantanée de l'estomac et des intestins, sans fièvre, sans
convulsions. Elle mourut en quelques heures avec toute sa connaissance.
Le médecin d'Albany, que M. de Chambeau était allé chercher à cheval
aussitôt qu'elle commença à souffrir, nous ôta tout espoir dès qu'il la
vit, en nous déclarant que cette maladie était alors très répandue dans
le pays et qu'on n'y connaissait pas de remède. Le petit Schuyler, la
veille encore compagnon de jeux de ma fille pendant toute l'après-midi,
succomba au même mal quelques heures après et la rejoignit au ciel. Sa
mère l'adorait et l'appelait le petit mari de ma chère enfant. Ce cruel
événement nous jeta dans une tristesse et un découragement mortels. Nous
reprîmes Humbert chez nous, et je cherchai à me distraire de mon chagrin
en m'occupant de son éducation. Il avait, alors cinq ans et demi. Son
intelligence était très développée. Il parlait parfaitement l'anglais et
le lisait couramment.
Il n'y avait pas de prêtre catholique à Albany ni aux environs. Mon
mari, ne voulant pas qu'un ministre protestant fût appelé, rendit
lui-même les derniers devoirs à notre enfant et la déposa dans un petit
enclos destiné à servir de cimetière aux habitants de la ferme. Il était
situé au milieu de notre bois. Presque chaque jour j'allais me
prosterner sur cette terre, dernière demeure d'une enfant que j'avais
tant chérie, et ce fut là, ô mon fils[51], que m'attendait Dieu pour
changer mon coeur!
Jusqu'à cette époque de ma vie, quoique je fusse loin d'être impie, je
ne m'étais pas occupée de la religion. Au cours de mon éducation, on ne
m'en avait jamais parlé. Pendant les premières années de ma jeunesse
j'avais eu sous les yeux les pires exemples. Dans la haute société de
Paris, j'avais été le témoin de scandales si répétés, qu'ils m'étaient
devenus familiers au point de ne plus m'émouvoir. Aussi toute pensée de
morale était-elle comme engourdie dans mon coeur. Mais l'heure avait
sonné où je devais reconnaître la main qui me frappait.
Je ne saurais décrire exactement la transformation qui s'opéra en moi.
Une voix me criait, me sembla-t-il, de changer tout mon être.
Agenouillée sur la tombe de mon enfant, je l'implorai pour qu'il obtînt
de Dieu, qui l'avait rappelée à lui, mon pardon et un peu de soulagement
à ma détresse. Ma prière fut exaucée. Dieu m'accorda alors la grâce de
le connaître et de le servir; il me donna le courage de me courber très
humblement sous le coup dont je venais d'être atteinte et de me préparer
à supporter sans plainte les nouvelles douleurs par lesquelles, dans sa
justice, il jugerait à propos de m'éprouver à l'avenir. À dater de ce
jour, la volonté divine me trouva soumise et résignée.