À propos du printemps, il est intéressant de rapporter avec quelle
promptitude il arrivait dans ces parages. La latitude, 43 degrés, se
faisait sentir alors et reprenait tout son empire. Le vent du
nord-ouest, après avoir régné tout l'hiver, cessa brusquement dans les
premiers jours de mars. Les brises du Midi commencèrent à souffler, et
la neige fondit avec une telle promptitude que les chemins se
transformèrent en torrents pendant deux jours. Comme notre habitation
occupait le penchant d'une colline, nous fûmes bientôt débarrassés de
notre manteau blanc. La neige, épaisse de trois à quatre pieds, avait
garanti pendant l'hiver l'herbe et les plantes de la gelée. Aussi, en
moins d'une semaine, les prés verdissaient, se couvraient de fleurs et
une innombrable variété de plantes de toute espèce, inconnues en Europe,
remplissaient les bois.
Les sauvages, qui n'avaient pas paru de tout l'hiver, recommencèrent à
visiter les fermes. L'un d'eux, au commencement des temps froids,
m'avait demandé la permission de couper des branches d'une espèce de
saule dont les jets, gros comme le doigt, ont de cinq à six pieds de
long, en promettant de me tresser des paniers pendant la saison
hivernale. Je ne comptais guère sur cette promesse, doutant fort que les
sauvages fussent esclaves de leur parole à ce point, quoiqu'on me l'eût
cependant affirmé. Je me trompais, car la neige n'était pas fondue
depuis huit jours que mon Indien reparut avec une charge de paniers. Il
m'en donna six, enchâssés les uns dans les autres. Le premier, rond et
fort grand, était tellement bien tressé que, rempli d'eau, il la
retenait comme un vase de terre. Ayant voulu les lui payer, il s'y
refusa absolument et accepta seulement une jatte de lait de beurre[29],
dont ils sont très friands. On m'avait avertie de ne leur donner jamais
de rhum, pour lequel ils ont une passion immodérée, et j'avais
d'ailleurs été témoin, à Troy, d'une scène affreuse à ce sujet.
Un sauvage, passant dans la localité avec sa femme, s'était arrêté
devant un peintre occupé à décorer une boutique. Quelques jeunes gens
lui demandèrent de se peindre sur la peau, en noir et rouge, les figures
qu'il portait en allant en guerre. Il y consentit, à condition qu'on lui
donnerait un _quart_ de rhum. Cette mesure anglaise vaut un litre et
demi de France[30]. Puis il s'assit avec beaucoup de gravité sur un
banc, et sa femme prenant un pinceau lui traça sur la peau, avec
beaucoup d'exactitude, des croissants, des serpents, des images du
soleil et d'autres encore. Après quoi, il poussa le cri de guerre, celui
de l'appel, de l'attaque, etc... Jusque-là, rien que d'assez amusant.
Mais il réclama le salaire promis, et on lui apporta un _quart_ de rhum.
Il le prit et le but d'un trait sans en laisser une goutte. Aussitôt il
tomba, comme mort, étendu sur le sable au bord de la rivière. Sa
compagne, avec cette prodigieuse patience des femmes sauvages, s'assit
près de lui et resta là plusieurs heures sans remuer. En sortant de son
engourdissement, il se précipita dans la rivière pour effacer les
dessins coloriés dont il était couvert. Mais l'eau, loin de les enlever,
ne faisait que mêler et étendre davantage les couleurs sur son corps. Le
spectacle était horrible à voir. Il comprit alors seulement qu'on
s'était moqué de lui, chose que les sauvages ne pardonnent jamais. Aussi
s'en alla-t-il en prononçant des menaces et des malédictions, et les
gens raisonnables avertirent les auteurs de la plaisanterie que si
jamais il trouvait l'occasion de se venger, fût-ce dans vingt ans, il le
ferait.
Je me gardais donc bien de donner du rhum à mes visiteurs. Mais j'avais
dans un ancien carton des restes de fleurs artificielles, des plumes,
des bouts de rubans de toutes couleurs, des grains de verre soufflé, qui
avaient été autrefois à la mode, et je les distribuais aux femmes que
cela ravissait. Parmi elles s'en trouvait une très vieille à l'aspect
repoussant. On la nommait la _Old Squaw_[31], et lorsqu'elle paraissait,
ma négresse n'était pas tranquille. Elle jouissait de la réputation
d'être sorcière et de jeter des sorts. Quand on avait des poules à
couver, des vaches ou des truies prêtes à mettre bas; quand on avait
semé des légumes ou que l'on entreprenait quelque détail important du
ménage, si la _Old Squaw_ survenait, il était essentiel de se la rendre
favorable par quelque présent qu'elle pût employer à sa parure.
Une vieille femme est toujours, même dans la vie civilisée, une chose
fort laide. Que l'on se figure maintenant la _Old Squaw_, femme de
soixante-dix ans, à la peau noire et tannée, qui a passé sa vie entière
le corps nu exposé à toutes les intempéries des saisons, la tête
couverte de cheveux gris que le peigne n'a jamais touchés; ayant pour
tout vêtement une sorte de tablier de gros drap bleu et une petite
couverture de laine--effets qui ne sont remplacés que lorsqu'ils tombent
en guenilles;--la couverture jetée sur les épaules et attachée, les deux
pointes sous le menton, au moyen d'une broche de bois, d'un clou ou
d'une épine d'acacia. Eh! bien, cette femme, qui parlait assez bien
l'anglais, aimait la parure avec fureur. Tout lui était bon pour cela.
Le bout d'une vieille plume rose, un noeud de ruban, une vieille fleur,
la mettaient de bonne humeur. Lui permettait-on en outre de se regarder
un moment dans le miroir, on pouvait se flatter qu'elle était favorable
à vos couvées et à vos vaches, que votre crème ne tournerait pas et que
votre beurre aurait une belle couleur jaune.
Cependant ces sauvages, à peine familiarisés avec quelques mots
d'anglais, qui passaient leur été à courir de ferme en ferme, étaient
aussi sensibles aux bons procédés, à une réception amicale, que l'aurait
été un seigneur de la cour. Ils avaient bientôt compris que nous
n'appartenions pas à la même classe que les autres fermiers nos voisins.
Aussi disaient-ils en parlant de moi: _Mrs Latour... from the old
country... great lady... very good to poor squaw_[32].
Ce mot de _squaw_ signifie sauvage. Il qualifie indifféremment tout être
ou tout objet provenant des pays où la civilisation européenne n'a pas
encore pénétré. Ainsi il s'applique aux oiseaux de passage: _squaw
pigeon, squaw turkey_[33]; aux objets apportés par les sauvages: _squaw
baskett_[34], etc., etc.