VI

Ma fièvre commençait à passer, les accès diminuaient de durée, quand

l'émotion causée par un acte de cruauté inouï commis par l'un de nos

voisins, me la rendit plus forte que jamais. Cet homme possédait un beau

chien de Terre-Neuve. L'animal m'avait prise en amitié et ne voulait pas

quitter la ferme. J'eus beau le faire ramener tous les soirs chez son

maître par Prime qui, en allant coucher chez sa femme, passait devant

l'habitation du propriétaire du chien, c'était peine perdue. Une heure

après, si on ne le mettait pas à l'attache, on le voyait de nouveau

apparaître. Je ne savais quel moyen employer pour l'obliger à ne pas

quitter son maître, lorsqu'un jour, comme, je me trouvais seule à la

maison avec ma négresse, nous vîmes passer le propriétaire de la pauvre

bête monté sur un cheval porteur d'un harnais dont les traits étaient

attachés à un palonnier armé d'un crochet. L'infortuné _Trim_, c'était

le nom du chien, alla le caresser et le suivit hors de la cour. Au bout

d'un moment, des hurlements affreux se font entendre. Judith et moi nous

sortons en toute hâte, et nous voyons avec horreur que cet homme cruel

avait attaché le malheureux chien par les quatre pattes au crochet du

palonnier, et qu'il s'en allait au galop traînant la pauvre bête sur le

chemin pierreux. Peu à peu les cris se perdirent dans le lointain, mais

cette action m'avait si vivement émue que, deux heures après, j'étais

reprise d'un accès de fièvre, le plus violent que j'eusse encore

éprouvé.

Quelques jours après le passage de M. de Liancourt, vers le mois de

juin, nous reçûmes de M. de Talleyrand une lettre par laquelle il nous

informait d'un fait qui aurait pu avoir pour nous de sérieuses

conséquences, et, en même temps, du service important que, dans la

circonstance, il venait de nous rendre. Le reliquat des fonds que nous

devions recevoir de Hollande, 20.000 à 25.000 francs, avaient été

consignés à la maison Morris de Philadelphie. M. de Talleyrand s'était

chargé de retirer cette somme, et il attendait, pour le faire,

l'autorisation de mon mari. Par un hasard vraiment providentiel, il

apprit un soir, grâce à une indiscrétion, que M. Morris devait déclarer

sa faillite le lendemain. Sans perdre un instant, il se rend chez le

banquier, force sa porte dont on défendait l'entrée, et pénètre dans son

cabinet. Il lui apprend qu'il connaît sa situation, et le contraint à

remettre entre ses mains les lettres de change hollandaises dont il

n'était nanti qu'à titre de dépositaire. M. Morris se laissa persuader

par la crainte du déshonneur qui résulterait pour lui de l'abus de

confiance que M. de Talleyrand ne manquerait pas de publier. Il y mit

pour seule condition que M. de La Tour du Pin lui signerait une

déclaration du versement des fonds. M. de Talleyrand engageait donc mon

mari à venir à Philadelphie pour régler cette affaire. En même temps, il

me conseillait de l'accompagner, car, ayant consulté plusieurs médecins,

disait-il, sur l'obstination de ma fièvre, tous émettaient l'avis qu'un

voyage pouvait seul m'en débarrasser.

M. Law possédait une charmante maison à New-York. Plusieurs fois déjà il

nous avait proposé de venir lui faire une visite. La moisson ne devait

pas se faire avant un mois. M. de Chambeau était au courant de tous les

détails de la ferme. Rien ne s'opposait donc à ce voyage. Susy[40],

notre voisine, la jeune fille, dont j'ai déjà parlé, acceptait de venir

me remplacer pour soigner ma petite fille. Quant à mon fils Humbert,

toujours chez Mme Ellison à Albany, il ne s'apercevrait même pas de

notre absence.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 20 / 74 题